Joe Hill, in memoriam

Nous sommes impardonnables : nous avons raté le centenaire de l’exécution de Joe Hill, le 19 novembre 1915, à Salt Lake City.

Comme Malcolm X, Patrice Lumumba, Che Guevara ou Thomas Sankara, il est mort, assassiné par l’ennemi de classe, à moins de 40 ans, exactement à 36 ans, fusillé par un peloton d’exécution. Mais il n’est jamais trop tard pour bien faire et je m’en vais donc raconter cette page épique, tragique et sanglante de l’histoire de la classe ouvrière des Amériques, ces hommes et ces femmes qui avaient fui la vieille Europe à la recherche du paradis sur terre et tombèrent dans l’enfer du capitalisme le plus meurtrier de l’histoire.

Un enfant de fer

Joel Emmanuel Hägglund est né le 7 octobre 1879 à Gävle, dans le centre de la Suède, une région appelée le Gästrikland, terre du fer et de la chaux, qui ont été exploités depuis le XIVème siècle. Son père Olof, fils de paysan, est conducteur de locomotive sur la ligne Gävle-Falun. La famille est religieuse –waldenströmienne, c’est-à-dire appartenant à l’Église missionnaire suédoise, une scission de l’Église luthérienne officielle créée par un pasteur excommunié, PP Waldenström, fort active dans les milieux ouvriers, attirés par son accent mis sur la liberté individuelle – et musicale. Joel apprend très tôt à jouer du violon, du banjo, de la guitare, du piano, de l’harmonica et sur l’orgue construite par son père ; il commence à composer des chansons, inspirées des psaumes chantés par les adolescentes de l’Armée du Salut, dans les jupes desquelles il est tout le temps fourré.

La veuve Hägglund et ses six enfants vers 1890

La situation de la famille change dramatiquement avec la mort du père en 1887, à 41 ans, lors d’une opération suite à un accident du travail lors d’une fausse manœuvre. Entraîné par une locomotive, Olof souffrit d’hémorragies internes pendant un an avant d’être opéré et de ne pas se réveiller de l’anesthésie. La mère, dont la pension de veuve des chemins de fer est bien maigre -225 couronnes par an, soit le quart d’un revenu ouvrier de l’époque -, et les six enfants en vie (sur les neuf qu’elle a eus) doivent se retrousser les manches et la machine à tisser fabriquée par Olof tourne à plein régime. Certains soirs, il n’y a rien à manger et les enfants se couchent dans le froid glacial de l’hiver, ventre vide et mitaines aux mains, faute de chauffage.

La mort d’Olof a rendu sa mère folle. Surnommée « Hille-Kajsa », elle se met à faire les 5 km séparant son village de la ville, se postant à un coin de rue pour lire la Bible à haute voix et dénoncer les misères du monde. Les enfants lui jettent des pierres. Elle riposte par des citations du livre saint. On finit par l’interner à l’hospice des pauvres du village, d’où elle continue à s’échapper pour continuer ses prédications.

Joel adolescent

Joel quitte l’école à 12 ans avec les meilleures notes en expression écrite, dessin et comportement et les pires en histoire biblique. Il ne sera jamais une grenouille de bénitier. Il préfère aller au local de l’Association ouvrière ou à l’Église des marins suivre des cours de dessin, de musique et d’anglais plutôt que d’accompagner sa mère à l’Église de Bethléem. En ce début des années 1890, le mouvement ouvrier est en pleine mutation : le Parti ouvrier social-démocrate a été créé en 1889, mais la centrale syndicale ne naîtra qu’en 1898. Le parti milite principalement pour le droit de vote universel –les femmes ne l’obtiendront qu’en 1921 – et la journée de travail de 8 heures « 8 heures de travail, 8 heures de loisir, 8 heures de repos » – qui ne sera instaurée qu’en 1919, avec la semaine de 48 heures. Progressivement, les vieilles associations ouvrières, qui relevaient plus d’un élan paternaliste de bourgeois éclairés visant à éduquer les travailleurs et, surtout, à les détourner du vice (alcool, tabac, bastringue et bordel), disparaissent ou se transforment en organisations de base du parti. Joel adolescent a sans doute assisté aux débats agitant le milieu des travailleurs actifs, ce qui a contribué à sa formation.

