Le Brésil vu par Le Monde

Le Monde a-t-il ses raisons de choisir la partialité pour aborder la crise politique brésilienne ? Y-a-t-il une raison pour laquelle Le Monde a choisi de ne pas poser de questions, de ne pas aborder de nouveaux angles, et de ne pas écouter de voix en contre-point à la chorale monocorde des médias brésiliens ?

Cher M. Luc Bronner, cher M. Christophe Ayad,

Brésiliennes à Paris, nous suivons la crise politique que traverse notre pays d’origine à travers la presse française.

Par ses principes d’indépendance, de liberté et de fiabilité de l’information, Le Monde fait partie des publications étrangères qui nous offrent un souffle d’impartialité du jeu socio-politique brésilien. Peut-être que les néophytes de l’histoire de ce pays l’ignorent, mais le paysage médiatique brésilien reste, comme le résume Reporters sans Frontières, très concentré dans les mains de familles proches d’une classe politique corrompue. Il n’y a pas dans notre presse de diversités de voix comme on en trouve en France de façon si radicale par exemple entre Le Figaro et L’Humanité.

La publication des publicités pro-impeachment de la présidente Dilma Roussef payés par la Fiesp — la fédération des industries de São Paulo — dans les versions imprimées et en ligne de Folha de São Paulo, de O Estado de São Paulo et de O Globo démontrent le très peu d’écart entre ce qu’on appelle au Brésil “l’Etat et la Religion”, qui se réfère à l’indépendance de la presse. La Fiesp regroupe d’ailleurs ses membres parmi les entreprises pour lesquelles l’évasion fiscale est une donnée familière : en 2015, le montant de la fraude fiscale était de 420 milliards de reais (1) (la corruption est estimée par la même Fiesp à 89 milliards de reais par an) ; le fils du président de la Fiesp, Paulo Skaf, est dans la liste des noms cités dans le Panama Papers.

C’est parce que nous sommes conscientes de l’impact du Monde sur l’opinion publique et de l’importance du respect de la charte d’éthique et de déontologie du quotidien que nous nous adressons à vous pour vous alerter sur la façon dont le journal relate la plus grave crise socio-politique traversée par le pays depuis 1964.

Nous sommes sidérées par la présente couverture de votre journal sur le Brésil. Dans ces récits et analyses, il y a un manque de sensibilité, on ne lit aucune multiplicité de sources, ni d’originalité du questionnement, l’approche n’est pas respectueuse de l’ampleur des événements et on ne voit pas l’attention au contexte et à la perspective historique. Bref, il manque Le Monde dans le regard du Monde vers le Brésil.

Les effets de cette version biaisée, nous les avons ressenti dans nos réseaux parisiens. Abonnés au Monde, architectes, journalistes, professeurs, artistes, réalisateurs, producteurs, chercheurs nous demandent de raisonner sur le “scandale de corruption du PT qui peut destituer Dilma Rousseff et mettre Lula, le président iconique du Brésil, en prison”. On dirait qu’ils sont en train de lire Folha de São Paulo, O Estado de São Paulo et O Globo très attentivement. Pour les orienter vers une analyse plus objective et profonde, nous leur recommandons (2) :

Brésil, la fin d’une utopie” et “Suicide collectif à Brasília”, deux émissions de France Inter, “La crise brésilienne dans une perspective historique”, publié par Autres Brésils, “Brazil is engulfed by ruling class corruption — and a dangerous subversion of democracy”, signé Gleen Greenwald, lauréat du Pulitzer, à The Intercept et finalement “A Coup is in the Air : the plot to unsettle Rousseff, Lula and Brazil”, par The Wire.

Le Monde a-t-il ses raisons de choisir la partialité pour aborder la crise politique brésilienne ? Y-a-t-il une raison pour laquelle Le Monde a choisi de ne pas poser de questions, de ne pas aborder de nouveaux angles, et de ne pas écouter de voix en contre-point à la chorale monocorde des médias brésiliens ?

Trois articles publiés par Le Monde sont exemplaires dans ce sens :

 

1. “Au Brésil, Dilma Rousseff face à des manifestations d’ampleur inédite” (Le Monde, 14 mars)

 

L’ensemble des articles sur la manifestation du 13 mars parle des “Brésiliens” comme si 100% de la population était unie autour de la destitution de Dilma Rousseff. Mais qui sont les “Brésiliens vert et jaunes” de la manifestation du 13 mars ? Quel est leur profil socio-économique et leur représentation dans la pyramide sociale du Brésil ? Pourquoi un traitement si différent à propos de la manifestation du 18 mars ? Qui et où sont les Brésiliens de la manifestation du 18 mars ?

Le quotidien Folha de S.Paulo a choisi un traitement très clair dans ses couvertures sur les deux manifestations : la manifestation du 13 mars a réuni des “Brésiliens vert et jaune” qui sont anti-Dilma et méritent la une ; à la manifestation du 18 mars, ce ne sont pas des “Brésiliens”, mais des “pro-Dilma”, des rouges, avec une mise-en-page et un titre beaucoup moins impactant (pour Le Monde, c’est “la foule venue soutenir un Lula humilié et sali”).

