L’Argentine et la nouvelle géopolitique des Etats-Unis en Amérique Latine

Le président des Etats-Unis, Barack Obama, s’est rendu fin mars à Cuba puis en Argentine. Suite à sa visite historique à la Havane, il a profité de sa venue à Buenos Aires pour apporter tout son soutien au nouveau chef de l’Etat, Mauricio Macri, président pro-états-unien d’ultra-droite.

 

Un observateur lambda, bombardé par les messages des grands médias et séduit par les propos d’Obama, pourrait penser que la tournée réalisée par le président états-unien à Cuba est le signe d’un changement majeur dans la politique états-unienne envers l’Amérique Latine, en totale rupture avec les “excès” du passé. On pourrait également penser qu’il s’agit d’une politique contradictoire, tentant à la fois d’entamer de bonnes relations avec un gouvernement révolutionnaire cubain, tout en saluant le gouvernement argentin, certes son meilleur allié dans la région… mais aussi l’ennemi naturel et principal du gouvernement révolutionnaire de Cuba.

En fait, aucune de ces deux analyses n’est exacte et, malgré les apparences trompeuses, la politique pensée par le Département d’Etat des Etats-Unis et appliquée par Obama a bel et bien un fil conducteur. La fin de la politique répressive envers Cuba, qui ne fut rien d’autre qu’un échec non avoué, est vendue comme un changement et un signe de maturité et de générosité. Il s’agit en fait, ni plus ni moins, d’une campagne ayant pour objectif de redorer le blason des Etats-Unis en Amérique Latine et il faut reconnaître que cette stratégie porte en partie ses fruits. Si George Bush provoquait des vagues de manifestations de rejet, Obama peut visiter des pays sans déclencher de grandes manifestations à son encontre.

Le premier a détruit l’Afghanistan et l’Irak. L’autre s’est attaqué à la Syrie et la Libye, entre autres. Le premier a été abhorré, incarnant la personnification de la guerre tandis que le second, prix Nobel de la Paix, se montre sympathique et soulève des attentes positives chez certaines populations.

Redorer l’image des Etats-Unis, susciter la sympathie et le soutien au travers de l’image de son président dans le monde mais surtout en Amérique, voilà un des objectifs de la visite à Cuba… pour frapper encore plus fort et avec plus de succès ses ennemis régionaux.

Quel rôle joue le Président argentin Mauricio Macri ?

Avant d’être le président de l’Argentine, Mauricio Macri est avant tout le représentant des Etats-Unis dans son pays, une sorte de marionnette sous contrôle direct du Département d’État.

Lors des quinze dernières années, l’intégration latino-américaine a connu un grand coup d’accélérateur. Trois gouvernements ont particulièrement œuvré à ce renforcement régional : le gouvernement vénézuélien, brésilien et argentin. De ces trois gouvernements, l’argentin est le seul à avoir changé de politique et ouvert la voie à un changement de cap radical, lui permettant de jouer pleinement le rôle assigné par les Etats-Unis.

Buenos Aires va tout d’abord devoir s’attaquer à l’Union des Nations Sud-américaines (UNASUR) et à la Communauté des Etats Latino-Américains et Caribéens (CELAC), et tenter de graviter autour du Brésil pour le convaincre d’adopter les politiques concoctées par l’administration états-unienne, à savoir la signature d’un accord de libre-échange avec les États-Unis.

Ce processus ne pourra aller à son terme tant que le gouvernement brésilien restera aux mains du Parti des Travailleurs (PT). Cependant, l’affaiblissement de Dilma Rousseff, conséquence de la grave crise qui touche le pays, pourrait servir la politique d’influence états-unienne.

Un éventuel changement de gouvernement au Brésil servirait à isoler davantage le gouvernement vénézuélien, devenu l’unique promoteur de l’unité latino-américaine.

Avec un Venezuela isolé, un nouveau champ d’action s’ouvrirait permettant d’entamer encore un peu plus le gouvernement bolivarien. La seule certitude pour n’importe quel observateur ou analyste est que le renversement du gouvernement vénézuélien nécessiterait le recours massif à la violence. Face à cette contre-révolution qui tente de voir le jour, les dictatures des années 1970 feront pâle figure. C’est pourquoi Obama ment lorsqu’il affirme que son pays a “mûri” et qu’il ne soutiendra plus des dictatures.

Pourquoi est-il important d’en finir avec le Venezuela ?

