Le Plan Colombie a été un cauchemar pour les femmes

Six femmes ont été violées toutes les heures en Colombie au cours des neuf premières années du Plan Colombie. Les femmes ont été parmi les plus affectées par le Plan Colombie et par l’état de guerre permanente dans la région.

Ces chiffres sont ceux d’une enquête commune menée par des organisations de lutte pour les droits des femmes, dont Oxfam et d’autres groupes basés en Colombie. L’étude révèle également que quelques 489.678 femmes ont été victimes de violences sexuelles variées, tandis que 7.752 étaient forcées à la prostitution entre 2000 et 2009, années totalement inclues dans le plan controversé.

Le Plan Colombie est une enveloppe globale d’aide militaire lancée en 2000 par Bill Clinton, alors président des USA, pour lutter contre les trafics de stupéfiants et les insurrections. Durant les 15 dernières années, il a contribué en termes de présence militaire et de milliards de dollars à aider la Colombie dans sa lutte contre le trafic de drogue et contre l’aile gauche de la guérilla que le gouvernement combattait depuis des décennies.

Pourtant, si l’on en croit les groupes de défense des droits de l’homme dans la région, ce marché a été un désastre.

« Ce que l’on constate, c’est un renforcement du trafic de drogue une recrudescence de la répression, un accroissement de la pollution de l’environnement et une augmentation des violations des droits de l’homme des colombiens, » déclarait Nidia Quintero, secrétaire générale du groupe des droits paysans Fensuagro, à téléSUR.

Les trois-quarts de l’aide financière du Plan Colombie ayant été consacrés au financement militaire et à celui des polices locales, on a assisté à une militarisation sans entraves du pays. Ceci se vérifie plus particulièrement durant les sept premières années du plan, de 2000 à 2007, moment où l’assistance des USA dépassait systématiquement les 600 millions de dollars par an et dont 80 pour cent alimentaient les forces de sécurité, d’après les chiffres du Washington Office of Latin America.

Ceci s’est ajouté à la violence, crimes, disparitions forcées qui existaient déjà en grand nombre à cause de la guerre civile permanente entre l’armée colombienne, les troupes paramilitaires et les combattants guérilleros.

D’après Quintero, celles qui continuent à payer le prix fort, ce sont les femmes.

Violences sexuelles : Butin de guerre !

La violence sexuelle à l’égard des femmes, dans le pays, n’est pas simplement la conséquence malheureuse de la guerre. Elle relève plutôt d’une stratégie militaire, dit Milena Montoya, avocate pour la défense des droits de l’homme.

« Violer une femme est un butin de guerre », voilà ce que déclare à teleSUR Montoya, qui est également secrétaire du conseil exécutif pour les droits de l’homme du groupement d’avocats Lazos de Dignitad (Ties of Unity). « Violer une femme terrorise les autres femmes. C’est donc l’une des pratiques que les groupes militaires de l’armée colombienne comme ceux de l’armée des USA, ont utilisé pour soumettre les populations en les faisant vivre en état de terreur. ».

Il existe une abondante documentation à propos des violences sexuelles qui ont eu lieu dans une absolue impunité grâce aux accords bilatéraux et à l’immunité diplomatique des officiels U.S..

Par exemple, d’après un rapport demandé par le gouvernement colombien et les FARC, 54 jeunes filles colombiennes ont été abusées sexuellement par des soldats US et par des cocontractants militaires entre 2003 et 2007. Le problème est qu’ils ne peuvent pas en être tenus pour responsables. « Il existe une abondante information à propos de la violence sexuelle

qui se passe dans la plus absolue impunité à cause des accords bilatéraux et de l’immunité diplomatique accordée aux officiels des U.S. », déclare Renan Vega de l’Université Pédagogique de Bogota, corédacteur du rapport.

Montoya dit que c’est ce qui rend ces soldats « intouchables », et leur a permis d’exercer et de maintenir « l’abus de pouvoir envers les femmes et les enfants ».

Elle ajoute que l’augmentation de la prostitution forcée avait également tendance à se développer autour des bases militaires U.S.. Ces bases étaient, en général, établies à proximité de communautés rurales pauvres où les possibilités de travail ou d’études pour les femmes et les jeunes étaient réduites.

Des études sur les droits des femmes ont montré que ces sortes de contrôles génèrent des effets psychologiques au long terme pour ceux qui en sont victimes, quand ceux-là même qui ont pour responsabilité de les protéger sont ceux par qui le crime est rendu possible, et que les civils sont livrés à eux-mêmes sans possibilité de demander que justice soit faite.

Destruction de la famille

Mais, plus inquiétant, encore, pour les défenseurs des droits humains, sur le terrain, est la destruction totale de la structure familiale.

Cette situation est essentiellement le résultat du massacre des hommes des communautés, massacre qui laissait les femmes uniques soutiens de famille, mais aussi de la destruction massive des cultures de coca qui a laissé des milliers de paysans sans gagne-pain, les forçant à se déplacer pour trouver du travail.

L’effet psychologique au long terme qu’ont eu ces pertes pour ces femmes est immense.