Il travaille comme garçon de courses, puis dans une corderie, puis comme chauffeur d’une machine à vapeur sur un chantier. A 20 ans, il est atteint de tuberculose cutanée – qui, après être disparue en Europe, est réapparue ces dernières années et reste endémique au Maghreb – nécessitant un traitement aux rayons X dans un hôpital de Stockholm, où il passe deux ans, et dont il gardera des traces sous forme de cicatrices au visage et sur le cou. Cela ne l’empêche pas de continuer à chanter, lors de meetings ouvriers et dans des cafés locaux. En 1901, il est réformé du service militaire pour raisons de santé.

Joel, assis, et ses frères Paul et Efraim, affublés de moustaches postiches , peu avant leur départ aux Amériques. Photo Länsmuseet Gävleborg

Margareta Catarina, sa mère, meurt en 1902, à 57 ans. Comme son mari, elle avait refusé de consulter un médecin jusqu’au bout. Joel a 23 ans. Les six frères et sœurs vendent la maison familiale, se partagent l’héritage. Une fois les dettes payées, ils se retrouvent chacun avec mille couronnes, l’équivalent d’une année d’un bon salaire ouvrier, correspondant à 6 000 € d’aujourd’hui Paul, l’aîné de deux ans de Joel, est malheureux en mariage et vient de perdre sa fille à l’âge de trois mois. Il décide de partir, abandonnant sa femme et son fils. Joel l’accompagnera. Ils s’embarquent à Göteborg sur la vapeur Wilson qui les conduit à Hull sur la côte Est de l’Angleterre. De là, ils rejoignent en train Liverpool, où ils embarquent sur le Saxonia de la Cunard Line pour l’Amérique, en troisième classe. Après 10 jours de traversée, au cours de laquelle ils ont donné un concert de piano et violon, ils débarquent à Ellis Island le 28 octobre 1902.

La maison de KFUM à Gävle (photo de 1956)

Ils ont des notions d’anglais, acquises auprès de l’Union chrétienne des jeunes gens (YMCA en anglais, KFUM en suédois), une organisation fondée par George Williams, un ancien combattant yankee devenu prêtre baptiste, dans le but d’œuvrer au développement harmonieux du « corps, de l’esprit et de l’âme » des jeunes (d’où le fameux triangle rouge qui est son logo). George Williams fut à l’origine du mouvement international de dénonciation du colonialisme belge au Congo, alors propriété personnelle du roi Léopold II. Ce sont des animateurs de l’YMCA qui ont inventé le basket-ball et le volley-ball, étant à la recherche de formes de sport non-violent à faire pratiquer aux jeunes. La section locale de KFUM avait été fondée à Gävle en 1890. Les jeunes pauvres ne voyant pas d’autre solution à la misère ambiante que d’émigrer aux Amériques étaient très assidus aux cours d’anglais.

Svenskamerika

Un million et demi de Suédois ont émigré entre 1850 et 1930, dont 1,2 million aux USA. Ces « Svenskamerikaner » ont laissé une forte empreinte dans le Minnesota (capitale Minneapolis), où leurs descendants constituent aujourd’hui 10% de la population, et un peu partout où ils se sont installés, du Massachussetts à la Californie. Les émigrants de la période des pionniers, à partir du XVIIème siècle, étaient en général des « réfugiés religieux », fuyant la répression exercée par l’Église luthérienne d’État contre toute forme de dissidence, en particulier l’interdiction des conventicules, autrement dit les réunions de prières tenues à domicile sans la présence d’un prêtre, qui furent punies de peines de prison jusqu’en 1856. Cette interdiction visait toute une série d’églises libres, qui contestaient certains dogmes de l’Église officielle.

