L’école, la post-vérité et les « théories du complot »

Nouveau concept développé par Katharine Viner, éditorialiste au Guardian, la post-vérité serait un fléau apporté principalement par les réseaux sociaux : il n’a jamais été aussi facile de publier des informations mensongères qui sont immédiatement reprises et passent pour des vérités. Mais, en plus, avoir la vérité de son côté ne suffirait plus à persuader parce que le public se laisse guider par l’émotion. Les jeunes ne s’y retrouveraient plus et ne sauraient plus quoi penser. Dans l’enseignement, les formations sur les théories du complot et l’éducation aux médias débarquent en force.

 

 

Les médias

L’idée de post-vérité est une diversion qui évacue la nature propagandiste des médias et le fait que la politique est devenue un spectacle à rebondissements du niveau des émissions de télé-réalité. Les débats auxquels nous assistons aujourd’hui, aussi bien à l’occasion des élections américaines que françaises, tournent davantage autour du thème : « un tel a menti, nous cache-t-on quelque chose? » que sur les programmes économiques et sociaux. Les médias classiques préfèrent attribuer la crise qu’ils traversent et leur perte de crédibilité aux « complotistes » plutôt que de s’interroger sur leurs propres dysfonctionnements. Délaissés au profit d’internet et mis en péril, ils n’acceptent pas de tirer les leçons de leurs erreurs: armes de destruction massive en Irak, destruction de la Libye, énorme couverture médiatique de certains conflits et silence sur d’autres, faiblesse des analyses géopolitiques et économiques au profit de l’émotionnel, mépris affiché et/ou suffisance de certains journalistes….

 

La concentration, depuis plus de 30 ans, d’un nombre croissant de médias entre les mains d’une poignée de trusts, anéantit les presses d’opinion où on pouvait trouver des points de vue différents et assumés, formant ainsi un réel contre-pouvoir. Les médias sous contrôle des puissants sont devenus un outil de renforcement de la pensée dominante. N’y sont valorisés que les intervenants qui ne manifestent pas le souhait de sortir de l’ordre établi. C’est d’ailleurs le propre du point de vue dominant que de se nier comme point de vue particulier ou comme idéologie. L’ordre actuel est présenté comme naturel, comme fatalité inévitable avec laquelle on serait obligé de composer, notre système d’organisation matérielle et démocratique serait donc perfectible mais impossible à changer.

 

D’après les experts en post-vérité, le journaliste qui travaille pour le grand public pratiquerait scrupuleusement la règle de la vérification des faits et serait soumis à des règles de déontologie. Internet, les médias alternatifs et gratuits, auraient déprécié le travail du journaliste. Le traitement des flux d’informations compliquerait la tâche du journaliste dans son travail de tri et de vérification (1). C’est évidemment une méconnaissance du fonctionnement des rédactions où les communiqués des agences de presse (peu nombreuses) sont repris unanimement de sorte que les nouvelles sont diffusées quasi au même moment et de la même manière dans la plupart des journaux, télévisés ou écrits. Les journalistes ne prennent pas leurs infos sur internet. Par contre, le sensationnel est recherché afin de « vendre » et ce ne sont pas les réseaux sociaux qui en ont l’exclusivité. Il faut ajouter à cela que la situation précaire des journalistes en matière d’emploi les pousse plus vers une docilité consentie que vers un travail de recherche.

 

Plusieurs stratégies visent à discréditer les informations alternatives :

– ne jamais les citer, refuser le débat, leur attribuer des intentions machiavéliques

– créer des amalgames (les “complotistes” sont tous des fascistes, ils parlent toujours des mêmes sujets, ils sont tous anti-américains…)

– décréter certaines sources d’information d’office comme mauvaises. Le DECODEX du Monde, par exemple, en dresserait une liste. Ce qui implique d’ailleurs un grand mépris pour le jugement du public : “Nous sommes ceux qui savent, sans nous vous risquez de tomber dans le panneau”.

 

La théorie du complot est une parade toujours utile qui remet au goût du jour le vieux dicton «qui veut noyer son chien l’accuse de la rage ». Le procédé n’est pas neuf, l’expression remonte au XIII siècle.

 

L’enseignement

Les questionnements des élèves, suite aux attentats de Paris et de Bruxelles, ont provoqué un certain malaise. L’utilisation des réseaux sociaux et les nouvelles pratiques des jeunes en matière de communication et de recherche de documentation bousculent les habitudes des enseignants. Ils se disent souvent démunis. Les formations aux théories du complot et l’éducation aux médias sont devenues nécessité.

