« Il n’y a pas de fin de cycle ; nous pouvons faire un bond décisif »

Au cours de cet entretien l’intellectuel mexicain résident en Argentine, Fernando Buen Abad, fait le bilan des forces sociales en Amérique Latine suite aux changements de gouvernement au Brésil et en Argentine.

 

L’année écoulée a vu la fin d’un certain nombre de gouvernements progressistes et l’idée s’est alors imposée que nous assistions à un changement d’époque en Amérique Latine. Est-ce vrai ?

 

En ce qui me concerne, le concept de fin de cycle ne me convainc pas. Je reconnais que, dans certains pays, comme l’a déclaré Rafael Correa, il y a un ralentissement. Mais quiconque, un jour, a étudié la dialectique sait qu’aucun évènement n’est disjoint de l’ensemble des évènements. Là où il y a ralentissement, il y a aussi un autre ensemble d’éléments qui se sont accélérés et, dans ce cas, il y a aussi un ensemble de choses qui ont accru leur capacité de nuisance. Par exemple, si nous parlons du Venezuela, il est de bon ton aujourd’hui de dire : « mais c’est que Nicolas Maduro ce n’est pas Chávez ».

Et non, ce n’est pas la même chose. Dans cette simplification, on élimine le fait que, plus que jamais, les tentatives putschistes ont été multipliées par trois, que dans tout le Venezuela se sont infiltrés des paramilitaires comme jamais, que le pays a été frappé par la baisse du cours du pétrole de façon très dramatique. Auparavant, le Venezuela recevait mille, par mois, par l’exportation de son pétrole et depuis deux ans il n’a reçu que cent.

Tout cela complique les choses à tout un chacun, qu’il s’appelle Chávez ou Maduro. Cela a conduit le gouvernement de Maduro à procéder à une autocritique ; il a reconnu publiquement qu’au cours de toute son histoire le pays a été un pays acheteur, acheteur de produits manufacturés, et qu’ils n’ont pas été capables de commencer à produire ce dont ils ont besoin pour vivre.

 

Est-ce qu’il y a des avancées dans cette direction ?
Il y a aujourd’hui une dynamique de changement que l’on ne voit pas briller non plus autant qu’elle doit briller. À cause du harcèlement médiatique qui est devenu terrifiant. Au cours de ces deux années écoulées, nous avons vu des personnages mettre bas leur masque, des personnages qui jamais auparavant ne s’étaient affichés au grand jour et à ce point. Par exemple, Luis Almagro, de l’OEA, avec des réactions et un activisme qui violent tout principe de non-ingérence dans les affaires intérieures d’un pays tiers.

Nous voyons aussi une avancée de la droite, par exemple en Argentine, où il vaut la peine de se demander si c’est la droite qui a avancé ou bien si c’est nous qui avons cessé d’agir et qui avons laissé des espaces que nous n’aurions jamais dû cesser d’occuper. En politique, c’est bien connu, tout ce que vous ne faites pas un autre viendra le faire pour occuper le terrain parce qu’il y a une compétition permanente, pied à pied.

Au Venezuela, ça fait un an que la droite a gagné la majorité à l’Assemblée Nationale. Heureusement, la répartition des pouvoirs ne lui permet pas, à partir du contrôle de l’Assemblée, de décider de l’ensemble de la structure du pouvoir comme elle le voudrait. Mais il a fallu déployer un effort considérable pour la neutraliser.

Et cela explique pourquoi le projet d’intégration et d’alliances régionales a été considérablement ralenti. Les problèmes qu’Evo Morales a rencontrés, à l’intérieur de la Bolivie, sont la traduction de l’offensive la plus dure jamais vue, et c’est la même chose en Équateur.

L’offensive de la droite n’a jamais cessé et elle ne va pas cesser. Le plan prévu c’était de faire en sorte que l’Alliance du Pacifique se renforce. Sur ce point, il faudra voir quelle tournure prendra ce projet après l’élection de Donald Trump.

