Irma : Jupiter aux Antilles

A qui veut-on faire croire que les populations des Caraïbes ne connaissent pas ce qu’est un ouragan ? La plus grande victoire idéologique du néolibéralisme est d’avoir réussi à « déprogrammer » les expériences humaines pour les remplacer par le bourrage de crâne permanent qu’est la propagande. Le service de communication de Jupiter voit là l’occasion ultime de présenter au peuple un Jupiter à visage humain alors que les fainéants et les extrêmes manifestent pour des « privilèges ».

 

Il fût une époque où, tout comme les populations de l’hémisphère nord avant l’hiver, celles des Caraïbes savaient se préparer dès le mois de juin à ce que nous appelons l’hivernage – la saison des pluies qui est aussi celle des cyclones devenus ouragans depuis peu. (1)

A l’époque des cyclones, il y a encore trois décennies, il y avait une échelle chiffrée d’alertes nous préparant à l’arrivée certaine du phénomène. Mais les familles étaient déjà prêtes en ayant déjà un stock d’aliments et en nettoyant les alentours immédiats des maisons. Il faut dire que ces maisons étaient petites mais bien faites, car construites sur l’expérience et l’observation des aînés. Elles étaient bousculés mais résistaient car les clefs de charpentes, en acacia pays, en étaient pour quelque chose, en leur donnant souplesse et endurance. Les petits secrets de construction résultaient, singulièrement, de l’expérience du cyclone le plus dévastateur qu’ait connu la Caraïbe en 1928 : 1270 victimes rien que pour la Guadeloupe.

La question « économique » ne se posait pas car, d’abord, les Hommes devaient être sauvés. Après le cyclone, la solidarité et le partage étaient les maitre-mots et nul ne s’inquiétait du lendemain. C’est seulement après s’être assuré que la famille et le quartier étaient en sécurité, physique et alimentaire, que les travailleurs rejoignaient leur lieu de travail pour en faire de même… Et le patron ne perdait pourtant pas en journée de travail.

Ce temps est révolu, puisque le néolibéralisme a tout modifié, de la sémantique aux postures en passant par les constructions. Tout comme cette idéologie mondialiste, tout doit désormais venir des Etats-Unis pour être certifié de qualité et sûr. Et, parallèlement, il faut s’assurer de la création ou du renouvellement de marchés (de préférence juteux) et pour ce faire il faut imposer des normes prétendument anticyclonique et para-sismique, histoire de faire vivre seules les entreprises agrées par les assurances, tout en pratiquant l’obsolescence programmée, histoire de pérenniser ces entreprises.

L’expérience locale et la méthodologie de l’époque gênaient, tout comme bon nombre d’autres choses. Il fallait déconstruire pour reconstruire. Les charpentes sont désormais sur le modèle « fermette américaine » et la consommation a remplacé les préparatifs du mois de juin.

Ainsi, à quoi bon stocker quand on a tout à portée de main et à tout moment ? A quoi bon construire solide quand ça coute cher et qu’il faille attendre alors que la fermette est réalisée en moins de deux à bon prix ?

Et c’est bien là, deux exemples de la responsabilité systémique du néolibéralisme dans les conséquences (en aval) d’Irma, mais il y a aussi et bien sûr sa responsabilité dans le désordre climatique (en amont).

Déconstruire pour reconstruire, changer de paradigme en martelant que l’individualisme est l’expérience ultime face à toutes autres expériences sociales. En consommant au jour le jour, on se libère de la contrainte de « dépendre » de l’autre, voire de partager avec lui. Les pillages qui ont suivi ne sont que l’expression de ce paradigme. Il est frustrant de perdre la capacité d’avoir alors même qu’il est possible d’avoir sans payer. Il y a trente ans et plus, ce n’était pas un comportement premier après une catastrophe. Et il ne s’agit pas de justifier ces actes, mais de dénoncer les véritables causes : l’individualisme et le consumérisme glorifiés par ce système.

Mais toute la force de cette idéologie est dans son culot. Non seulement de par les normes qu’elle impose, elle génère les conditions des catastrophes, mais elle est en capacité d’user du drame qui s’en suit pour se remettre en selle. C’est toujours de la faute des individus inconscients et/ou indisciplinés. Ou mieux encore : « on n’a jamais vu ça », « on ne pouvait pas le prévoir ». La responsabilité systémique est ainsi balayée au profit des responsabilités individuelles ou collectives, voire de la fatalité.

Mais comment se fait-il que Cuba, avec moins de moyens parce qu’étranglée par le blocus capitaliste, puisse avoir une gestion aussi humaine et complète de ce genre de phénomène, quelque soit sa puissance ?

Non seulement c’est un pays où le collectif prime sur l’individuel mais de surcroît elle a fait de son malheur une force. L’écologie stricto sensu y est développée, et la connaissance scientifique est mise à la disposition de tous. Ainsi, l’éducation – la connaissance et la prévention pour tous –  fait de Cuba un pays exemplaire en terme de catastrophe cyclonique. Mais on le rend invisible car cela gène.

