Kamel Daoud et les fatwas

La victimisation de Kamel Daoud passe donc par non pas une seule, mais deux fatwas : une religieuse et l’autre laïque. Une fatwa religieuse pour avoir « attaqué » la religion musulmane et une fatwa laïque pour avoir « stéréotypé » des « Arabo-musulmans ». Une fatwa religieuse qui l’empêcherait de vivre et une fatwa laïque qui l’empêcherait d’écrire.

Fatwa religieuse ? Abdelfattah Hamadache Zeraoui a été condamné à six mois de prison (dont trois fermes) pour menace de mort sur la personne de Kamel Daoud.

De l’avis du journaliste Adlène Meddi :

« C’est une première dans le monde arabo-musulman. C’est la première fois qu’on condamne à de la prison un intégriste qui a menacé de mort un intellectuel. C’est très symbolique. Une manière d’affirmer que la violence, même verbale, devrait être une ligne rouge dans les débats. »

Tiens donc ? L’Algérie serait le théâtre d’une première juridique dans le monde arabo-musulman. Miracle ! Finalement, quelque chose de positif a réussi à germer de ce côté-ci de la Méditerranée. Peut-on daigner espérer, avec cela, être toléré dans le monde civilisé ? Passer du statut de bêtes à celui d’humains ? Et comment Kamel Daoud va-t-il commenter ce jugement dans sa chronique, lui qui a l’habitude de ne disserter que sur la moitié vide du verre algérien ? Ou va-t-il encore faire virevolter les mots pour y trouver un côté négatif ?

Ironie du sort : c’est UNE juge algérienne – et non un juge – d’un tribunal algérien qui a condamné le salafiste et donné gain de cause à Kamel Daoud. Que va-t-il dire au sujet de cette femme ? Qu’elle « est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée ? »

Fatwa laïque ? Kamel Daoud n’a jamais autant écrit de chroniques depuis qu’il a annoncé au monde qu’il n’en écrirait plus. Un peu comme ces dames de chez nous qui meurent d’envie de danser dans des mariages et qui s’en privent, attendant qu’on le leur demande. Et, après multiples sollicitations, elles finissent par accepter. Mais, une fois sur la piste de danse, elles ne s’arrêtent plus jamais, chaloupant jusqu’au petit matin.

La désislamisation sémantique du concept de fatwa initiée par Fawzia Zouari  avait pour but de voler au secours du « pauvre Kamel Daoud attaqué par une horde de savants ». Mais il faut reconnaître qu’elle a le mérite d’ouvrir un large champ lexical.

[…]

Et pourquoi ne pas parler des « fatwas journalistiques » dont le chroniqueur est devenu un expert et qui lui ont valu la célébrité ?

Ces fatwas qu’il distille, à doses homéopathiques, jour après jour, avec la régularité d’une trotteuse.

Ces fatwas qui, une fois décrétées, marquent ses concitoyens du sceau du pluriel comme on marque d’un fer rouge distinctif les animaux d’un ranch.

Ces fatwas qui, une fois édictées, rabaissent ses compatriotes au niveau de bêtes, de tubes digestifs ou de masse gélatineuse.

Ces fatwas qui, une fois promulguées, discréditent leur religion, trucident leur langue et étripent leur culture.

Ces fatwas où il n’a eu aucune gêne de demander « pourquoi les Algériens, en majorité, sont-ils sales ? » pour ensuite les traiter de « peuple au trois quarts ignare, bigot, sale, incivique et intolérant. »

Kamel Daoud s’arroge tous les droits pour parler au nom des Algériens. Bien sûr, il se place de facto dans le quart qui sait ce que les trois autres quarts doivent faire, penser ou rêver. Le quart instruit, propre, civique, tolérant et qui abhorre la bigoterie.

Alors, lorsque ses fatwas sont remises en causes, lorsque sa béatitude intellectuelle est ballotée, lorsque ses certitudes idéologiques sont bousculées, il finit par sortir ses griffes en revendiquant haut et fort la propriété exclusive de la réflexion sur ses concitoyens.

« Je suis Algérien, je vis en Algérie, et je n’accepte pas que l’on pense à ma place, en mon nom. Ni au nom d’un Dieu, ni au nom d’une capitale, ni au nom d’un ancêtre. »

Ainsi fut sa réponse lorsque le groupe d’universitaires a critiqué son texte sur les violeurs de Cologne.  Curieuse réponse d’un chroniqueur qui passe son temps à disserter sur ses compatriotes et qui refuse que l’on disserte sur lui sous prétexte qu’il vit en Algérie et pas les autres. Kamel Daoud doit comprendre qu’on peut vivre en Algérie et n’y rien comprendre lorsqu’on s’applique à porter les verres déformants de la néocolonisation.

Utilisant un vocabulaire cher à Albert Memmi, le journaliste algérien persiste et signe. Il désapprouve ses détracteurs, les accusant d’utiliser ce qu’il appelle le « préjugé du spécialiste » et qui s’énonce de la façon suivante :

« Je sermonne un indigène parce que je parle mieux que lui des intérêts des autres indigènes et postdécolonisés. »

On remarque que Kamel Daoud se met dans la peau d’une victime indigène lorsqu’il est attaqué. Mais ne se rend-il pas compte que « sermonner les autres indigènes et postdécolonisés », c’est exactement ce qu’il fait à longueur de chroniques en prenant soin de mettre son habit calomniateur du néocolonisé ?

 

Ce texte est un extrait du nouveau livre de Ahmed Bensaada, “Kamel Daoud: Cologne, contre-enquête” (Alger, juin 2016)

Ahmed Bensaada sera à la librairie “FATEH KITAB”  à Alger, le dimanche 26 juin 2016 à 22h, pour un débat et une vente dédicace autour de son essai « Kamel Daoud. Cologne: contre-enquête ».

احمد بن سعادة عند فاتح كتاب يوم الاحد 26 جوان 2016
على الساعة 22سا مساءا
من اجل تنشيط امسية ادبية (مناقشة )و بيع مع التوقيع والاهداء حول
عمله الابداع « Kamel Daoud. Cologne: contre-enquête »

الصادر عن دار النشر فرانتز فانون

امالنا ان يكون حظوركم قوي

Lire la préface de Jacques-Marie Bourget

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