Le Venezuela joue un rôle plus que primordial en Amérique Latine, puisqu’il est à la tête de l’Alternative Bolivarienne pour les Amériques (ALBA), qui parie sur une sortie du capitalisme et la mise en place du socialisme. Ce mouvement a pu naître au beau milieu d’une crise structurelle du capitalisme, à l’époque en plein développement, capitalisme qui se retrouve une nouvelle fois dans une phase de dépression.

Ceci explique la raison et l’empressement de ses ennemis pour en finir avec la Révolution Bolivarienne et l’ALBA. Au vu de la tempête qui s’annonce, il est primordial de supprimer toute alternative socialiste, avec une projection stratégique et des références concrètes.

Si la Russie, la Chine ou l’Iran se confrontent bel et bien aux Etats-Unis, ils le font dans certaines proportions de pouvoir et aucun d’eux ne propose d’alternative au capitalisme, la Russie ayant au contraire entamé ce processus il y a un quart de siècle et l’Iran, malgré sa révolution, n’en étant jamais sorti.

Ainsi, même si ces pays représentent un obstacle à l’hégémonie états-unienne, ils ne sont par contre pas une menace pour le système en place. Bien au contraire, si ces pays parvenaient à conquérir l’hégémonie, le capitalisme continuerait, intact, entraînant avec lui d’autres crises structurelles.

Les années à venir seront tout sauf paisibles. Nous ne connaîtrons pas de capitalisme inclusif avec une croissance soutenue et de nouveaux droits. Bien au contraire. D’où l’importance qu’il n’y ait pas d’alternative, ni d’exemple. Et ceux qui tentent de tirer profit du mécontentement peuvent être vus comme des options qui, bien que capables de prendre une certaine ampleur, voire même de gagner des élections ou de prendre le pouvoir, manquent cruellement de projection historique pour construire une alternative viable au capitalisme, puisqu’il s’agit principalement du fondamentalisme islamique au Moyen-Orient et du nationalisme de droite et d’extrême droite en Europe.

Des instruments efficaces pour canaliser le mécontentement, les frustrations et la haine que génère le capitalisme mais incapables de proposer une véritable alternative au système dominant.

En Amérique Latine et jusqu’à aujourd’hui, l’instrument utilisé pour faire dérailler les processus en cours et canaliser le mécontentement a été l’Église Catholique.

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre la visite d’Obama en Argentine. Il est venu désigner le président Macri comme leader de la contre-révolution dans l’hémisphère. Si cette analyse gêne quelqu’un, elle est pourtant partagée par un éditorialiste argentin bien informé, porte-parole de l’ambassade des Etats-Unis, Joaquin Morales Solá, qui a écrit dans le journal traditionnel de la droite argentine : “Il est rare qu’un président des États-Unis modifie son agenda international en peu de semaines pour se rendre dans un pays. Il le fait dans des situations exceptionnelles, lorsqu’il s’agit par exemple de conflits internationaux de grande envergure. Dans ce contexte particulier, Barack Obama s’est rendu à Buenos Aires le 23 et 24 mars dernier afin de se rapprocher d’un gouvernement qui suscite beaucoup d’attentes dans le monde”.

La dernière phrase de l’article montre bien la fausse naïveté de l’éditorialiste : “Obama n’est pas seulement venu féliciter un président qui incarne beaucoup d’attentes, mais aussi pour mettre en place une politique à ce point prioritaire qu’il modifie son agenda, mesure habituellement réservée aux conflits internationaux d’énorme envergure”.

Mais n’est-ce pas justement de cela dont il s’agit, un conflit potentiel ? Et l’éditorialiste d’anticiper : “De toute façon, la décision d’Obama de se précipiter pour rencontrer le président Macri s’explique également par des raisons géopolitiques plus profondes. Le nouveau gouvernement argentin a pris trois décisions cruciales pour susciter la sympathie de Washington (…) Premièrement, la volonté du président argentin, déjà exprimée lors de la campagne électorale, de dénoncer publiquement la violation des droits de l’homme au Venezuela”. Et il ajoute : “le geste d’Obama confirme la théorie selon laquelle l’Argentine a pris une nouvelle dimension géopolitique”.

L’Argentine a pris une nouvelle dimension géopolitique : Obama est venu saluer le président Macri, allié indispensable pour atteindre son objectif principal dans la région : en finir avec le gouvernement vénézuélien.

Source : Le Journal de Notre Amérique, avril 2016