Et jusqu’à cette même période, l’Église exerçait une fonction policière et fiscale. Les prêtres devaient tenir les livres de recensement, dans lesquels étaient entrées toutes les données sur chaque famille, y compris leurs connaissances religieuses, vérifiées chaque année lors d’un « interrogatoire de catéchisme » mené à domicile au début de chaque hiver. Les chrétiens mal notés n’avaient qu’à bien se tenir. Eh oui, la Suède d’aujourd’hui, si riche, si cool et politiquement si correcte, vient de loin. Mais aucune plaque ne commémore sur la Place aux foins (Hötorget) du centre de Stokcholm – là où se dresse le Palais des concerts où a lieu la cérémonie de remise des Prix Nobel – l’exécution des sœurs Britta et Anna Sippel et d’Anna Månsdotter brûlées, non pas vives mais une fois décapitées, le 24 avril 1676, pour sorcellerie…

Geskel Saloman : Emigration (1872). Des émigrants en route vers Göteborg, où ils embarqueront pour les USA. Image Göteborgs konstmuseum

Les raisons économiques pour émigrer succèdent aux raisons religieuses à partir de la seconde moitié du 19ème siècle, en même temps que l’apparition des bateaux à vapeur permet un voyage beaucoup plus rapide de masses beaucoup plus importantes de gens que les bateaux à voile (qui prenaient deux mois pour la traversée de Göteborg à New York). Après la fin de la guerre civile aux USA (1865), les autorités de Washington lancent une campagne de recrutement d’immigrants en offrant des lopins de terres gratuits dans des zones dépeuplées (et pour cause, on y avait exterminé la population native, les « Indiens »). De 1840 à 1914, 50 millions d’Européens émigreront aux USA. En Suède, les crises agricoles des années 1880 accélèrent le mouvement. Les paysans suédois deviendront des prolétaires américains. À partir de 1900, les ouvriers prennent le pas sur les paysans. Et chaque échec du mouvement ouvrier provoque une grande vague d’émigration, notamment après les deux dernières grèves générales de l’histoire suédoise, celle de 1902 et celle de 1909. Après la grève de 1909, la moitié des grévistes furent licenciés, et la moitié d’entre eux prirent le chemin de l’Amérique. Ils constitueront une base des mouvements sociaux révolutionnaires qui agiteront les USA avant, pendant et après la Première guerre mondiale.

De New York à la Californie

À New York dans l’hiver 1902, Joel commence par devenir nettoyeur de crachoirs publics dans les quartiers de taudis où s’entassent les immigrants. C’était là un premier emploi typique d’immigrants à peine débarqués, comme celui de ramasseur de crottin de cheval, lui aussi menacé de disparition par le « progrès », l’automobile prenant la place de l’hippomobile pour le plus grand profit des Rockfeller et autres pétroliers texans. Les crachoirs dans les lieux publics, fabriqués en cuivre, en fer, en verre ou en porcelaine, étaient alors à l’apogée de leur diffusion, considérés comme un facteur d’hygiène publique. Des organisations de scouts et la Ligue anti-tuberculose organisèrent à l’époque des campagnes sur le thème « Ne crachez pas sur le trottoir ». Il faudra attendre l’épidémie de grippe de 1918 – qui fit entre 50 et 100 millions de morts dans le monde, dont plus d’un demi-million au USA, frappant particulièrement les pauvres et les Amérindiens – pour que le corps médical remette en cause la fonction prophylactique de ces crachoirs.

Nettoyage de crachoirs au Capitole de Washington, 1914

Bientôt, Joel et Paul se séparent pour tenter l’aventure chacun de son côté. Joel « goes west », part vers l’Ouest, vers l’Eldorado, la Californie. Il est ouvrier agricole, maçon, docker, bûcheron. Une carte postale à sa famille en 1905 est postée de Cleveland, Ohio.