De toute façon, si nous mesurons le chemin parcouru à ce jour, ce que nous observons dans la région c’est une avancée de la droite intimement liée à l’avancée de la droite aux États-Unis, de la faction nazie, pro fasciste, qui regarde en direction de ce continent et met en place une offensive puissante, qui, à ce stade, imprime deux ou trois symptômes forts.

 

Lesquels ?

 

L’un d’eux c’est la faiblesse même des États-Unis. Une guerre est en cours dans le Sud-Est asiatique, entre les États-Unis et la Chine, une guerre très puissante, très sourde, et c’est la raison principale qui explique qu’en Amérique Latine il y ait les tensions qu’il y a. Votre analyse de la région ne peut plus ne pas tenir compte de la Chine si vous considérez la presque totalité des pays. Ni ce qui se passe en Chine. Et vous ne pouvez pas non plus faire abstraction de la Russie dans votre analyse du continent.

Il est symptomatique que dans la région on ne puisse plus prendre des décisions allègrement, pas même les Yankees, dans des territoires où l’influence chinoise est présente, par exemple au Brésil ou en Argentine, et encore moins à Cuba, au Nicaragua, en Bolivie, au Venezuela. Même au Brésil, et même dans la situation actuelle, la composante chinoise de l’économie brésilienne est en train de définir le paysage de bien des façons.

Ce n’est pas le paysage que j’aime le plus, mais c’est le paysage d’une lutte qui est devenue mondiale, qui a acquis cette complexité.

 

Une partie des évènements survenus indique que les gouvernements les moins radicaux, ou les plus progressistes au mauvais sens du terme, par exemple ceux du Brésil ou d’Argentine, ont été vaincus et ceux qui se maintiennent au pouvoir sont ceux qui ont adopté des mesures plus radicales. Est-ce là une réfutation du possibilisme ou du pragmatisme ?

 

C’est ce qui se passe. Des décisions qui auraient dû être prises ne furent pas prises dans bien des domaines. Et le prix à payer c’est qu’ils vont vous prendre le territoire que vous avez abandonné.

Si vous analysez le malaise du continent par rapport au nouveau paysage, il y a un bien plus gros volume de malaises qui cherchent le moyen de s’exprimer. Aujourd’hui, la dimension des problèmes qui se posent dépasse la taille des leaders sur la totalité du continent.

Il existe un mécontentement au Venezuela, et je crois que les leaders sont incapables d’avancer au rythme de cette force. En Argentine, il me semble que c’est encore plus évident. Monte une clameur, une exigence de trouver une issue positive, d’affronter la situation, et il me semble qu’il y a un quiétisme parmi les responsables — y compris dans le cas de  Cristina Fernández — par rapport à ce que les gens demandent que l’on fasse.

Il y a ici un mouvement de contestation qui peut devenir très explosif et ce mouvement ne trouve pas de direction. S’ils ne sont pas capables de trouver des issues susceptibles d’approfondir l’orientation politique vers la gauche, ils vont en perdre le contrôle. Moi, je crois que la clé, à cette heure, c’est qu’il y a une masse énorme de mal-être en recherche d’une direction. La crise du manque de direction politique est en train de s’exprimer très clairement.

 

Il y a un recul, mais ce n’est pas une fin de cycle ?

 

Moi, je ne crois pas qu’il y ait une fin de cycle. Bien au contraire, je crois qu’une nouvelle occasion est apparue pour faire un bond décisif dans bien des domaines, que beaucoup de mirages se sont révélés pour ce qu’ils étaient. Ceux-là qui s’étaient donné l’étiquette de progressistes et qui s’étaient présentés comme les nouveaux champions ont chuté l’un après l’autre. Ils sont nus. Et maintenant, nous avons une occasion magnifique de profiter de l’expérience acquise durant ces années passées et de proposer une issue fondée sur l’union et l’organisation avec infiniment plus de clarté qu’il y a quelques années.

 

Traduit de l’espagnol par Manuel Colinas Balbona

Source : Le Journal de Notre Amérique