Jorge Martin: “L’opposition vénézuélienne est de plus en plus impopulaire” (1/2)

La révolution bolivarienne au Vénézuéla est confrontée à son époque la plus fertile en défis. L’opposition de droite, soutenue par les Etats-Unis, s’est lancée dans une campagne « de changement de régime » de grande envergure, avec de violentes manifestations quotidiennes depuis plus de deux mois, qui ont fait plus de 50 victimes. Les partisans chavistes du gouvernement sont aussi descendus dans la rue pour défendre la Révolution bolivarienne et le Président Maduro a surpris tout le monde en réclamant une Assemblée constituante. Pour mieux comprendre la situation et ce à quoi elle pourrait mener, nous avons interviewé Jorge Martín, le secrétaire de la campagne solidaire « Hands Off Venezuela ».


Dans cette première partie, nous observons la manière dont les médias occidentaux détournent la réalité et présentent une image unilatérale, le rôle de la solidarité internationale, l’absence de progrès dans le chef de l’opposition et où cette situation pourrait mener à partir d’ici.

 

Vous vous trouviez au Vénézuéla les dernières semaines. De quelle manière la réalité telle que vous en avez été témoin contraste-t-elle avec celle qui est présentée par les médias occidentaux ?


Il existe un certain nombre de points différents. Le premier est que les médias présentent l’idée qu’au Vénézuéla, nous avons des groupes de paisibles manifestants de l’opposition qui luttent en faveur de la démocratie et une répression gouvernementale qui a tué plus de 50 personnes. C’est tout à fait faux. Il y a de grandes manifestations de l’opposition, elles ont lieu depuis près de deux mois et ont attiré pas mal de monde. Mais, dans la plupart des cas, elles ont aussi dégénéré en violents affrontements où les manifestants de l’opposition, ou des groupes à la pointe des manifestations de l’opposition, ont utilisé des armes à feu, des explosifs/armes/lance-roquettes artisanaux et toutes sortes de choses contre la police, mais aussi contre les institutions d’enseignement, des bâtiments publics, des projets de logements de la Misión Vivienda, des transports en commun ; ils ont même érigé des barricades incendiaires devant des maternités. En plus de cela, on a constaté des coups de feu provenant d’émeutiers de l’opposition visant des civils et les chavistes en général.

Des « manifestants « paisibles, pro-démocratie » ont dressé une barricade à Altamira (photo Alba Ciudad)

  

Une autre chose, c’est que ces manifestations n’ont pas lieu dans l’entièreté du territoire, même pas dans l’entièreté de la capitale. Elles sont très concentrées dans un certain nombre d’Etats et de municipalités, dont la plupart sont dirigés par des gouverneurs ou des maires de l’opposition, particulièrement à Táchira, Mérida, Barinas, Carabobo, Lara et aussi dans l’est de Caracas. Donc, si vous vous trouvez à Caracas, vous pouvez continuer votre vie quotidienne sans jamais rencontrer de manifestations de l’opposition, ou de violence, celle-ci étant concentrée à Altamira, à Chacao, dans l’est de la ville, où se trouvent les quartiers des classes moyennes et supérieures.

 

Ceci signifie que les manifestations ne se sont pas étendues au-delà des bastions d’influence de l’opposition ?

C’est une chose très significative que vous observez à Caracas, à savoir que l’opposition n’a pas réalisé un de ses principaux objectifs qui était d’attirer dans les manifestations les gens des barrios, les quartiers ouvriers et pauvres des collines entourant Caracas. Et ceci infirme l’idée que ces manifestations sont motivées par la faim et le dénuement. Il y a des problèmes de carences de produits de base, les gens ont souffert de privations ces dernières années, mais les personnes les plus affectées sont celles qui maintiennent fermement leur adhésion à la Révolution bolivarienne. Les personnes  des classes moyenne et supérieure les moins affectées par ces épreuves sont les principaux acteurs de ces manifestations antigouvernementales. Une dernière chose qui s’oppose à l’image reflétée par les médias, c’est que de grandes manifestations pro-bolivariennes chavistes ont eu lieu.

 

Une très grande a eu lieu le 19 avril et, le 1er mai, j’ai pu assister à une énorme manifestation. Celle-ci a démarré en quatre points de ralliement dans la capitale et les gens ont marché vers l’avenue Bolivar. L’avenue Bolivar est très longue et elle était remplie de monde pendant 4 à 5 heures d’affilée, avec des vagues de personnes arrivant et repartant, si bien qu’il y a certainement eu des centaines de milliers de personnes présentes. Ils n’étaient pas tous originaires de Caracas, il y avait des groupes de travailleurs venus d’autres régions du pays pour participer à la manifestation du Premier mai. Ce fut certainement une démonstration massive de soutien à la Révolution bolivarienne. Ces importantes manifestations ont été accompagnées de plus modestes manifestations, presque quotidiennes. Manifestations de femmes, de paysans, de jeunes, etc. pour défendre la Révolution bolivarienne et s’opposer à la tentative de l’opposition de renverser celle-ci. Ceci n’est jamais relayé par les mass-médias, qui n’y font même pas allusion. Comme d’habitude, ils présentent une version extrêmement unilatérale de ce qui se passe au Venezuela.