Il est à San Francisco lorsque la ville est frappée par le tremblement de terre du 18 avril 1906, de force 8,3 sur l’échelle de Richter, dont les effets catastrophiques furent les incendies déclenchés par des explosions en chaîne de conduites de gaz, qui commencèrent à Hayes Street lorsqu’une mère de famille préparant le petit déjeuner déclencha le premier incendie, faisant entrer la catastrophe dans l’histoire sous le nom de « Ham and Eggs Fire » (Incendie des œufs au bacon). Mais deux autres facteurs contribuèrent à la destruction par le feu de 28 000 bâtiments, soit 80% de la ville : le recours non maîtrisé par les pompiers à la dynamite pour faire sauter les bâtiments frappés par le tremblement, qui ne fit qu’étendre les incendies, et le fait que les propriétaires de maisons jouèrent avec leurs allumettes pour pouvoir bénéficier des assurances, qui n’indemnisaient pas pour dégâts par tremblement de terre mais le faisaient pour dégâts d’incendie. Bref, bilan : 3 000 morts. Le quotidien Gefle Dagblad publie le 16 mai 1906, sous le titre « La catastrophe à San Francisco-Un habitant de Gävle raconte » une lettre envoyée par Joel à un ami, qui l’a transmise à la rédaction, où il raconte les effets de la catastrophe sur la ville.

« (…) selon le rédacteur en chef du journal suédo-américain de la côte Ouest, M. Alex Olson, sur les 10 000 Suédois de San Francisco, environ 6 000 sont sans abri et, ce qui est encore pire, manquent en outre de travail et doivent donc se trouver un toit au-dessus de la tête du mieux qu’ils peuvent. La plupart en sont réduits à chercher un logis nocturne à la belle étoile dans les parcs et rues. On trouve des centaines de veuves et d’orphelins parmi ces malheureux et beaucoup sont malades et totalement démunis… »

Wobbly !

En 1907, notre Joel se retrouve docker à Portland, dans l’Oregon. Des militants de l’IWW viennent un jour appeler les dockers à se solidariser avec les grévistes de la scierie qui exigent des meilleurs salaires et une réduction des horaires de travail. Joel enlève ses gants et adhère à la section 92 du syndicat. L’Industrial Workers of the World est une des expériences les plus passionnantes de l’organisation ouvrière. Ses militants furent appelés les « wobblies », sans qu’on sache d’où vient ce mot. Littéralement, il signifie « les titubeurs » et viendrait du langage péjoratif utilisé pour les désigner par les patrons qui les haïsssaient comme la peste et traduisaient « IWW » par « I Want Whiesky » (Je veux du whisky), mais ce n’est là qu’une des nombreuses hypothèses.

« Pain ou révolution »

Le mouvement a été créé en 1905 à Chicago par 200 militants socialistes, anarchistes et radicaux voulant rompre avec le réformisme du syndicat officiel AFL-CIO, représentant les intérêts de l’aristocratie ouvrière, c’est-à-dire les ouvriers qualifiés, mâles et blancs qui à l’époque n’organisait que 5% des salariés du pays. L’IWW deviendra le syndicat de « l’autre mouvement ouvrier », les non-qualifiés, les femmes, les Noirs, les immigrés récents, les travailleurs nomades, bref les soutiers du système capitaliste.

Il développa une forme d’organisation horizontale, opposée à la structure par métiers de l’AFL-CIO, que l’IWW voyait comme un obstacle à l’unité ouvrière (les wobbleis appelaient l’ American Federation of Labor « American Separation of Labor »).

Son objectif était clair : »abolition du salariat ». Son slogan aussi :  » « An injury to one is an injury to all » (Une attaque contre l’un d’entre nous est une attaque contre nous tous). Le moyen était « One Big Union », un seul grand syndicat pour tous, recourant à l’action directe et travaillant à préparer la grève générale insurrectionnelle pour abolir le capitalisme. L’IWW aura certes des leaders, hommes et femmes, Noirs et Blancs, mais jamais de bureaucrates.

