Les droits de l’homme : la dernière arme utilisée contre le Venezuela

Les médias dominants ont un rôle central à jouer dans la guerre contre le Venezuela, ils créent en effet un récit déformé ainsi qu’une frénésie constante qui sont cruciaux dans n’importe quelle opération visant à abattre un régime. Les violentes manifestations n’ayant pas réussi à renverser le gouvernement et à stopper l’Assemblée constituante, on est passé à une stratégie de menaces militaires et de sanctions économiques. Mais celles-ci viennent directement d’une administration étasunienne impopulaire, et il était nécessaire qu’elle soient portées par une figure en apparence plus impartiale. Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, le prince jordanien Zeid bin Ra’ad al Hussein, a pris ses responsabilités en apportant son soutien à plus de 100 ONG. Nous allons exposer la manipulation des droits de l’homme pour des intérêts impériaux, mais d’abord nous allons détailler pourquoi le terme “d’ONG” est tristement inadapté pour décrire ces organisations.

 

Tellement plus que des ONG

 

À l’occasion de la 36ème session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, 116 “ONG” (1) ont signé une lettre exigeant que le Venezuela soit une priorité pour le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH). Le fer de lance de cette opération n’était autre que Human Rights Watch (HRW). HRW a un long passif documenté de partis pris et de mensonges absolus dans leurs rapports sur le Venezuela, ce qui n’a rien de surprenant étant donné leur accointance flagrante avec le gouvernement des USA. Des suspects habituels tels que Provea ou Foro Penal, dont le président Alfredo Romero a récemment donné un discours dans un forum de “soutien à la démocratie étasunienne”, se trouvent parmi les signataires.

Une autre organisation de cette liste se trouve être Transparencia Venezuela, qui compte parmi ses sources de financement l’UE, plusieurs ambassades ainsi que l’organisation parente Transparency International. Et même si Transparency International est beaucoup plus opaque qu’elle ne laisse entendre, on peut au moins saluer leur transparence en ce qui concerne leurs soutiens. La liste comprend le département d’État étasunien, la National Endowment for Democracy (NED) [Fondation nationale pour la démocratie, NdT], l’Open Society de George Soros, et même des firmes telles que Shell. Autre soutien notable et régulièrement cité par les médias, celui de la Commission internationale de juristes, qui a l’air très noble et indépendante si l’on omet le fait qu’elle a initialement été fondée par la CIA.

Le problème ici est l’utilisation du terme “organisation non gouvernementale”, que les médias présentent toujours comme des acteurs irréprochables et impartiaux. Même s’il existe beaucoup de scénarios dans lesquels les organisations indépendantes peuvent jouer un rôle et rendre des services inestimables, c’est rarement le cas des groupes fondés par la NED (ou l’USAID, ou des agences similaires) afin de “promouvoir la démocratie” ou de “défendre les droits de l’homme” dans des pays comme le Venezuela. Il s’agit simplement de prolongements du mécanisme de la politique étrangère étasunienne et occidentale agissant comme une infrastructure locale nécessaire dans les opérations de changement de régime et comme une source pour les médias afin qu’ils puissent bâtir leur récit partial.

Au final, c’est le terme “organisation non gouvernementale” qui est largement insuffisant pour décrire la nature ainsi que les activités de ces groupes. Si une organisation se trouvant au Venezuela, ou n’importe où dans le monde, est financée par le gouvernement étasunien, dans quel monde s’agit-il d’une “organisation non gouvernementale” ? On ne peut pas prouver que toutes les “ONG” en accord avec HRW sont financées par l’occident, mais mettre en avant des intérêts occidentaux revient très souvent à mettre en avant des intérêts des firmes, et il est très improbable qu’un individu fasse cela gratuitement.

Le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme serrant la main de l’ancien secrétaire d’État John Kerry (si leur discours avait été inversé par mégarde, personne ne s’en serait aperçu !)