 

Néanmoins, une recherche a déjà nuancé la diversité de pensées des Brésiliens dans les deux manifestations. Le scénario n’est pas noir et blanc, ou bien jaune et rouge. Le traitement manichéen des “coxinhas” (anti-PT) versus “petralhas” (tous ceux qui ne sont pas anti-gouvernement) a contribué à une vague d’agressions verbales et physiques entre les Brésiliens.

Les Brésiliens qu’ils soient “jaunes” ou “rouges” sont tous contre la corruption. Cette frustration et cette demande de lutte contre la corruption remonte aux manifestations de 2013, moment historique d’occupation de l’espace public, scène inédite dans le pays après plus de vingt ans. La corruption n’est pas un phénomène nouveau, ni exclusif du gouvernement du PT. Ce qui a changé, c’est que le PT a donné de l’autonomie à la Police fédérale et au Ministère Public (3).

En 12 ans du gouvernement du PT, la Police fédérale a conduit 2 226 opérations ; à l’époque du président Fernando Henrique Cardoso (PSDB), les enquêtes ne dépassaient pas le nombre de 48. La population ignorait les affaires (et les chiffres) de la corruption au sein du gouvernement : la politique du “abafa” (étouffement) est un fait depuis la dictature militaire, au moins (4).

 

2. “Super Moro, le juge qui fait pleurer Lula” (M Le magazine du Monde, 26 mars).

 

Collé au profil du “juge médiatique” Marc Trévidic, ce récit, à la mode David contre Goliath, raconte l’histoire du “petit juge de province” contre un ex-président “suspecté de corruption”. Cet “entêté, méthodique et froid” a fait pleurer Lula. Ce “juge justicier” (un parfait exemple d’oxymore ou de contradiction dans les termes), “idole des Brésiliens”, “père de famille qui a fait une partie des ses études a Harvard”, est critiqué “en particulier chez les proches du PT”.

Au moment de la publication de cette storytelling, les ministres du Tribunal suprême fédéral (STF) du Brésil avaient déjà pointé du doigt les actions de Moro comme arbitraires et politiques. Les méthodes du genre “la fin justifie les moyens” de Moro ne sont jamais remises en question par l’article du Monde. Néanmoins, ce comportement “justicier” de Moro l’a mené devant le STF, qui l’a dessaisi des investigations concernant le cas Lula dans l’opération Lava Jato. Moro a présenté une demande d’excuse au STF pour ses actions. Et si Lula a bien versé des larmes, c’était devant ses partisans, pour parler de ses réussites passées et de ses projets d’avenir. Larmes de crocodile peut-être, quoi qu’il en soit de politicien mais dans un contexte tout autre que celui donné par l’article du Monde qui a fusionné (pour ne pas dire confondu) deux choses différentes.

 

3. “Brésil : ceci n’est pas un Coup d’Etat” (Le Monde, 30 mars)

 

L’impeachment est prévu et encadré par la Constitution en cas de “crime de responsabilité”. C’est incontestable. Dilma Rousseff est accusée de masquer le budget — cela ne configure pas un crime de responsabilité, un fait répété comme le répètent les ministres du STF. C’est une pratique choquante et à combattre mais c’est aussi une pratique répandue, et courante des représentants du gouvernement.

La notion de “Coup d’Etat” n’est pas une rhétorique fâcheuse de Rousseff. Le ministre du STF, Marco Aurélio Mello, a déclaré à la presse : “sans un facteur juridique, l’impeachment transparaît comme un coup d’état”. Se joignent à lui des juristes, des professeurs et des avocats : “déguiser une tentative de destitution d’un président a travers une demande d’investigation d’un fait qui ne correspond pas à un crime de responsabilité est une forme contemporaine de Coup d’Etat” (5).

Deux des journalistes les plus respectés du pays partagent la même opinion. Avec plus de 60 ans de carrière dans la rubrique politique, Janio de Freitas a accompagné les destitutions de trois présidents dans l’Histoire du Brésil. Mario Sergio Conti (6), lui, est l’auteur de “Notícias do Planalto”, enquête publiée en 1999 à propos de la relation entre le pouvoir et les médias pendant le gouvernement de Fernando Collor de Mello. Selon Conti, comparer Rousseff et Collor de Mello, comme le propose Le Monde, est une erreur. Il y avait des preuves de la corruption de Collor. Alors que Rousseff n’est impliquée dans aucun cas de corruption. Le procureur général de la République M. Janot a demandé d’archiver “l’investigation contre Dilma Rousseff dans l’operation Lava Jato”.

La crise économique et la popularité en baisse de Rousseff ne justifient pas un impeachment. La perte de la majorité dans le Parlement ne doit pas non plus configurer comme une raison pour destituer un président. Cela serait vrai dans un régime parlementaire et pour le Premier ministre. Le Brésil est un régime présidentiel de coalition.