C’est sans doute le seul syndicat ouvrier de l’histoire qui ait essayé d’être aussi mobile que la classe qu’il voulait organiser. Les travailleurs non-qualifiés se déplaçant de chantier en chantier, de plantation en port, d’usine en mine, les wobblies se transformeront en organisateurs itinérants.

En octobre 1907 éclate la grande panique bancaire, suite à une manœuvre frauduleuse de spéculateurs en bourse sur les actions de l’United Cooper, qui entraîne des retraits massifs de fonds et des faillites en cascade. D’où chômage en hausse. La Réserve fédérale US sera créée en 1913 pour éviter le retour de telles crises (on a pu voir son efficacité en 1929…).

Rebel Girl

Joel a sauté dans un wagon de marchandises sur un train de passage et se retrouve au printemps 1908 à Spokane, dans l’État de Washington, un important nœud ferroviaire en plein chantier. Et c’est là que naît Joe Hill, durant l’épique « Free Speech Fight », la Bataille pour le droit de parole, menée par l’IWW de novembre 1908 à mars 1909.

La compagnie Northern Pacific recourait aux services d’une multitude d’agences privées d’emploi pour recruter des travailleurs, venus de partout. Le turn-over était infernal, les travailleurs étant remplacés tout le temps par des nouvelles recrues. Les agences prenaient de l’argent aux travailleurs pour des postes qui s’avéraient inexistants. L’IWW menait une intense agitation dans les rues de la ville pour amener les travailleurs à s’organiser. Sur la pression des patrons et des négriers, le conseil municipal édicta une interdiction générale de prises de paroles, distributions de tracts et meetings dont l’Armée du Salut fut exemptée.

L’IWW riposta en appelant à la désobéissance civile de masse. Imaginez la scène : sur une place, un wobbly, foulard rouge au cou, monte sur une caisse de savon et lance « Camarades et amis ! ». Un flic arrive et le descend de la caisse. Quelques secondes après, arrive un deuxième wobbly. La même scène se reproduit, et ainsi de suite, jusqu’à épuisement des forces de police disponibles. Quand le énième wobbly monte sur la caisse et lance son adresse, il est tout étonné de ne pas se faire alpaguer et a un moment d’hésitation avant de se rendre compte qu’il peut continuer son discours. Résultat : pendant l’hiver, plus 400 militants de l’IWW furent emprisonnés, d’abord à Spokane, puis dans les environs quand il n’y eut plus de place à la prison locale, ce qui déclencha un incroyable bordel, non seulement parce que les wobblies enfermés pratiquaient ce qu’ils appelaient « construire un bateau de guerre » – consistant à faire le plus de bruit possible, tous ensemble, par tous les moyens disponibles -, mais aussi parce que des organisations de contribuables commencèrent à protester contre le coût de l’emprisonnement de centaines de personnes qu’il fallait bien nourrir.

Parmi eux, Elizabeth Gurley Flynn, une fille du Bronx (à New York) qui avait à peine 17 ans et venait de finir le lycée. Elle retarda son arrestation en s’enchaînant à un réverbère. Dès qu’elle ressortit de prison, elle accusa la police d’avoir transformé la prison locale pour femmes en bordel, ce qui déclencha une chasse au journal Industrial Worker contenant la dénonciation, dont les policiers essayèrent de détruire un maximum d’exemplaires. Elizabeth, baptisée par la presse réactionnaire « la chienne anarchiste » inspirera à Joe Hill sa chanson Rebel Girl en 1911. Des échanges qu’il aura avec elle, il tirera des prises de position résolument féministes, insistant sasn cesse auprès de ses compagnons sur la nécessité de recruter plus de femmes dans l’organisation et de leur donner toute leur place.