 

Rassemblement du 1er mai en soutien à la Révolution bolivarienne (photo Jorge Martin )

 

 

Compte-tenu de l’unilatéralité des médias et le blanchiment des actions menées par l’opposition, quel est le rôle de la solidarité internationale et en particulier de  « Hands Off Venezuela » ?

 

Depuis le tout début, un des objectifs de “Hands Off Venezuela” a été de dissiper le brouillard des mensonges, distorsions, demi-vérités et manipulations des médias sur le Venezuela. Pour vous donner un exemple, a paru l’autre jour sur le site de la BBC World News un article dont le titre était (1) « Encore deux manifestants tués au Venezuela. Ces morts portent à 42 le nombre des manifestants anti-gouvernement tués dans les sept dernières semaines. »

Evidemment, ceci n’est pas vrai. Des personnes ont été tuées par la répression du gouvernement, mais, parmi les 42 victimes – actuellement au nombre de 50 – celles-ci ne constituent pas la majorité. La mort de la majorité des victimes résulte de la violence politique directe ou indirecte (2) exercée par l’opposition, par exemple des coups de feu provenant des rangs de l’opposition. Donc, notre tâche est de répandre une information digne de foi auprès des activistes des mouvements ouvriers, des activistes de gauche, etc. afin de contrer les mensonges des médias. Nous devrions aussi, autant que possible, mettre les médias devant leurs responsabilités. Mais la diffusion d’une information digne de foi et d’opinions contradictoires est très importante, afin que les gens puissent se faire leur propre idée de ce qui se passe au Venezuela. Ceci est actuellement une des tâches prioritaires du mouvement de solidarité.

 

 

Pour revenir à un des points que vous avez soulevés, vous avez mentionné que les manifestations de l’opposition n’ont pas réussi à s’étendre aux barrios , et qu’en deux mois elles ont à peine progressé. Selon vous, quelle est leur stratégie à l’heure actuelle ?

 

C’est un peu difficile à dire, parce que de nombreux facteurs entrent en jeu. Mais je dirais que nous avons déjà atteint un point où les partisans de l’opposition commencent à se lasser et à se sentir frustrés par l’absence de progrès. Comme vous le dites, ils ont manifesté pendant presque soixante jours et ils n’ont atteint aucun de leurs objectifs. Surtout, ils n’ont conquis aucun soutien notable à leurs manifestations auprès des classes ouvrières et dans les quartiers pauvres. Jusqu’à présent, ils n’ont pas réussi à disloquer l’Etat. Il n’y a eu aucun mouvement à l’intérieur de l’armée, bien que les leaders de l’opposition appellent constamment l’armée à sortir et à renverser le gouvernement. A part quelques déclarations du Procureur de l’Etat, dont l’opposition essaye d’affirmer qu’il est de son côté, il n’y a pas eu de manquements substantiels au sein des institutions d’Etat. Ils n’ont pas délogé le gouvernement et ne l’ont pas forcé à des concessions significatives qu’ils pourraient présenter comme une victoire.

 

Le Ministère du Logement à Maracaibo a été incendié le 24 mai. La Mission pour le logement  (Gran Misión Vivienda Venezuela) a fourni 1,6 millions de maisons aux familles pauvres et de la classe ouvrière (photo  Alba Ciudad)

 

Ainsi, ils sont pratiquement piégés, ils se trouvent dans un cul-de-sac et ce que je vois à présent est qu’une partie des manifestants de l’opposition et certains de leurs leaders, se lancent dans une radicalisation des manifestations, du point de vue d’une augmentation de la violence, utilisant des méthodes terroristes. Au cours des derniers jours, par exemple, ils ont attaqué des casernements de la Garde Nationale à Táchira et y ont mis le feu. Un haut niveau de violence insurrectionnelle de droite a eu lieu les derniers jours à  San Antonio de los Altos, avec pratiquement tous les habitants séquestrés dans leurs maisons tandis que les manifestants prenaient le contrôle de la ville pendant plusieurs jours, avec le soutien du maire de l’opposition locale. Et d’autres situations similaires se sont produites à certains endroits de Táchira, dans des parties de Mérida, à Barinas, à Barquisimeto. Voilà le genre de stratégie qu’ils poursuivent.

Mais je pense aussi que s’ils ne parviennent pas à intensifier la mobilisation ou à atteindre certains de leurs objectifs, ceci poussera une partie d’entre eux à la table de négociations avec le gouvernement. Et ceci créera un grand schisme au sein de l’opposition. Rappelez-vous que les leaders de l’opposition sont déjà fort discrédités parmi leurs propres rangs à cause de leurs actions d’octobre/novembre de l’année passée, quand ils ont essentiellement appelé à de grandes manifestations promettant que le gouvernement allait être renversé puis se sont immédiatement tournés vers la table de négociations où ils ne sont parvenus à rien.