La destitution est menée par le président de l’Assemblé Nationale, Eduardo Cunha (PMDB), accusé de corruption, blanchiment d’argent et encore un des noms dans le Panama Papers. Parmi les 65 membres de la commission de destitution, 37 sont accusés de corruption ou d’autres crimes. Notamment Paulo Maluf, symbole du politicien corrompu, condamné aussi en France (7).

Dans le cas d’impeachment, le vice-président, Michel Temer (PMDB), suspecté de corruption, assumerait le poste vacant de président. Le STF a demandé l’analyse de son impeachment (8). Le Monde a interprété les trois minutes pour la prise de décision de la sortie du PMDB de la base Rousseff comme le signe d’un “gouvernement quasi moribond” (9), ignorant que ce n’était là qu’une stratégie politique classique du PMDB, parti le plus néfaste de la vie politique brésilien (à voir l’opinion du gouvernement américain) (10).

Au contraire du Monde, les brasilianistas des grandes écoles aux Etats-Unis, en France, en Angleterre, ainsi que la secrétaire de la CEPAL (Commission économique de l’ONU pour l’Amérique latine) croient que la démocratie est menacée au Brésil (11).

Finalement, la solution magique du Monde pour que le pays puisse “s’attaquer à la crise de croissance et de confiance qu’il traverse comme tant de pays émergent” est la démission de la présidente, afin de mettre le pays dans les mains des mêmes acteurs de toujours. Le PMDB et ses maléfices intrinsèques et ataviques au pouvoir ne peuvent pas représenter une vraie sortie pour les mentalités lucides.

Plusieurs décisions de l’administration de Rousseff sont sujettes à polémiques : il serait bien de pointer ses erreurs. Il serait pertinent aussi de mettre en question la performance de l’Assemblée Nationale depuis les élections. Pourquoi l’Assemblée n’approuve-t-elle pas les projets concernant l’économie, l’éducation, la santé et même l’aide aux victimes de la tragédie écologique de Mariana ?

Ces quinze derniers mois, le Congrès le plus conservateur depuis le régime militaire ne s’est occupé que de discuter 55 projets qui proposent, entre autres, de réduire le droit du travail (la loi El Khomri serait considérée comme de l’ultragauche pour les députés et les sénateurs Brésiliens), pénaliser plus sévèrement les femmes et les professionnels de santé qui pratiquent l’IVG, masquer les produits transgéniques au consommateur, réduire la majorité pénale, diminuer le territoire des indiens, réduire les droits des LGBT. La tribune pentecôtiste, dont Eduardo Cunha est le représentant, impose ses restrictions religieuses dans un État qui se bat pour être laïc.

Le Brésil est une jeune démocratie. Nous avons beaucoup à faire pour avancer, pour développer une économie qui ne dépende pas exclusivement des matières premières, pour évoluer vers une économie verte dans un territoire où la nature est d’une richesse spectaculaire, pour offrir encore les bases en matière d’éducation, de santé et d’infrastructure. Si “le Brésil est un pays d’avenir qui le restera longtemps”, on espère du moins que cet avenir ne sera pas remplacé par un retour vers le passé. Une information de qualité est une des forces pour commencer à écrire une nouvelle histoire.

Acceptez nos sincères salutations.

Stella BIERRENBACH, artiste | Simone ESMANHOTTO, journaliste | Helena ROMANACH, avocate et sociologue | Adriana Ferreira SILVA, journaliste

Notes :

1) – economia.estadao.com.br/noticias/geral,sonegacao-de-impostos-no-brasil-chega-a-r-420-bi-em-2015,1784149

2) – www.franceinter.fr/emission-… et www.franceinter.fr/emission-… et www.autresbresils.net/La-cri… et et theintercept.com/2016/03/18/brazil-is-engulfed-by-ruling-class-corruption-and-a-dangerous-subversion-of-democracy/thewire.in/2016/03/25/a-coup-is-in-the-air-the-plot-to-unsettle-rousseff-lula-and-brazil-25893/

3) – www.transparency.org/files/c…

4) – memoriasdaditadura.org.br/corrupcao/

5) – emporiododireito.com.br/supremo-tribunal-federal-deve-barrar

6) brasil.elpais.com/brasil/2016/03/31/politica/1459432288_086212.html

7)- www.latimes.com/world/mexico… et www.monde-diplomatique.fr/20… |www.lemonde.fr/international…, brasil.elpais.com/brasil/2016/03/02/politica/1456926697_853311.html

8) – www.reuters.com/article/us-b…

9) – www.lemonde.fr/ameriques/art…

10) – www.brasilwire.com/pmdb-bras… et wikileaks.org/plusd/cables/04BRASILIA2802_a.html ethttp://revistapiaui.estadao.com.br/…

11) – http://www.cienciapolitica.org.br/w… et nacoesunidas.org/cepal-manifesta-preocupacao-diante-de-ameacas-a-democracia-brasileira

 

Source : Le Journal de Notre Amérique n°13: Dilma au cœur de la tempête médiatique