Mais la chanson ne commencera son parcours public historique qu’en novembre 1915, lorsqu’elle sera chantée à la cérémonie funéraire en l’honneur de l’auteur, à Chicago. Je vous propose une version émouvante de la chanson par la jeune Alyeah Hansen à Salt Lake City, un siècle plus tard :

https://www.youtube.com/watch?v=e_tz3wPgLUw

Pendant leur bataille de Spokane, les wobblies se retrouvaient non seulement face aux flics et aux Pinkertons, des détectives privés utilisés par l’ennemi de classe pour la chasse aux empêcheurs d’exploiter en rond, mais à…l’Armée du Salut, dont la fanfare arrivait et jouait le plus fort possible à chaque fois que l’IWW faisait un meeting, couvrant ainsi la voix des orateurs, qui, dans le meilleur des cas, ne disposaient que de porte-voix acoustiques, le mégaphone électrique étant encore une rareté et le haut-parleur inventé par Ernst Werner von Siemens en 1877 ne se trouvait pas encore dans le commerce.

Que faire pour contrer les flonflons de l’Armée du Salut ? Joe et ses camarades trouvent la réponse : eux aussi vont chanter et faire de la musique ! Joe connaît bien le répertoire de l’Armée du Salut depuis son enfance suédoise, il a une plume bien tournée et de l’humour. Il se met au boulot. L’objectif de ce qui deviendra la « Petit livre rouge de chansons » de l’IWW a été fixé lors de réunions. Il se résume ainsi : « Des chansons qui sèment la colère et la révolte, poussant les travailleurs à agir, enveloppées d’une dose d’humour, pour atténuer la tristesse du message ». Ou, pour reprendre les termes de Joe : « Un texte bien ficelé, chanté sur un ton de plaisanterie et sur une mélodie connue ». Et ça marche.

Rapidement, les agitateurs de l’IWW s’emparent du répertoire produit par Joe, qui devient un outil d’organisation. Imaginez la scène : elle se passe dans un campement de cueilleurs de raisin en Californie, le soir, après l’épuisante journée de travail. Les gens sont assis en cercle autour du feu, seule source de lumière. Le wobbly arrive, s’assoit et sort sa guitare ou son banjo. Dès la première chanson, dont la mélodie vient d’un psaume qui est dans toutes le oreilles, les gens commencent à rire et à reprendre le refrain. Après quelques chansons, le wobbly lance son appel à rejoindre l’IWW, distribue les cartes aux nouveaux adhérents, échange des renseignements pratiques avec eux pour rester en contact et disparaît dans la nuit, avant que les Pinkertons, alertés par le mouchard de service, lui tombent dessus, et grimpe dans le premier wagon de marchandises qui passe pour débarquer ailleurs le lendemain.

Les chansons de Joe, qui, entretemps, est devenu Joseph Hillstrom –sans doute pour semer les flics -, sont publiées dans l’Industrial Worker, où, avec le texte, est indiquée la mélodie l’accompagnant. Cela permet une diffusion à travers tous les USA et une bonne partie du Canada. « Une brochure ou tract, aussi bien écrit soit-il, n’est jamais lu qu’une seule fois, mais une chanson, on l’apprend par cœur et on la chante coup après coup ».

Joe passe les années 1909 à 1913 principalement en Californie, à San Pedro, San Diego et Fresno, participant à une longue série de luttes ouvrières, en particulier de dockers, et à d’autres campagnes pour la liberté de parole en public. En janvier 1911, il s’associe aux centaines de compagnons US et européens qui rejoignent les forces révolutionnaires mexicaines en Basse-Californie, où ils essaient d’établir une république libre de travailleurs, mais une attaque de forces fédérales du régime agonisant de Porfirio Diaz les contraint à se replier aux USA.

Mai 1911 : combattants wobblies des forces révolutionnaires du « libéral » (en fait anarchiste) Ricardo Flores Magón, , en Basse-Californie

L’été 1913, sorti de la prison de San Pedro où il a passé 30 jours pour « vagabondage », en fait pour son soutien musical trop bruyant à une grève de dockers italiens (« J’étais un peu trop actif aux yeux du patron du bled »), notre héros venu du froid atterrit dans une des pires régions du Far West, l’Utah, livré à la secte des Mormons et aux compagnies minières. Il s’installe à Park City où il a des amis suédois parmi les mineurs de la mine d’argent. Et il prend le chemin de la mine.