 

Transformer les droits de l’homme en arme

 

Même si l’habit ne fait pas le moine, il serait utile de s’intéresser aux antécédents du Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, le prince Zeid bin Ra’ad al Hussein. Membre de la famille royale de Jordanie, il vient d’une dynastie Hachémite dont la marque de fabrique a été la mansuétude vis-à-vis des intérêts impériaux au Moyen-Orient. Ayant également travaillé comme ambassadeur aux États-Unis et comme représentant permanent à l’ONU, il est quelqu’un sur lequel les États-Unis peuvent compter, à l’instar de la Jordanie.

Sa déclaration la plus récente, qui aurait très bien pu être l’œuvre du Département d’État étasunien, date de la 36ème session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Elle prend pour cible tous les pays gênants, de l’Iran à la Corée du Nord, alors que les alliés importants des États-Unis comme Bahreïn ou l’Égypte sont invités à “s’engager de manière plus productive” avec son bureau. Israël est traité avec des pincettes, et la responsabilité de la crise humanitaire à Gaza est curieusement censée être partagée entre les autorités israéliennes et palestiniennes. Et il n’est fait mention nulle part et en aucune manière de l’Arabie saoudite, où il est évident qu’il n’y a aucun problème concernant les droits de l’homme… Et même lorsqu’il aborde la catastrophe actuelle au Yémen, il n’y a qu’un passage mentionnant des “frappes aériennes de la coalition”.

Ensuite, le Haut-Commissaire aborde le Venezuela, et parle comme n’importe quel leader de l’opposition, ou n’importe quel officiel étasunien, des “violations des droits de l’homme” pendant les manifestations anti-gouvernement, de “l’écrasement [des] institutions démocratiques”. Il suggère également la tenue d’une enquête sur de possibles “crimes contre l’humanité”. Oubliez la Colombie, où pendant des années durant, l’armée a tué des milliers de civils en les faisant passer pour des rebelles afin de récolter les honneurs. Oubliez l’Arabie saoudite, laquelle a conduit une double frappe (2) contre des funérailles aux Yémen, ou des USA qui ont “torturé des gens”, ou de soldats israéliens assassinant des enfants parce qu’ils “couraient comme des terroristes”. Le Haut-Commissaire est inquiet sur la possibilité de crimes contre l’humanité commis au Venezuela !

Cette déclaration arrive juste après un rapport de le HCDH sur le Venezuela que Joe Emersberger a décrit comme “embarrassant tant il est bâclé et impartial”. Il cite à peine toutes les violences venant des rangs de l’opposition, et même s’il étale un décompte des morts supposément provoquées par les forces gouvernementales et les épouvantails colectivos, il ne présente pas d’analyses détaillées comparables aux chiffres émis par exemple par Venezuelanalysis. De manière assez remarquable étant donné l’importance du problème et le verdict accablant que le HCDH souhaite émettre, aucun enquêteur de l’ONU n’a mis les pieds au Venezuela. Au lieu de cela, le rapport se repose sur des témoignages soigneusement sélectionnés et sur les “ONG” dont nous avons parlé plus haut.

Le ministre des Affaires étrangères vénézuélien a condamné la manipulation des droits de l’homme pour attaquer le Venezuela , et les mensonges du récent rapport de le HCDH

 

Les véritables ONG contre-attaquent

 

Même si le dévoué Haut-Commissaire et les mal-nommées “ONG” se donnent en spectacle afin d’accélérer l’opération de changement de régime au Venezuela, d’autres n’allaient pas accepter cela en restant les bras croisés. Des vraies ONG, c’est à dire des organisations indépendantes qui ne sont pas des pions des combines impérialistes, et qui se préoccupent réellement des droits de l’homme, ont condamné l’ingérence étrangère au Venezuela ainsi que la politisation des droits de l’homme. L’ONG CETIM, basée en Suisse, en est un exemple et se concentre sur le soutien aux mouvements sociaux dans les pays du Sud. Concernant le Venezuela, elle a émis une déclaration qui disait :

“[…] Aussi nous prononçons-nous pour un retour immédiat au calme et au dialogue, pour le respect de l’autodétermination du peuple vénézuélien et l’approfondissement du processus de transformation démocratique qu’il a librement et courageusement engagé depuis deux décennies […]”