Il fallait entendre les inepties médiatiques sur la pauvreté des pays de la Caraïbe et la « maîtrise » des Etatsuniens quant à la gestion de ce genre de catastrophe. Si Catherina et Harvey n’étaient pas passés par là pour infirmer ces inepties, les simples d’esprits que nous sommes s’y laisseraient prendre. En vérité, les Etats-Unis, tout comme la France, ont fanfaronné pour cacher leur impuissance, n’ayant plus aucune ressource empirique sur le sujet, néolibéralisme oblige. Alors que Cuba et tous les autres Etats de la Caraïbe avaient déjà circonscrit les événements (en amont) et porté les réponses adéquats (en aval), avec les moyens du bord, les pays « riches » étaient encore dans l’incantation du catastrophisme (en amont) et la communication (en aval).

Il faut se rappeler du cyclone Hugo, en Guadeloupe en 1989, où pendant plus de dix jours, seules les îles voisines ont été en mesure de venir en aide à l’île. Les collectivités locales ont rapidement pris l’affaire en main et le gouvernement français n’est apparu qu’après coup. Cela signifie bien que nous avions la culture de ce risque et savions quoi faire avant et après. Trente ans plus tard, c’est l’oubli organisé qui fait paniquer le citoyen dès qu’il entend parler d’un cyclone.

L’île de Saint-Barthélémy a été aussi détruite que celle de Saint-Martin, mais toutes les problématiques post-catastrophes sont répertoriées seulement sur la dernière. Cela mérite une petite explication de texte quant on sait que la première est le fleuron de la défiscalisation et de la présence milliardaire. Un Saint-bath de naissance n’a presque plus la possibilité de jouir de son île et les travailleurs sont dans une précarité telle qu’ils ne peuvent se loger convenablement. Même les fonctionnaires ont du mal à trouver un logement correct, au vu du prix des loyers. Il est plus rentable pour certains Saint-barths de mettre en location leur maison et d’aller louer une chambrée. Cette catastrophe met à nu l’échec de cette dépendance aux milliardaires. Mais…pas question d’en parler !

Quant à Saint-Martin, son indécence est peut-être dans son choix d’un système un peu plus social (mais encore loin de l’être vraiment) avec un service publique s’occupant des personnes âgées et des personnes handicapées. A Saint-Barthélemy, ce sont souvent les milliardaires qui financent à leur bon cœur des infrastructures sanitaires. Les mauvaises langues disent même que Saint-Barthélemy se « débarrasserait » des individus douteux socialement, en les déposant discrètement sur les plages de Saint-Martin…

Cette façon de traiter l’information au regard des intérêts idéologiques à défendre est incongrue quand on sait à quel point les mêmes qui la font peuvent s’ériger en donneurs de leçon d’objectivité journalistique, lorsque d’autres se font franchement partisans de ce qu’ils détestent. Et ce qu’ils détestent le plus c’est qu’on leur fasse la démonstration qu’ils ont tort. Mais IRMA a fait la démonstration de l’impréparation systémique, pour des raisons financières et idéologiques, et de la duperie des tenants du système.

Cette catastrophe est déjà et sera encore une bonne occasion pour plus d’un de parader sur le malheur d’autrui, de faire des promesses qui ne seront jamais tenues, de faire croire que la responsabilité incombe à l’incivisme mais surtout de tenter de renaître. Les visites politiciennes qui viennent seront là pour la « com » et non pour engager une véritable et nouvelle politique tenant compte de cette expérience. Les mises à l’écart de la presse locale en disent long.

La presse locale a eu un mal fou pour avoir des informations de la préfecture de Guadeloupe, malgré la présence de la ministre de l’outre-mer, alors que les presses nationales et internationales en savaient déjà long. Il est vrai que la presse nationale peut permettre à Jupiter de redorer son blason puisqu’il doit être en Guadeloupe ce mardi 12, jour de grève générale contre sa politique antisociale. Il a prévenu qu’il ne cédera ni aux fainéants – ni aux extrêmes, alors ce sera silence radio sur les grandes chaînes nationales, ou plutôt un seul et unique sujet du jour : « Jupiter aux Antilles » pour sauver ces Français du bout du monde.

Jupiter ne vient pas sauver les quidam qui souffrent le martyre mais, en faisant d’une pierre deux coups, se refaire une santé médiatique et sauver le capitalisme. Ce sont les entreprises de construction qui se frottent déjà les mains, des réunions ayant lieu quotidiennement en Guadeloupe. Le service de communication de Jupiter voit là l’occasion ultime de présenter au peuple un Jupiter à visage humain alors que les fainéants et les extrêmes manifestent pour des « privilèges ».

 

Basse-Terre, le 10 Septembre 2017

 

Note :

  1. Ouragan est plus « globish » que cyclone puisqu’il dérive de l’anglais « Hurricane » qui lui même est un emprunt à la langue des Calinago, les anciens habitants éliminés par la « découverte » des Amériques, « Ou Ri Can » qui était une divinité sensée nettoyer la terre de ses impuretés… Drôle de coïncidence dirait l’observateur.)

 

Source : Histoire et Société