Un procès yankee

Le 10 janvier 1914, à 23 h 30 Joe se présente chez un médecin de Salt Lake City avec une blessure par balle, infligée, dit-il, par un mari jaloux dont il aurait offensé la femme. Un peu plus tôt, dans un autre quartier de la ville, un épicier et son fils avaient été tués par des cambrioleurs dont l’un avait été blessé. Il n’en fallut pas plus pour que la police accuse Joe du double meurtre et l’arrête de manière spéctaculaire, le surprenant au lit et lui tirant dessus lorsqu’il tendit la main vers son pantalon pour l’enfiler.

Il eut droit à un vrai procès yankee : pas de preuves matérielles, des témoins très vagues. Et Joe refusa de nommer au tribunal la femme au mari jaloux pour « préserver son honneur ». On a beau être un sacré agitateur rouge, on n’en est pas moins gentleman.

« CECI DOIT-IL AVOIR LIEU ? Joe Hill. Il a récolté la haine de la classe des maîtres en tant que combattant pour l’humanité, comme champion de la classe ouvrière et comme poète du prolétariat américain. les maîtres vont-ils avoir leur revanche ? » Tract de l’IWW

L’IWW lança une campagne de soutien deux mois avant l’ouverture du procès, amenant des personnalités à prendre la défense de Joe. Des manifestations eurent lieu un peu partout, y compris à Stockholm (l’auteur de ces lignes fit de la figuration dans le film sur Joe Hill tourné par Bo Widerberg en 1970, où il eut l’honneur de figurer un travailleur suédois manifestant pour Joe en 1915*). L’IWW d’Australie envoya une résolution portant 30 000 signatures demandant la révision du procès. L’ambassadeur suédois à Washington demanda au président Wilson de faire retarder l’exécution de la sentence, ce qui donna quelques mois de répit au condamné, mais pas plus.

Dans les 16 mois qui suivirent sa condamnation, tandis que la sentence suivait son cours dans les instances judicaires, Joe écrivit beaucoup de lettres et d’articles, mais refusa d’écrire sa biographie : « Ne gâchons pas du papier à de telles bêtises. Seul l’ici et maintenant signifie quelque chose pour moi. Je suis un citoyen du monde et je suis né sur une planète qui s’appelle la Terre. L’endroit où j’ai vu le jour a si peu d’importance que ça se passe de commentaires : je n’ai pas grand-chose à dire sur moi-même. Je veux seulement dire que j’ai fait le peu que j’ai pu pour amener le drapeau de la liberté plus près du but ».

Le 19 novembre 1915, à l’aube, Joe Hill fut fusillé dans la cour de la prison de Salt Lake City. On lui avait donné le choix entre être pendu et fusillé. Il choisit la seconde solution : »On m’a déjà tiré dessus quelques fois. je crois que je pourrai m’en sortir ». Il donna lui-même l’ordre de faire feu. Il laissait ce testament :  Mon testament est facile à décider, Car il n’y a rien à diviser, Ma famille n’a pas besoin de se plaindre et d’ergoter « Pierre qui roule n’amasse pas mousse » Mon corps ? Ah, si je pouvais choisir, Je le laisserai se réduire en cendres, Et les brises joyeuses souffler Ma poussière là où quelques fleurs pousseront. Ainsi peut-être qu’une fleur fanée Reviendrait à la vie et fleurirait une nouvelle fois. Ceci est ma dernière et ultime volonté, Bonne chance à tous, Joe Hill.

Son corps, transporté à Chicago, fut incinéré après une cérémonie à laquelle assistèrent plus de 30 000 personnes et ses cendres envoyées dans des enveloppes à toutes les sections de l’IWW des Amériques et aux organisations sœurs en Europe et ailleurs avec la consigne de les ouvrir le 1er Mai 1916 et de les disperser au vent. Ce qui fut fait. Une de ces lettres, retenue par la Poste US pour « non-conformité », a été remise aux Archives nationales US en 1988. Elle contenant un sachet de cendres et une photo de Joe avec la mention : »Joe Hill murdered by the capitalist class, Nov. 19, 1915″.

