« La morale et la dignité voudraient que Compaoré réponde de ses actes au Burkina Faso et devant la justice internationale »

Ancienne présidente de l’ONG Survie qui lutte contre la Françafrique et ses méfaits sur les Etats africains, Odile Tobner est auteure de plusieurs livres sur l’Afrique. Dans cet entretien, elle se prononce sur la chute de l’ex-dictateur Blaise Compaoré, entre autres. Pour elle, la lutte ne fait que commencer. Et le peuple burkinabè doit rester vigilant afin que les puissances impérialistes et les patrons des multinationales ne lui volent pas sa victoire. Entretien réalisé par Olivier Atemsing Ndenkop.

{{{Journal de l’Afrique (JDA) : Comment avez-vous accueilli le renversement, puis la fuite vers la Côte-d’Ivoire de celui qui aura dirigé le Burkina Faso d’une main de fer pendant 27 ans ?}}}

{{Odile Tobner :}} Avec beaucoup d’admiration pour les citoyens burkinabé qui ont eu le courage d’affronter à mains nues la force d’intimidation d’un État despotique – il y a eu plusieurs dizaines de victimes – et ils l’ont fait de façon si massive qu’ils ont fait reculer la force, montrant de quoi un peuple fier est capable. En même temps la fuite sans gloire de celui qui a trahi Sankara et ourdi son assassinat est tout à fait réjouissante.

{{{ A votre avis, existe-t-il des similitudes entre la « Révolution burkinabée » et le « Printemps arabe » qui a conduit à un changement de dirigeants en Tunisie et en Egypte ?}}}

On a parlé à tort de “Printemps arabe”, les situations qu’on englobe sous ce nom sont spécifiques. Le Burkina a peut-être plus de similitudes avec la Tunisie. Il y a une population qui a une vraie conscience politique et qui est capable de se mobiliser pour le bien commun avec détermination. On parlera d’octobre burkinabé, symbole fort, qui renvoie à l’octobre russe de 1917, et qui vient racheter l’octobre 1987 de la disparition de Sankara.

{{{ Compaoré doit-il se refugier au Maroc où devrait-on le forcer à rentrer au Burkina pour y répondre de ses actes ou rejoindre Laurent Gbagbo à la Cour pénale internationale ?}}}

La morale et la dignité voudraient en effet qu’il réponde de ses actes dans son pays et devant la justice internationale. Mais ses influents protecteurs lui épargneront ce sort, qui aurait pourtant plus d’allure qu’un exil doré de dictateur déchu. Les Français se sont chargés de mettre à l’abri un homme qui les a bien servis, puisqu’il a conservé le Burkina Faso puis la Côte d’Ivoire dans leur orbite. Il jouira de l’impunité tant que le pouvoir sur les institutions internationales sera aux mains de quelques pays. Par ailleurs même la Côte d’Ivoire n’a pas pu finalement lui donner refuge. Il est trop impliqué dans les malheurs des Ivoiriens. Comme Mobutu il se retrouve au Maroc.

{{{On parle du général Gilbert Diendéré qui avait dirigé l’assassinat de Sankara et est devenu le patron de la sécurité de Blaise Compaoré jusqu’à sa chute. Peut-on remettre le pays dans les rails avec un tel homme toujours en poste dans l’armée ?}}}

Certes on imagine toutes les intrigues qui vont se jouer autour du nouveau pouvoir mais quand la puissance du peuple s’est manifestée, il est difficile de lui imposer des solutions sans son agrément. La lutte n’est pas finie, elle ne fait que commencer, pour que le Burkina ait un gouvernement qui travaille pour le bien du peuple.

{{{Que va-t-il se passer pendant les élections. Les Sankaristes ont-ils une chance ?}}}

On revient à la politique politicienne avec ses jeux d’ambitions et d’alliances. Mais le peuple sera l’arbitre, s’il garde un droit de regard et de contrôle sur la tenue des élections, s’il choisit des représentants suffisamment désintéressés et dévoués à sa cause.

{{{Doit-on craindre une possible rébellion venant de Côte-d’Ivoire où Compaoré s’est réfugié pour un premier temps avant son départ pour le Maroc?}}}

Tout peut évidemment être envisagé. Le pouvoir ivoirien n’est sûrement pas indifférent à ce qui se passe chez un voisin, auquel il est intimement lié depuis toujours. Mais il a déjà fort à faire à maintenir l’ordre chez lui. On a vu qu’il s’est prudemment débarrassé de Compaoré pour ne pas déplaire à une grande partie de sa population.

{{{Quelles doivent être selon vous, les priorités des autorités ayant la charge de gérer la transition au Burkina ?}}}

Il faut d’abord donner des gages aux aspirations de la population. Symboliquement le gouvernement de transition a rouvert le dossier Sankara que Compaoré avait toujours maintenu hermétiquement clos. Espérons que l’enquête n’en restera pas au stade symbolique mais sera effective et concluante. Je pense que la population attend aussi de grands changements économiques, un vrai développement dans l’indépendance. Et ce sera encore beaucoup plus difficile. La pression populaire devra être permanente.