 

Les sondages, par exemple ceux de Hinterlaces, montrent constamment que les gens ne font pas confiance aux dirigeants de l’opposition…

 

Oui, et aussi  les manifestations de l’opposition deviennent de plus en plus impopulaires à cause de leur niveau de violence, à cause d’incidents comme celui d’il y a quelques jours quand des manifestants ont identifié une personne comme un « infiltré » et lui ont mis le feu. Les manifestations rendent pénible la vie quotidienne des gens, le fait de se rendre au travail, à l’école, etc. Dès lors, il existe un fort courant dans la population qui ne soutient pas nécessairement le gouvernement, mais qui cependant rejette la violence des manifestants de l’opposition. Donc, cela aussi joue contre eux.

 

Ceci joue aussi, dans un certain sens, en faveur de l’émergence d’un personnage d’un troisième camp. Au cours des quelques derniers mois, on a beaucoup parlé de Lorenzo Mendoza pour jouer le rôle d’un tel personnage. Il est le patron de  Grupo Polar (3) et, bien qu’il ait participé à certaines manifestations de l’opposition, il a gardé le silence la plupart du temps. Un sondage Hinterlaces a montré qu’il serait le candidat préféré lors d’une primaire de l’opposition, devant tous les leaders politiques habituels. Certains imaginent que le gouvernement est un désastre sur le plan économique et que  de mettre au pouvoir un homme d’affaires pourrait être la solution. Et certaines personnes pourraient se rallier à cette idée. Il y a deux autres facteurs inconnus. L’un d’entre eux est Henry Falcón, gouverneur de l’Etat de Lara, un ancien chaviste qui est passé à l’opposition et Manuel Rosales, qui a été le candidat de l’opposition à la présidentielle de 2006. Il y a quelques années, il a fui le pays alors qu’il était sous mandat d’arrêt pour des charges de corruption. Il est rentré par la suite, a été brièvement détenu et a maintenant été libéré. Je pense qu’il existe une possibilité pour que certaines de ces personnes tentent d’arriver à un quelconque compromis avec le gouvernement.

 

D’autre part, la situation pourrait aussi dégénérer en guerre civile. Si les éléments violents de l’opposition radicalisent leurs activités terroristes, il peut également y avoir une réaction violente du côté des chavistes. Dans certaines régions du pays, une rupture totale de la loi et de l’ordre s’est déjà produite, ne serait-ce que pour quelques jours.

 

 Lorenzo Mendoza, patron du conglomérat d’alimentation et de boissons Polar et candidat possible de l’opposition (photo Wikicommons)

 

 

Donc, qu’est-ce qui, à votre avis, motive les dirigeants de l’opposition de poursuivre à fond leurs plans de violence ?

 

Ce qui est clair, c’est que les leaders de l’opposition veulent renverser le gouvernement et qu’ils croient avoir leur chance maintenant. Ils bénéficient aussi du soutien international, avec Trump qui se range clairement de leur côté. Et le président colombien Santos joue actuellement un rôle-clé. Alors que, par le passé, il prétendait être favorable au gouvernement vénézuélien, particulièrement lors des négociations avec les FARC, il a maintenant rompu les rangs et s’est déclaré publiquement contre le Venezuela, menant même une série d’actions de provocation, comme d’envoyer des voitures blindées à la frontière. Une des idées de l’opposition est précisément l’ouverture d’un « corridor humanitaire » à la frontière avec la Colombie. Ainsi, les leaders de l’opposition pensent qu’ils ont une chance d’arriver au pouvoir. Il n’est pas correct de dire qu’ils ne veulent pas d’élections. Ce qu’ils veulent, c’est renverser le gouvernement et ensuite créer un nouveau cadre dans lequel  pourraient ou non prendre place des élections.

 

 

 Notes

  • A cause des plaintes ou des révélations sur la mauvaise foi de son reportage, la BBC a en fait modifié le titre et la manchette. Pour l’ancienne version, voir ici et pour un instantané de l’original, voir ici.
  • Venezuelanalysis a fourni un compte-rendu détaillé de toutes les victimes. Ils comparent les différentes causes des nombreux décès et dénoncent les accusations portées par l’opposition et les médias, par rapport à ce qui a été découvert à la suite d’investigations ultérieures.
  • Polar est la société vénézuélienne la plus importante pour l’alimentation et les boissons. Elle vend un large assortiment de produits et possède un monopole sur des aliments de base comme la farine de maïs.

Photo de couverture:  Marche chaviste du 19 avril (photo TeleSur)

 

Jorge Martín est le secrétaire de “Hands Off Venezuela”, une campagne de solidarité avec la Révolution bolivarienne et qui s’oppose à l’intervention impérialiste au Vénézuéla. Il est aussi membre de la Tendance marxiste internationale et écrit régulièrement dans “In Defence of Marxism”. On peut le suivre sur Facebook et  Twitter.

 

Source originale: Investig’Action

Traduit de l’anglais par J.H. pour Investig’Action

Source: Investig’Action

 

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