Joe avait écrit à Big Bill Haywood, un des leaders les plus connu de l’IWW : »Je ne veux pas être trouvé mort dans l’Utah ». Jusqu’au bout, il avait gardé son énorme humour combatif.

Mais je fais partie de ceux qui pensent que Joe n’est pas mort, ni dans l’Utah ni ailleurs. Puisse la jeune génération d’aujourd’hui, comme toutes celles qui l’ont précédée, redécouvrir l’auteur inoubliable de The Preacher and the Slave, Casey Jones – The Union Scab, The Tramp et de tant d’autres chansons qui n’ont pas pris une ride. Elles ont été chantées par tous les chanteurs progressistes US qui l’ont suivi au XXème siècle, de Pete Seeger, Joe Glazer et Mats Paulson à Phil, Ochs, Joan Baez et Bob Dylan. Il suffit d’aller faire un tour sur youtube ou si le film de Bo Widerberg * passe près de chez vous, ne le ratez pas !

* Le film, Prix spécial du Jury à Cannes en 1971, a été restauré et est sorti en France le 18 novembre

[https://www.youtube.com/watch?v=PX7… >https://www.youtube.com/watch?v=PX7…]

Texte Alfred Hayes, Musique Earl Robinson, 1938

I dreamed I saw Joe Hill last night Alive as you or me Says I, But Joe, you’re ten years dead I never died, says he I never died, says he

In Salt Lake, Joe, says I to him Him standing by my bed They framed you on a murder charge Says Joe, But I ain’t dead Says Joe, But I ain’t dead

The copper bosses killed you, Joe They shot you, Joe, says I Takes more than guns to kill a man Says Joe, I didn’t die Says Joe, I didn’t die

And standing there as big as life And smiling with his eyes Joe says, What they forgot to kill Went on to organize Went on to organize

Joe Hill ain’t dead, he says to me Joe Hill ain’t never died Where working men are out on strike Joe Hill is at their side Joe Hill is at their side

From San Diego up to Maine In every mine and mill Where workers strike and organize Says he, You’ll find Joe Hill Says he, You’ll find Joe Hill

I dreamed I saw Joe Hill last night Alive as you or me Says I, But Joe, you’re ten years dead I never died, says he I never died, says he

La nuit dernière, Joe Hill m’a visité en rêve Aussi vivant que vous et moi. Moi :  » Mais Joe, tu es mort il y a dix ans » Lui :  » Je ne suis jamais mort  » Lui :  » Je ne suis jamais mort  »

A Salt Lake, Joe, j’lui ai dit Lui debout à côté de mon lit Ils t’ont collé une accusation de meurtre Lui : Oui, mais j’suis pas mort Oui, mais j’suis pas mort

Moi : »Les patrons du cuivre t’ont tué, Joe, Ils t’ont fusillé » Lui : « Il faut plus que des flingues pour tuer un homme Je ne suis pas mort  »

Se tenant là, plein de vie Un sourire dans les yeux Joe dit : « Ce qu’ils ont oublié de tuer A continué à s’organiser »

Joe n’est pas mort, m’a-t-t-il dit Joe n’est jamais mort Là où des travailleurs sont en grève Joe Hill est avec eux Joe Hill est avec eux

De San Diego jusqu’au Maine Dans chaque mine et chaque usine Là où des travailleurs défendent leurs droits Tu trouveras Joe Hill, dit-il Tu trouveras Joe Hill, dit-il

La nuit dernière, Joe Hill m’a visité en rêve Aussi vivant que vous et moi. Moi :  » Mais Joe, tu es mort il y a dix ans » Lui :  » Je ne suis jamais mort  »

Le Parc Joe-Hill à Gävle, sa ville natale

Source : http://tlaxcala-int.org/article.asp?reference=16787