Une autre organisation à avoir réagi aux récentes actions de le HCDH a été l’Association internationales des juristes démocrates (IADL), par la voie de son représentant à l’ONU, Micòl Savia, pendant l’une des séances plénières de la 36ème session du Conseil des droits de l’homme (intervention n°35 à cette adresse)

“L’IADL exprime sa plus profonde consternation en regard du récent rapport de le HCDH […]. Au vu de sa sévérité, nous sommes particulièrement inquiets de la mention faite par le Haut-Commissaire de […] crimes contre l’humanité, qui souffre d’un manque de base légale, quelle qu’elle soit, ainsi que d’un sens de la mesure. […]

Le rapport est sélectif et partial, et constitue un nouvel exemple de la politisation malheureuse qui affecte le travail de le HCDH, discréditant sa crédibilité et sa réputation. Utiliser des armes à feu, des explosifs, dresser des barricades, brûler des personnes vivantes, attaquer des hôpitaux, […], est-ce cela le modèle de “manifestations pacifiques” que ce conseil souhaite promouvoir ?”

 

Juge, jury et bourreau

 

En fin de compte, l’impartialité et le manque de principes, ou tout simplement le mensonge, de ces déclarations et de ces rapports importent peu, car si la cible est le Venezuela, ils n’ont besoin que de paraître crédibles. Les médias se chargeront ensuite du reste, par la création d’un environnement en répétant que le “Venezuela est accusé par l’ONU de violations des droits de l’homme”, sans se soucier de la piètre qualité des informations. Cela sera ensuite la base pour justifier les escalades et les agressions futures au fur et à mesure que l’empire fera tout ce qui est en son pouvoir pour se débarrasser de la plus importante menace de son “arrière-cour”. (3)

Il est temps de rappeler que les systèmes légaux ne sont pas moraux ou justes par définition, mais qu’ils sont le reflet des tenants du pouvoir, et cela est particulièrement vrai en ce qui concerne le droit international. Même si la lutte pour une arène où tous les pays auraient le même poids est impérative, nous nous mentons à nous-mêmes si nous comptons sur les tribunaux internationaux pour être des tenants impartiaux de la justice (il suffit de regarder la Palestine). Les tribunaux internationaux récents n’ont servi qu’à renforcer le récit étasunien/occidental, soit en tant que justification a posteriori pour des conflits passés comme celui de la Yougoslavie, soit afin de justifier ceux à venir contre des dirigeants fauteurs de trouble tels que Khadafi.

Soyons clairs, notre argument n’est pas une espèce de relativisme moral où nous soutenons qu’un crime supposé A ne devrait pas être examiné tant que justice n’a pas été rendue pour un crime (beaucoup plus grave) B. Nous n’affirmons pas que personne ne peut être reconnu coupable de crimes contre l’humanité tant que Henry Kissinger ne sera pas jugé, même s’il est difficile de prendre quelque tribunal international au sérieux si les plus flagrants des crimes sont immunisés contre les poursuites. Mais ce qui est assurément absurde et inacceptable, c’est que l’empire étasunien, en personne ou par procuration, soit le magistrat qui juge les autres personnes et les autres pays.

 

Notes

(1) La lettre de HRW, et toutes les pièces relatives à celles-ci, mentionnent 116 ONG, cependant on n’en compte que 115 listées…

(2) La double frappe comprend une frappe initiale suivie par une autre frappe ciblant les premiers secours.

(3) Dans son article à ce sujet, le Guardian mentionne un notable leader de l’opposition désormais en prison du nom de Leonardo López (il s’appelle en réalité Leopoldo López). Au vu de la prise de partie et du manque de rigueur de l’article, cela fera bien l’affaire.

Photo de couverture : Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme en compagnie de Lilian Tintori, épouse du leader d’opposition Leopoldo López qui purge actuellement une peine de 13 ans de prison (détention à domicile) pour sa responsabilité dans les violences meurtrières des guarimbas de 2014

 

Traduit de l’anglais par Rémi Gromelle pour Investig’Action

 

Source : Journal de Notre Amérique 29, (à paraître)