 

L’enseignement francophone belge et le Conseil Supérieur d’Education aux Médias ont produit une très large documentation sur ces sujets. Si une partie de cette production est utile et bien construite, certaines analyses font défaut. L’éducation aux médias consiste  surtout, pour le CSEM(2), à étudier les systèmes de représentation utilisés, les intentions de leurs concepteurs et les stéréotypes culturels qu’ils renforcent. L’utilisation des médias nécessiterait plus que jamais un apprentissage spécifique visant à rendre chacun capable de les comprendre, de les utiliser, de s’en défendre et/ou d’en profiter. Il s’agirait de reconnaître les effets poursuivis par le producteur du média : informer, convaincre, combattre, sensibiliser, amuser, vendre, obtenir de l’aide, séduire, …  L’étude du fonctionnement des médias se fait, pour l’essentiel, d’un point de vue formel.

 

D’autre part, l’enseignement propose un « travail de mémoire » devant favoriser la vie citoyenne. Mémoire et commémoration n’ont jamais donné beaucoup de sens à l’histoire et sont surtout accompagnées d’oublis systématiques : histoire de la pensée économique et sociale, histoire des dominations et des luttes des peuples, histoire du colonialisme…. Les cours d’histoire sont de moins en moins riches de savoirs.

 

Une autre solution serait de s’en tenir strictement aux faits. Aligner les faits leur donne-t-il du sens? Exemple : si on déclare qu’un grand nombre de réfugiés se sont noyés en Méditerranée, même en y ajoutant une dose d’indignation, cela ne signifie pas grand chose de plus qu’un accident de navigation. Il faut y ajouter d’autres analyses pour que cela prenne du sens : les causes de la misère et de la guerre, le refus de délivrer des visas, l’obligation qu’ont les gens qui fuient de s’en remettre aux passeurs plutôt que de monter dans un avion comme le ferait n’importe quel voyageur européen…. C’est la mise en contexte des faits et la façon que nous avons de les relier entre eux qui permettent de comprendre l’actualité. On invoque aussi souvent la trop grande complexité des faits pour éviter d’aborder un sujet en classe. Ne doit-on étudier que des matières simples? N’est-il pas souhaitable, au contraire, d’élever le niveau des débats?

 

Les enseignants sont tenus à la neutralité. Cette attitude implique d’office une certaine soumission à la pensée dominante et n’est donc pas si neutre. Elle restreint le champ possible du débat. La neutralité est un statut qui met l’enseignant en dehors de l’obligation d’exercer son jugement, au contraire de l’objectivité qui force l’exercice du jugement, en excluant les intérêts et les partis-pris.

 

Complotisme

« L’éducation aux médias ne vise pas à apporter des jugements de goût à propos de la qualité des médias, ni à participer à leur régulation. Diaboliser les médias ou certains types de médias n’apporterait aucune solution et contribuerait à susciter davantage la curiosité des enfants et des jeunes pour toute forme d’interdit »(3).

 

Dans l’enseignement aussi, la tentation “décodex” est présente. Mais comme on a bien compris que dresser une liste de sources suspectes provoque l’effet contraire sur les élèves, c’est plutôt vers les professeurs que se tournent les experts. Les formations proposées aux enseignants portent sur la radicalisation, l’éducation aux médias, le complotisme… Cependant, les formations aux “théories du complot” poursuivent deux objectifs contradictoires : rendre les élèves critiques par rapport aux médias qu’ils utilisent mais en espérant qu’ils restent dociles. On ne souhaite pas en faire des contestataires. 

 

Critiquer un tout petit peu le système est donc permis mais sans jamais vraiment le remettre en cause. Les formateurs invitent les professeurs à ne pas trop évoquer l’actualité et à se fier à une analyse des médias très superficielle. On les étudie sous l’angle de la forme et des techniques utilisées : créer un coin «médias», jouer avec le cadrage des images, sonoriser une séquence JT, créer une affiche, analyser des photos et des publicités…

Par rapport à la manipulation de la pensée, on en arrive à échafauder des stratégies creuses : “Une piste à explorer serait de leur faire comprendre qu’on les manipule. Le problème est que c’est un argument également partagé par les complotistes. Une autre piste serait de flatter leur égo, en mettant l’accent sur la satisfaction d’avoir dévoilé une supercherie et de ne pas être tombé dans le piège.Développer une argumentation rationnelle avec un tenant (du complotisme) peut éventuellement être constructive pour la partie de l’auditoire qui doute, même si c’est un danger d’abord à cause du biais de simple exposition, ensuite parce que vous maîtriserez toujours moins bien le sujet que le tenant qui, lui, a passé énormément de temps à se renseigner sur internet. L’exercice est donc particulièrement périlleux.” (4)

On attrape les jeunes par leur égo et les enseignants semblent considérés par la formatrice comme incapables de se renseigner, ce qui rejoint l’idée, évoquée plus haut, que le public se laisse guider par son émotion et donc serait incapable de faire preuve discernement. On se demande si on parle bien d’enseignement et d’esprit critique.

 

Un autre formateur (5) passe par la rhétorique (en apprenant à plaider une cause et son contraire avec la même habileté) pour aider à contrer les erreurs de jugement des jeunes en voie de radicalisation. L’art de convaincre par la parole, convaincre plutôt que de discuter du réel. Ce même formateur estime que parler des guerres comme étant une des causes du terrorisme est une dérive idéologique qui n’a pas sa place dans les écoles.

