La “Proposition d’Amendement Constitutionnel” de l’apocalypse sert « filet mignon » aux super riches

Le Brésil est un paradis tributaire des super riches. Un véritable « caïman » aux proportions colossales pour qui est confortablement installé au top de la pyramide. Malgré tout, le gouvernement non élu de Michel Temer a déjà choisi qui va payer les pots cassés de la crise : le peuple brésilien qui dépend des services publics déjà précaires. Avec la proposition 241, santé, éducation, et autres services essentiels pour une grande majorité de la population auront leur budget congelé pour deux décennies.

 

Sans pratiquement aucun débat public, cette modification de la Constitution compromettra drastiquement les services publics – et cela n’est pas qu’une opinion, c’est un fait que le gouvernement a décidé d’assumer au nom de la sauvegarde de l’économie et du maintien du confort du haut de la pyramide. Faire payer les pots cassés aux plus pauvres fut une décision politique, en enduisant la chose de vernis technique. Les habitants de la Grande Caïman  peuvent dormir tranquilles : leurs privilèges resteront intacts. La location d’un jet privé, par exemple, vient d’obtenir sa réduction fiscale garantie – inclue au paradis fiscal.

La même majorité parlementaire qui a renversé l’ex-présidente après qu’elle ait refusé de mettre en œuvre « Le pont pour le futur » – le plan ‘tucano’  (adjectif renvoyant aux membres du parti politique PSDB, ndltr)  rejeté par les urnes – , fut évoqué lors d’un buffet somptueux offert pour Temer au palais de l’Alvorada. Là ont été servis saumon, risotto de viande aux champignons, pâtes et vins.

Dans une réunion qui ressemblait d’avantage à un évènement du Rotary Club, Michel Temer a demandé la parole et a affirmé qu’ils iraient tous « couper dans la viande » – une phrase imprégnée de putschisme, alors qu’aucun des présents à ce diner, sauf bien entendu les serveurs, ne dépend des services publics. Par ailleurs, l’unique service public qui les préoccupe réellement concerne les fonds des partis politiques. Le PMDB (Parti du mouvement démocratique brésilien) et le ‘PSD’ (Parti social démocratique) prétendent créer un fonds électoral avec quatre fois plus de ressources que les fonds des partis politiques pour financer les campagnes.

La ‘PEC ‘ de l’Apocalypse est tellement incroyable que même un député ‘tucano’ (du PSDB), Carlos Bezerra Jr (SP), a été stupéfait par l’amendement appuyé par son parti :

« Qu’est-ce que c’est que cette PEC 241 si ce n’est le démantèlement total d’un Etat tourné vers les questions sociales, quelles justifications pour faire cela pendant deux décennies ? Le gouvernement parle d’ajustement fiscal par la réduction de dépenses d’éducation et de santé. Et il dit que quiconque n’est pas d’accord est « contre le Brésil » (…) C’est une énorme régression ! Et ma conscience ne me permet pas de me taire face à cela. Sans compter que l’on ne parle pas de sacrifice de notre part, politiques de tous les horizons, incluant ceux du gouvernement. Le PT (Parti des Travailleurs) a fait erreur, Dilma a une responsabilité énorme, mais cette orientation pour  placer les comptes sur le dos du pauvre est une histoire qui se répète, indépendamment de qui est assis sur sa chaise le stylo à la main. »

Et l’entreprise dans tout ça ? De nouveau, les grands corps d’entreprises – dirigés par une demi-douzaine de familles qui sont toujours allongées dans le splendide berceau du top de la pyramide – ont agi en groupe. Et elles ont agi intensément, sans peur de faire lever les banderoles contre la PEC. La ‘Folha ‘ (la feuille – journal brésilien) a publié un bel article de protestation dans l’éditorial intitulé « Etage pour le futur », où il juge l’Etat comme étant une société anonyme qui traite froidement la santé et l’éducation comme si c’était des cellules Excel. Au-delà de ça, le journal a jugé adéquat de vendre des espaces publicitaires pour Empiricus – cabinet de conseils financiers connu pour être militant politique et associé de l’Antagoniste – qui fait campagne pour l’acceptation de la PEC :

 

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Photo du journal « Folha » : Si vous êtes contre la PEC du plafond des dépenses publiques, vous êtes contre le Brésil.

 

Un cabinet financier achète un espace dans le plus grand journal du pays pour faire une campagne politique en faveur d’un amendement constitutionnel. Ce n’est encore que du « petit café » quand nous voyons une cour supérieure électorale entrer de front dans la campagne et agissant presque comme un parti politique. Dans une note politique empreinte de technique, le tribunal supérieur électoral ne fit pas preuve d’un minimum de pudeur dans la prise de position politique en accusant les gouvernements précédents d’irresponsabilité fiscale. Surprenant quand même si on se souvient que Gilmar Mendes préside le Tribunal. Reste à savoir quelles sont les autres positions politiques que le Tribunal prendra, quels partis politiques seront supporters en 2018 et qui lancera sa candidature.

Mardi dernier, Le Journal National, comme tous les autres journaux de Rede Globo, est entré brutalement dans le débat en consultant trois économistes – tous favorables à la PEC. Le ton du reportage est didactique et transforme un choix politique en une question purement technique.