{{{La France a activement participé au scénario en exfiltrant le président déchu vers Yamoussoukro. A partir de cette manœuvre, n’y a-t-il pas un risque que cette France contrôle aussi la suite des événements en sourdine et vole la victoire des masses populaires au Burkina Faso ?}}}

Il est certain que la présence de la France est très visible, d’abord par ses forces militaires stationnées sur le territoire du Burkina, ce qui lui donne les moyens de peser sur ce qui s’y passe et elle va sûrement faire tout ce qui est en son pouvoir pour garder son influence sur le gouvernement du Burkina. Si un leader ne lui plaît pas il peut s’attendre à ce qu’on lui suscite, au sein de la classe politique, des opposants qui le mettront à mal. C’est ce qui se passe dans tous les pays, maintenant que les réseaux de pouvoirs sont mondiaux. Mais en face il y a les peuples, qui savent ce qu’ils vivent et ce qu’ils ne veulent pas. Il faut compter avec eux. Si la France, assez lucidement, déconseillait à Compaoré la réforme constitutionnelle, elle a souhaité ouvertement qu’on le laisse terminer son mandat. Elle a dû s’incliner devant la pression populaire.

{{{Le renversement de Blaise Compaoré, principal pion de la France dans la CEDEAO sonne-t-il la fin de la Françafrique déjà annoncée par Nicolas Sarkozy et rappelée par François Hollande lors de la campagne électorale à l’issue de laquelle il est devenu le président de la France ?}}}

Ce serait trop simple. Mais c’est un signe avant-coureur de la volonté des peuples africains de décider de leur propre sort. La chute de Compaoré a été accueillie dans les pays de l’Afrique francophone avec enthousiasme et elle a beaucoup inquiété les pouvoirs qui paraissent les plus forts. Des mouvements de protestation osent s’élever au Tchad, au Togo. La répression est féroce, comme d’habitude, mais il vient un moment où elle est incapable de tenir en respect la majorité de la population. Le Burkina a montré que ce basculement est possible.

{{{ « On peut tuer un homme mais pas des idées », aimait à répéter Thomas Sankara (assassiné en 1987). Et les mouvements Sankaristes reviennent en force dans la scène politique burkinabè et même au-delà. Peut-on espérer que les idées du prédécesseur de Compaoré sur la fin de la Françafrique, le non payement de la dette…se traduisent en faits?}}}

Il a suffit à Thomas Sankara de quelques discours et de quatre ans au pouvoir pour définir et mettre en œuvre la politique qui est capable d’émanciper les peuples colonisés et appauvris : gestion rigoureuse, économie, sobriété, autonomie, conscientisation, c’est la clef d’une prospérité collective et individuelle. Il faut qu’il y ait aussi une foi collective et individuelle pour s’approcher de cet idéal. Il y a des moments privilégiés où l’utopie se concrétise, où une dynamique fonctionne mais pour cela il faut un peuple uni et résolu.

{{{Depuis le début de la Révolution burkinabè, l’on n’a pas beaucoup entendu les intellectuels africains. Où sont-ils passés ?}}}

Attendons. Les grandes joies sont muettes.

{{{Quelle leçon les autres peuples africains en général doivent-ils tirer de la Révolution survenue au Burkina ?}}}

Que tout est possible. Il suffit de faire le premier pas.

{{{Au fond qu’est-ce qui fait problème en Afrique: la longévité au pouvoir ou ce que l’on fait de son mandat, qu’il soit court ou long ?}}}

C’est un problème universel. Mais l’expérience montre plus souvent que le génie est bref et la bêtise durable, que l’inverse.

{{{A partir de l’exemple burkinabé, on entend les appels à l’alternance à la tête d’autres pays : Cameroun, RD Congo, Togo, Algérie, Angola… Mais l’Afrique n’a-t-elle pas plutôt besoin d’alternatives que de simples alternances qui peuvent se résumer à ceci : remplacer Blaise Compaoré par Compaoré Blaise?}}}

C’est évident. Il y a rarement une démocratie réelle et souvent une démocratie de façade. Là aussi c’est aux peuples de ne pas se laisser tromper par des démocraties de façade pour remplacer les dictatures déconsidérées.

{{{L’ONG Survie dont vous avez été présidente est reconnue pour son combat contre la Françafrique. Compaoré parti, pouvez-vous nous dire comment les réseaux occultes du Burkina et de la France ont fonctionné pendant 27 ans.}}}

J’ai eu l’honneur et la charge d’être présidente de Survie de 2005 à 2011. Le président actuel est Fabrice Tarrit. Ce qui est occulte est caché par définition et personne ne peut se flatter de le connaître. Tout ce qu’on peut constater c’est des faits, des indices, des mensonges, des contradictions, qui trahissent des pans de la réalité dérobée, qu’on peut tenter de révéler. Par exemple pourquoi les politiciens français qui n’ont que “démocratie”, “droits de l’homme” à la bouche s’affichent-ils avec des dictateurs criminels ?

{{{Survie vient de publier un livre au titre fort évocateur : Françafrique, la famille recomposée. Diplomatie, armée, entreprises. Qu’est-ce qui justifie cette recomposition de la sulfureuse famille françafricaine et à quels changements doit-on s’attendre sur le terrain ?}}}

L’emprise de la France en Afrique est toujours évidente. Les modalités de cette présence évoluent bien sûr, même si un des facteurs les plus nuisibles de cette présence a été la terrible stagnation des pays de l’Afrique francophone. Pendant des décennies rien n’a changé, ni les chefs d’Etat, ni les infrastructures. Tout s’est forcément dégradé. C’est sur ce terrain que vient se greffer aujourd’hui ce qui est présenté comme une lutte contre le terrorisme à la faveur de laquelle il y a une véritable recolonisation. Economiquement aussi il y a une dépossession des pays. On est revenu aux grandes compagnies concessionnaires du début du XXème siècle. Surexploitation des ressources minières et agricoles, sous-équipements publics, écoles, hôpitaux, routes, tout cela crée des situations explosives.


Source: Journal de l’Afrique n°5, Décembre 2014, Investig’Action.