La plupart du temps, ces experts sont convaincus que l’information puisée sur internet et les réseaux sociaux est nécessairement simpliste. Non seulement c’est faux, mais internet permet de se documenter plus facilement. Cela peut simplifier les recherches personnelles et favoriser les questionnements des utilisateurs, accusés un peu vite de complotisme. Ceux-ci seraient d’ailleurs forcément  « d’extrême droite, antisémites et homophobes, faisant partie des réseaux anti-impérialistes , anti-sionistes , anti-colonialistes, ils font partie des minorités ethno-culturelles, de la génération « tout est acquis » donc « tout est permis » perdue devant un réel trop complexe et/ou trop douloureux (6). Cela fait beaucoup de monde, l’amalgame est évident et on ne comprend pas bien le mal qu’il y a à être anticolonialiste, par exemple. Et si, simplement, tous ces « complotistes » étaient des citoyens qui se posent des questions sur les dérives de notre société?

Validation des sources et esprit critique

Les sources alternatives d’informations inquiètent et dérangent les autorités académiques. Celles-ci proposent de consulter le site « conspiracywatch » afin de dénoncer les “conspirationnistes”. Or, ce site a été créé par un blogueur (7) pour qui critiquer les lobbys et les dérives antidémocratiques, c’est déjà être complotiste. Il est proche des milieux néo-conservateurs français favorables à la guerre d’Irak, de Bernard-Henri Levy et de Caroline Fourest. Conspiracywatch est un outil de propagande, principalement consacré à disqualifier ceux qui critiquent les pires politiques du moment. Il ne peut pas être considéré comme un outil pédagogique sérieux. Pourtant, en Belgique comme en France, de nombreux documents (8) destinés aux enseignants s’y réfèrent. La vérification des sources ne semble pas être la spécialité des formateurs en validation des sources!

Une source d’information doit être analysée afin de comprendre quelle est l’intention ou l’idéologie qui s’y rattache. Elle doit être placée dans son contexte. Mais une information pertinente peut très bien être trouvée dans une source dite « douteuse ». Ce n’est donc pas tant la fiabilité de la source qui doit être analysée en priorité. Par contre, l’information doit être examinée en recoupant plusieurs médias, en confrontant les points de vue opposés, en faisant des liens, en recherchant les causes et les conséquences, en se questionnant sur la pertinence des faits…

C’est davantage la capacité des jeunes à penser juste et à se poser les bonnes questions qui doit être développée. Pour cela, il faut leur apporter plus de savoirs de base, développer leurs connaissances générales, leur esprit logique et leur objectivité. Plutôt que de fuir toute approche idéologique, l’étude de la philosophie, de l’économie, des courants de pensée et de ces mêmes idéologies devrait figurer dans les programmes. Une citoyenneté responsable ne peut se concevoir que si on est capable de débattre de manière objective et informée. Développer une vraie capacité d’auto-défense intellectuelle permettra aux jeunes de mieux se documenter afin de comprendre les enjeux actuels et d’y faire face.

 

Michèle JANSS

 

 

 

(1) d’après Marie Peltier, enseignante à Bruxelles, présentée comme spécialiste du complotisme et de l’inter-culturalité. Avec l’ONG Syria Charity, elle dénonce les violences de l’armée syrienne, jamais celles commises par l’opposition dite modérée. Elle refuse tout débat sur véritables causes du conflit.

(2) Conseil supérieur de l’éducation aux médias

(3) CSEM, brochure « L’éducation aux médias en 10 questions » (www.educationauxmedias.eu/sites/default/…/2011-09-26-brochure_10_questions.pdf)

(4) Sophie Lescrenier (Centre Audiovisuel de Liège) – Médias et esprit critique : faire face à la désinformation sur internet (formation destinée aux enseignants, 30/31 janvier 2017) – IFC.

(5) Victor Ferry – Combattre le radicalisme violent à l’aide de la rhétorique – Formation à destination des enseignants du secondaire – Bruxelles / Belgique

(6)« Complosphère » et « Dissidence », le triomphe de la posture Marie Peltier – Publié avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles

(7) Rudy Reichstadt (https://anticons.wordpress.com/2013/09/09/rudy-reichstadt-opportuniste-neo-conservateur/)

(8) En voici 3 (mais on peut en trouver plus):

– D’où vient l’info ? Centre pour l’éducation aux médias et à l’information – Dossier pédagogique, Ministère de l’éducation nationale (France)

– Journée d’étude (février 2016) Réagir aux théories du complot. http://cache.media.eduscol.education.fr/file/02_-_fevrier/58/0/DP_theories_complot_web_535580.pdf

– « Complosphère » et « Dissidence », le triomphe de la posture Marie Peltier – Publié avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles / Belgique