« Il est évident que les femmes sont abandonnées avec ce poids, le poids émotionnel, après que leur famille nucléaire (noyau familial ait été affecté,) ait été affectée, mais également le fardeau économique qu’elles endossent en tentant de soutenir leur famille », dit Quintero.

L’essentiel de ces conséquences s’est fait sentir chez les femmes de communautés rurales pauvres, là-même où se trouvaient les zones majeures du conflit guerrier. D’après Montoya, presque 30 à 40 pour cent des femmes dans les zones rurales sont seules avec enfants « parce que des groupes armés ont tué leur père, leur mari, leurs fils. ».

« Quelles autres options les femmes ont-elles dans leurs foyers… Quelles options ont-elles dans leurs communautés ? Aucunes. Il n’y a pas de travail, il n’y a pas de possibilités d’étudier », dit l’avocat des droits humains.

Ce sont des situations de ce type qui poussent les femmes vers la pauvreté, les forcent à migrer pour trouver du travail, ou les acculent à des activités comme la prostitution, ajoute Montoya. Indépendamment de cela, en marge de la violence, les connections familiales ont aussi été ruinées par la destruction des cultures qui a radicalement changé le mode de vie de milliers de communautés rurales. Cette partie du Plan Colombie qui a utilisé des techniques de fumigation avait pour but de diminuer la consommation de drogue aux U.S. en s’attaquant aux producteurs pour couper l’approvisionnement. Résultat : dans le collimateur, les cultivateurs de coca en Colombie ont vu leurs cultures traités par fumigation et détruites, sans qu’aucune aide de transition ne soit mise en place comme des cultures de remplacement où autre revenus. Les officiels n’avaient même pas compris que la coca connaissait des usages variés qui incluaient la nutrition, le médical, les cosmétiques, ils appliquaient l’interdiction totale du produit.

Certaines études ont également montré que les femmes qui vivaient dans ces aires de fumigations avaient un plus grand risque de développer un cancer du sein ou du col de l’utérus, tandis que les hommes voyaient augmenter le risque de contracter un cancer de la prostate, dit Fensuagro’s Quintero.

Assister à la destruction par fumigation de votre environnement et de votre mode de vie, « cela a des conséquences psychologiques et émotionnelles », dit Quintero. Ceci a vraiment causé un dommage énorme à la population colombienne, autant que le conflit armé dans lequel le pays a vécu durant tant d’années.

Cette approche peut, aujourd’hui, être considérée comme un échec total. Les cartels continuent à bien se porter dans le pays. La Colombie est toujours considérée comme l’un des plus gros producteurs de cocaïne au monde. Et les U.S. sont toujours l’un des plus gros consommateurs.

« Ça a été un moyen de chasser les petits producteurs, pas vraiment de trouver des solutions pour faire cesser le trafic de drogue », dit Quintero, ajoutant que le Plan Colombie « a affecté directement les agriculteurs, leurs droit au travail, leur droit à la vie et à la santé, tandis qu’il affectait aussi l’environnement. ».

Quoi qu’il en soit, les études sur l’impact au long-terme sur le Plan Colombie ne sont pas légion. D’après Quintero, les gouvernements, en incluant l’administration actuelle du Président Juan Manuel Santos, n’ont jamais fait du financement de telles études une priorité.

Aller de l’avant

La Colombie va connaître de nombreux changements dans les mois qui viennent, sachant que le gouvernement et les guérilleros FARC veulent signer un accord de paix final pour le mois de mars. Mais beaucoup devra être accompli, dans un post accord, pour atteindre une situation, non seulement de paix, mais de justice et de réconciliation.

Ceci implique réparation pour le mal commis durant les décennies passées comme, le femicide (les assassinats contre les femmes), la destruction des communautés et la terreur psychologique utilisée contre les populations civiles par les forces gouvernementales et paramilitaires.

« Le conflit a émergé en raison de causes structurelles que sont les problèmes sociaux du pays » dit Montoya, beaucoup d’entre elles ayant été exacerbées au fil des ans, et non arrangées.

Pour accomplir réellement les changements nécessaires au pays pour qu’advienne une paix durable, un réel investissement dans des programmes sociaux au long terme sont nécessaires pour consolider les communautés pour des années – pas dans le militaire ou le technologique, dit Montoya.

Les agriculteurs membres de Fensuagro ont lancé des appels similaires aux gouvernements, tant locaux qu’internationaux pour accompagner les prochains pas de la Colombie.

Leur plan comporte quatre volets : investir plus dans les études permettant d’identifier l’impact sur le long terme tant physiologique que psychologique du Plan Colombie et de la guerre ; reconnaître aux femmes le statut de victimes et entamer un processus de réconciliation ; trouver de nouveaux moyens de combattre le trafic de drogue, qui n’incluent pas que l’on cible le producteur ; aider les cultivateurs de coca à créer, avec la plante, des produits alternatifs qui soient commercialement viables ou favoriser la transition vers d’autres formes d’économie.

Aujourd’hui, date anniversaire de la mise en œuvre du Plan Colombie, les autorités colombiennes et les U.S. discutent un nouvel accord surnommé Plan Colombie 2.0.

Espérons qu’il ne ressemble en rien au premier.

Source : TeleSur

Traduit de l’espagnol par l’équipe de traducteurs d’Investig’Action