Lettre à Karim Fadoul (RTBF), journaliste génial

À propos de la diabolisation du débat Ramadan – Collon à Muslim Expo et de la glorification de Caroline Fourest.

Cher confrère,

Dans un billet posté sur le site RTBF , vous annoncez ma participation dans un débat avec Tariq Ramadan à Charleroi le 7 février au salon Muslim Expo. Faut-il aller les écouter ou pas, se demanderont vos lecteurs. Et là, il faut reconnaître que vous mettez en garde avec une argumentation très originale !

Bien entendu, il vous fallait un travail de recherche pour argumenter. Or, nous savons que le service d’information public a de moins en moins de moyens financiers par suite des restrictions gouvernementales. Donc, les journalistes ont moins de temps pour vérifier les faits, interroger les personnes mises en cause ou lire leurs écrits, écouter les arguments pour et contre, les refléter de façon équilibrée, tout cela est aujourd’hui « non rentable » nous dit-on, il faut faire vite et vendre un max de pub pour compenser. Une situation que je regrette tout comme vous certainement.

Bref, vous étiez dans une situation difficile. Alliez-vous devoir consacrer du temps à lire les textes de Ramadan ou les miens, à exercer votre esprit critique sur les faits que nous rapportons, alliez-vous nous écrire pour demander notre réponse aux accusations que certains portent, alliez-vous réfléchir pour affiner votre analyse ? Vous savez, ce genre de règles déontologiques enseignées dans les écoles de journalisme, vous vous souvenez ?

Non. Vous avez trouvé une solution bien plus rapide. Au lieu de citer les propos de Tariq Ramadan, vous décrivez seulement… son grand-père ! « Tariq Ramadan est le petit-fils d’Hassan Al Bana, fondateur de la confrérie rigoriste des Frères musulmans. » C’est tout.

Chapeau, ça c’est carrément génial ! Surtout que ça pourra vous resservir à l’infini. Dorénavant, quand vous décrirez un politicien ou un auteur belge ou français, il vous suffira de recopier la bio d’un de ses ancêtres. Quel gain de temps ! Bien sûr, les esprits méfiants diront peut-être qu’aucun de nous n’est responsable de ce qu’a fait son grand-père. Mais vous n’allez quand même pas perdre votre temps à répondre aux grincheux !

Pour m’étiqueter, vous avez fait plus simple encore. En trente secondes, vous copiez – collez une rumeur du Net : je suis, assénez-vous, « qualifié par la journaliste Caroline Fourest, de “roi des complotistes belges”. » C’est tout.

Génial à nouveau ! Evidemment, personne n’a envie d’aller écouter un complotiste ! Certes, ces mêmes esprits méfiants affirmeront que plaquer une étiquette est un procédé rejeté par toutes les écoles de journalisme et qu’on doit toujours se baser sur des faits précis et vérifiés. Pas le temps ! Pas le temps !

Bien entendu, ces grincheux vous demanderont pour quelles raisons vous érigez ainsi Fourest en autorité morale absolue (car c’est elle aussi, n’est-ce pas, qui a lancé les attaques contre Ramadan en l’amalgamant à son grand-père) ? Quels sont vos arguments ?

Est-ce le fait qu’en 2005, Fourest écrivit « La Guerre pour l’Eurabie » désignant ainsi une Europe qui serait, selon elle, envahie par les Arabes. Les immigrants arabes étant incapables de s’intégrer représenteraient une menace pour la démocratie. Londres serait devenue « Londonistan ». Bon, selon moi, ça c’est une théorie complotiste, mais je suis certainement de mauvaise foi, n’est-ce pas, Monsieur Fadoul ?

Est-ce le fait qu’en 2011, au moment où j’écrivais « La Libye va plonger en enfer comme l’Irak »,Fourest expliquait sur France 2 qu’il fallait défendre les jihadistes infiltrés en Libye, le confirmant encore en été 2012 : « parce que nos principes d’universalisme nous font refuser la dictature. Et puis la situation n’est pas la même en Tunisie et en Libye. En Libye, c’est un pays tribal, où l’islam est probablement la seule chose qui aujourd’hui peut faire une nation, et honnêtement, je crois qu’ils ne peuvent qu’en passer par là. » ? Les victimes libyennes, les homosexuels par exemple, apprécieront.

Est-ce quand Fourest prétend que les Russes arrachent les yeux de leurs prisonniers ukrainiens et quand on lui demande sa source, elle cite… un fan d’Al Qaeda, de sorte que le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel écrit à Radio France en lui demandant d’user de plus de professionnalisme ?

Est-ce le fait que, dès qu’une personne critique radicalement les guerres des Etats-Unis, le colonialisme d’Israël ou l’islamophobie, Fourest saute sur son clavier pour la traiter de « complotiste » ? Cela toujours en cachant ou en déformant les textes de cette personne. Une curieuse habitude pour quelqu’un qui se prétend journaliste ! Sur ce plan, Fourest a été critiquée par Acrimed , Arrêts sur Images , et encore récemment dans On n’est pas couchés, l’émission de Ruquier. Au point d’être qualifiée de « serial menteuse » par Pascal Boniface dans son livre Les intellectuels faussaires ! « Régulièrement, elle attribue à ses adversaires des positions, sans doute critiquables mais qui ne sont pas les leurs, ou des faits répréhensibles… inexistants. » (page 108).

Est-ce le fait qu’elle ait diffamé Jean Ziegler, rapporteur de l’ONU sur le problème de la faim, ou qu’elle traite le dirigeant britannique de gauche Jeremy Corbyn d’ « anti-américain primaire » et de « soutien des terroristes » ? Allez-vous recommander qu’on cesse d’écouter Ziegler, Corbyn et d’autres progressistes ?

Alors, sans vouloir gaspiller votre temps précieux, pourriez-vous en trois minutes nous indiquer vos arguments pour ériger une statue à Caroline Fourest ? Je sais que vous n’avez pas voulu répondre quand je vous ai tweeté et proposé d’en discuter. Pas le temps bien sûr.

Pourtant, je vais quand même insister. Après les morts de Charlie, la RTBF a censuré mon analyse etmon appel au dialogue du livre Je suis ou je ne suis pas Charlie ? Après les morts du Bataclan, pareil. Or, nous savons tous que d’autres attentats vont arriver. Ne pensez-vous pas que face à toutes ces souffrances, il est temps d’ouvrir enfin un vrai débat sans tabous ? C’est-à-dire ouvert aussi aux gens dont vous n’aimez pas les opinions ? Ne pensez-vous pas qu’il est temps d’appliquer la mise en garde d’Albert Einstein : « On ne résout pas les problèmes avec les modes de pensée qui les ont engendrés ».

Application aujourd’hui : ne faut-il pas – enfin – écouter aussi ceux qui ont proposé d’autres analyses, ceux qui dénoncent les guerres et leur cortège de mensonges, ceux qui défendent la paix et veulent libérer la parole ?

Toujours à votre disposition pour en débattre.

Michel Collon

PS. Précisons que débattre avec quelqu’un ne signifie pas être d’accord avec lui sur tout. C’est même, à mon avis, la définition du mot débat.

Source : Investig’Actionhttp://www.investigaction.net/?p=20222&preview=true