D’autre part, dans le Journal de la Culture du Jour, l’historien Leandro Karnal s’est souvenu que ce qui est en jeu n’est pas simplement une question mathématique, mais une importante décision de l’Etat pour la société dans les deux prochaines décennies :

« Sauver l’économie est très important, mais nous devons sauver aussi les passagers et pas seulement le bateau. (…) Education et santé sont des activités finales de l’Etat. Si vous compromettez l’activité finale de l’Etat, vous compromettrez toute la génération future. Le Brésil doit dépenser mieux, de manière plus efficace et préserver ses activités finales. Quand nous discutons le budget de Unicamp, nous faisons la différence entre ce qui est activité finale et activité secondaire. Les activités secondaires, comme les propagandes de l’Etat, doivent être réduites au minimum ou complètement. L’activité finale doit être encouragée. Ou bien nous sauverons l’économie, mais perdrons toutes les victoires que sont les personnes. C’est, comme dans la mythologie, une victoire à la Pyhrrus, ou, quelqu’un qui gagne la guerre, mais gagne seul parce que l’armée entière a été décimée. »

Rien qu’au 1er semestre de cette année, le gouvernement fédéral a dépensé R$386.5 millions en publicité – une augmentation de 65% par comparaison avec la même période de l’an dernier. Malgré les résultats pitoyables des grandes entreprises tels qu’ils ont été évalués lors du contrôle des dépenses publiques, il n’y a pas d’austérité pour elles.

Mais ce ne sont pas seulement les moyens de communication, les cabinets financiers, le gouvernement non élu et le TSE qui luttent pour l’approbation de la PEC de l’Apocalypse. Il y a des banques extrêmement préoccupées par l’externalisation de la responsabilité fiscale vers le peuple. L’ Infomoney a publié une liste de questions et réponses élaborées par l’équipe économique Itau Unibanco pour la PEC. Avec beaucoup de doigté, l’Itau montre combien il est important de contrôler les dépenses publiques sans qu’il n’y ait besoin de toucher aux taux intérêts ou de faire un audit de la dette publique qui a tant enrichi les banquiers dans les gouvernements antérieurs.

Et ces jolies personnes du MBL ? Elles ont rejoint les banques dans cette lutte, évidemment ! Après avoir été conviées par le gouvernement pour une conversation à Brasilia, nos jeunes libéraux sont plus fervents que jamais dans la défense de la PEC. C’est assez curieux d’imaginer que l’un des slogans du mouvement de rue que clamait l’impeachment était « je veux plus de santé et plus d’éducation ». Maintenant, ils recevront moins de santé et moins d’éducation et, apparemment, ils sont tous très satisfaits.

Cristovam Buarque (PPS-DF), dont la carrière politique est marquée par la défense intransigeante de l’augmentation des investissements en Education, semble avoir changé d’idée depuis qu’il est devenu pro-gouvernement. Voyons ce qu’il disait avant la PEC :

 

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Image : « Je suis resté abasourdi par la baisse des investissements dans l’Education Basique de 2012 à aujourd’hui. Il est nécessaire et possible d’inverser cela. »

 

En juillet, le sénateur était abasourdi par la baisse des investissements en Education. Trois mois après, Cristovam semble avoir changé d’avis :

 

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Image : « A propos de la PEC : nous devons faire des sacrifices maintenant pour avoir le Brésil dans les vingt années qui viennent.”

 

Subitement, le sentiment d’étonnement avec la baisse de l’investissement en Education a disparu et il accepte maintenant que le secteur soit sacrifié. Quand Dilma tenta d’implanter un ajustement fiscal en 2015, Cristovam semblait beaucoup plus préoccupé par la secousse que l’éducation pourrait subir, comme l’a raconté l’Agence Senado :

« Il a affirmé encore que, bien que nécessaire, l’ajustement ne peut nuire à l’Education, aux œuvres d’infrastructure et à la santé. Pour Cristovam, le plus juste serait que l’ajustement touche les secteurs qui furent toujours épargnés. Et il suggèrerait un impôt sur les grandes fortunes et sur le bénéfice des banques, pour ne citer que deux exemples.»

Maintenant tout a changé. Ce ne sont plus les banques et les grandes fortunes qui doivent encaisser la crise, mais nous qui « devons faire des sacrifices ».

Cette réduction sans précédents vers laquelle le Brésil est sur le point d’aller est en train d’être vendue à la population comme étant «  la seule solution possible ». Pas d’autres possibilités comme : imposition lourde sur les grands fraudeurs, taxation graduelle des revenus, augmentation des impôts sur l’héritage des grandes fortunes et combat contre les exorbitants intérêts sur la dette publique – la plus élevée du monde.

En fin de compte, qui va au sacrifice ? C’est bien ceux qui dépendent du SUS et des écoles publiques. Le top de la pyramide a lancé toute son artillerie, elle est entrée fermement dans cette dispute politique et est en train de gagner 7 à 1. Comme l’a bien évoqué le Sensacionalista – peut-être le journal le plus sérieux du pays actuellement – la seule viande coupée sur le banquet offert pour Temer a été « le filet mignon du peuple brésilien ».

 

Traduit du portugais par Virginie Blerard pour Investig’Action

Source: The Intercept, reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur