Hydrocarbures non conventionnels et propagande

 

Dans son analyse sur les interventions militaires occidentales, l’historienne belge Anne Morelli identifie les mécanismes de propagande mis en œuvre afin d’obtenir l’aval des populations à une décision à priori impopulaire, celle de rentrer en guerre (1). Cette stratégie de mobilisation de l’opinion publique et de fabrication du consentement se manifeste également lors de l’implantation d’autres choix politiques controversés telles que les mesures d’austérité ou les mégaprojets extractifs. C’est le cas de l’Argentine où la décision d’exploiter les hydrocarbures non conventionnels est accompagnée par une série d’actions médiatiques et sociales visant à construire une opinion favorable à cette activité émergente et à éviter un débat sur ses aspects les plus polémiques : l’utilisation de la fracturation hydraulique, la consolidation des secteurs hégémoniques et la dépendance aux énergies fossiles. Extrait du livre “La passion du schiste” , paru aux Editions CETIM avec une préface du Prix Nobel de la Paix Adolfo Pérez Esquivel.

En mai 2011, l’entreprise espagnole Repsol-YPF annonce que le gisement non conventionnel découvert quelques mois auparavant dans la province de Neuquén pourrait produire plus de 150 millions de barils équivalent pétrole. Le 3 mai 2012, Buenos Aires procède à la renationalisation partielle d’YPF, privatisée pendant la période libérale des années 1990. La Présidente Cristina Fernandez de Kirchner entend revenir à une conception nationaliste des hydrocarbures basée sur l’augmentation de la production et la substitution des importations. Le 5 mai, elle nomme à la tête d’YPF Miguel Galuccio, un ancien dirigeant de l’entreprise franco-américaine Schlumberger, spécialisée dans l’extraction des hydrocarbures non conventionnels (HNC). Pour la Présidente argentine, ce nouveau type d’exploitation – alors développé uniquement aux États-Unis – est le moyen qui permettra au pays de recouvrer à court terme son approvisionnement énergétique1.

Paradoxe : la promesse de souveraineté du gouvernement kirchnériste se traduit par une double dépendance aux énergies fossiles et au secteur privé international qui possède capitaux et technologies, notamment celle de la fracturation hydraulique. Honnies dans les discours officiels, les multinationales se profilent comme des alliés naturels d’un développement à grande échelle des HNC de Vaca Muerta. En juillet 2013, afin de créer les conditions nécessaires à leur arrivée, le gouvernement met en place un régime de promotion des investissements pour l’exploitation des hydrocarbures (2). Quelques jours plus tard, YPF tient un premier associé : Chevron. Afin de légitimer cette entorse au patriotisme et répondre à ceux qui raillent les concessions faîtes au géant américain, le PDG d’YPF justifie un partenariat de raison : « Dieu nous a donné le pétrole non conventionnel pour que nous puissions manger. Nous avons maintenant besoin de beaucoup de Chevron si nous voulons accélérer la production. » (3)

« Une fracturation hydraulique nationale et populaire »

Dans la foulée de l’accord entre YPF et Chevron, le gouvernement et la direction d’YPF lancent une offensive de communication afin de promouvoir un fracking « national et populaire » (4), présenté comme le moteur du futur développement industriel du pays. Selon la sociologue et environnementaliste Maristella Svampa, cette initiative s’appuie sur l’image positive que possède l’industrie pétrolière en Amérique latine, perçue comme le moyen permettant aux pays de garantir leur indépendance. Le discours officiel vise ainsi à associer YPF, souveraineté énergétique et fracturation hydraulique autour d’un appel émotionnel au nationalisme (5).

Fin 2012, YPF inaugure deux campagnes publicitaires, « YPF c’est toi » et « Fiers de ce que produit notre terre ». Lors du tournage d’un des spots, un ouvrier d’YPF avec casque de chantier et lunettes de soleil, écoute puis répète ce qu’un directeur marketing, flanqué d’un caméraman, lui indique. Derrière le travailleur, le drapeau argentin, l’horizontalité aride de la steppe, un vaste ciel bleu et une tour de fracking :

« – Bon, tu vas bien regarder la caméra et tu vas dire ‘Mon énergie’.

– ‘Mon énergie’.

– Très bien, on va continuer mais il faudrait que tu souries pour que l’on sente que tu es heureux de travailler. »

Le directeur poursuit :

« – Bon, maintenant tu vas dire ‘Ton énergie’.

– ‘Ton énergie’.

– Ok ! Et maintenant tu te retournes en montrant le drapeau argentin et tu dis en regardant toujours la caméra ‘Notre énergie’.

– ‘Notre énergie’. » (6)

Qu’ils soient publics ou privés, pro-gouvernementaux ou proches de l’opposition, les médias répètent cette sémantique patriotique. Les publications présagent un futur radieux. Grâce au gisement de Vaca Muerta et à la fracturation hydraulique, l’Argentine deviendra une « grande nation productrice de pétrole », le sud du pays se convertira en Patagonie saoudite (7), la ville de Neuquén en « capitale pétrolière du pays, comme l’est Houston aux États-Unis » (8) et le petit village d’Añelo en la capitale internationale du shale (9).

YPF organise les visites guidées du nouveau joyau national pour la presse : « Il n’y a pas un seul média national qui n’ait envoyé une équipe ‘conquérir’ ce désert idyllique qui cache des milliards de dollars » (10). Plongés au cœur de la « fièvre de Vaca Muerta », les journalistes recueillent in situ les témoignages enthousiastes de techniciens de la concession YPF-Chevron : « J’ai une grande expérience dans le pétrole mais jamais je n’avais vu autant d’activités en si peu d’espace. » (11)

Le sous-sol de Neuquén est assurément l’espoir de la nation. Le 1er septembre 2014, il devient même une terre sainte. La presse photographie le pape François – une autre marque de la grandeur argentine – avec une roche de Vaca Muerta apportée jusqu’au Vatican par la vice-présidente de relations publiques d’YPF, Doris Capurro. Pour cette spécialiste des campagnes publicitaires, le nouveau Pape aurait compris l’importance du gisement. Il lui aurait même confié qu’il croyait que Vaca Muerta était « le futur de l’Argentine » (12).

« Tous misent sur Vaca Muerta, un gisement de classe mondiale »

L’Institut argentin du pétrole et du gaz (IAPG) est une association de lobbying regroupant les entreprises intervenant dans l’industrie pétrolière en Argentine. Tous les deux ans, l’IAPG organise l’exposition « Oil and Gas », « une grande vitrine qui expose le développement du secteur » et qui offre l’opportunité aux entreprises leaders de « renforcer leur image de marque » (13). Ces salons sont également l’occasion de rencontres entre le grand public et ceux qui font, selon l’institut, autorité en matière d’hydrocarbures : les multinationales et les « experts ». Pour un habitué de ces conférences, le PDG de Total Austral Jean Marc Hosanski, le gisement de Vaca Muerta contiendrait l’équivalent de « 500 ans de consommation énergétique » au niveau actuel de l’Argentine (14). Un « gisement de classe mondiale » dont l’exploitation doit être considérée comme une urgence nationale puisqu’elle engendrerait une augmentation du PIB national de 3 à 4%, la récupération de la souveraineté énergétique ainsi que la création d’un excédent des exportations (15).

À travers Vaca Muerta, la propagande dessine les contours d’une Argentine puissante et capable, repositionnée au centre de la géopolitique mondiale. Vaca Muerta serait même devenu « le mot clef lors des réunions pétrolières au Texas ou en Chine » (16). Dés 2013, les promesses d’investissements se multiplient. Selon les revues spécialisées, « à l’extérieur, tous misent dorénavant sur l’Argentine. » (17) Pour le seul mois de novembre 2014, la revue Energia y Negocios annonce des accords d’YPF avec Total, Shell, Wintershall et Petrobras (18).

« C’est une cause noble que nous défendons et non des intérêts particuliers »

« Tous ensemble, nous avons la tâche d’atteindre les objectifs de production dont le pays a besoin. Nous n’avons pas de temps à perdre. » (19) À l’instar de l’entrepreneur argentin Eduardo Eurnekian – le propriétaire de l’entreprise de pétrole CGC – si le secteur privé se dit prêt à investir dans le développement de la région Vaca Muerta, c’est d’abord pour le bien de la nation. Sur les ondes radio de la province de Neuquén, Chevron garantit une « énergie humaine » qui va stimuler « l’économie ». Dans les revues spécialisées, Pan American Energy s’engage à « être un bon voisin » et à « faire attention au présent afin d’assurer l’avenir ». Sur des visuels publicitaires installés à l’aéroport international de Buenos Aires Total promet de se battre afin que chaque Argentin ait « accès à l’énergie au meilleur prix possible » (20).

Soutiens indéfectibles de la prospérité en Argentine, les entreprises s’engagent également à financer des projets de bienfaisance pour les populations vivant au dessus du gisement à travers le mécanisme de responsabilité sociale. En août 2014, le village d’Añelo reçoit la visite du fils de l’ancien Président libéral, Carlos Nair Menem. S’il vient également pour promouvoir son entreprise de crédit Big Plan, son déplacement se veut d’abord philanthropique. C. N. Menem pose pour les journalistes en compagnie du directeur du dispensaire du village à qui il vient de remettre deux machines à laver et deux fers à repasser. Sa générosité ne semble pas avoir de limites : « Je veux faire en sorte que le soleil puisse se lever pour tous les habitants dans ce pays. »

« La fracturation hydraulique est sûre »

En novembre 2013, le gouverneur de Neuquén, Jorge Sapag, précise devant les illustres membres du Club du pétrole – un espace de camaraderie et de loisir de l’industrie pétrolière – la principale cible de la campagne de propagande : « Si nous démontrons [à la population] que nous protégeons l’environnement, alors nous aurons gagné la bataille de communication. » (21) Pour Maristella Svampa, cette campagne aboutit à la fabrication d’un consensus national autour du fracking : « La discussion autour de la mise en place de matrices énergétiques moins polluantes est terminée. » La fracturation de la roche, si elle est réalisée par YPF, est ainsi présentée comme sûre, bénéfique et nécessaire (22).

Dès 2013, L’IAPG publie un rapport : L’aBeCé des hydrocarbures contenus dans les gisements non conventionnels (23) ; dans lequel il se propose d’éduquer la population aux HNC en répondant aux « mythes qui proviennent des préjugés et du manque d’information » (24). La technique de fracturation de la roche qui sera appliquée au gisement de Loma Campana « est pratiquée régulièrement en Argentine depuis les années 1950 ». Les produits chimiques, rajoutés en faible quantité dans le fluide de fracturation, sont inoffensifs car ils se retrouvent également dans « les yaourts, les dentifrices et les glaces ». Le vocabulaire change. L’IAPG ne parle plus de fracturation. La roche est dorénavant « stimulée ».

Certes, la mise en production des HNC de Neuquén se fera en association avec les multinationales du secteur, mais contrôlées d’une main de fer par l’État argentin, elles sont dorénavant dignes de confiance. De surcroît, l’exploitation du gisement sera surveillée de près par le Secrétariat à l’environnement de Neuquén, une province qui a plus de « 60 ans d’expérience dans l’industrie pétrolière » et qui fait appliquer des « standards stricts de sécurité et de préservation de l’environnement ». Les risques d’impacts sur les nappes phréatiques sont « objectivement faibles voire nuls ». Cependant, si des accidents environnementaux étaient malgré tout amenés à être observés, ils ne seront jamais graves. Par le passé, « dans de très rares exceptions les eaux souterraines ont été affectées (…) et ces situations ont été résolues immédiatement, sans aucun impact significatif sur l’environnement. » (25)

La promotion du fracking s’accompagne d’une stratégie de dépréciation des opinions dissidentes ; stratégie particulièrement offensive dans la province de Neuquén, là où se développement les projets extractifs et où se concentrent les principaux mouvements de résistance. Selon le député provincial Luis Sapag, les mouvements environnementalistes sont « irrationnels et émotifs (…). Car objectivement, il y a plus de risque d’accident dans la cuisine d’un appartement ou sur les routes du pays que sur un emplacement pétrolier. » (26) Un avis partagé par le collègue de L. Sapag, le secrétaire à l’Environnement de Neuquén, Ricardo Esquivel, pour qui « les opposants », notamment les municipalités auto-déclarées libres de fracking, « se basent sur des opinions mais quand on leur demande de justifier leur position, ils n’ont pas d’argumentations techniques et scientifiques pour débattre. » (27)

« La fracturation hydraulique est une aventure »

En 2014, un sondage réalisé par Poliarquía Consultores (28) – un institut d’enquête proche du pouvoir kirchnériste – montrait que 63% des Argentins connaissaient le gisement de Vaca Muerta. De ce total, ils étaient plus de 80% à admettre que son exploitation allait avoir un impact plus ou moins fort sur l’environnement, mais ils étaient aussi 65% à souhaiter son développement. Un résultat conséquence de la campagne de propagande mais aussi de la préoccupation des Argentins pour leur situation économique immédiate, séduits par les opportunités de travail qu’offre Vaca Muerta dans un contexte national de stagnation de l’économie.

Pour promouvoir ce nouvel eldorado, YPF multiplie les espaces d’information. Au Musée national du pétrole de Buenos Aires ou sur la plage de Pinamar (29), l’entreprise propose au public de participer à l’épopée de la fracturation hydraulique. La revue Anuario petrolero encourage les Argentins à vivre l’expérience : « Dans le meilleur style des parcs d’attraction internationaux, le simulateur tridimensionnel d’YPF permet aux intrépides passagers de voyager à 4000 mètres de profondeur dans les couches les plus productives de la raison d’être de notre industrie énergétique. » (30)

Les travailleurs migrants et les investisseurs privés se pressent vers la province de Neuquén. Une nouvelle conquête du Far west argentin a commencé. En 2013, avant même l’accord entre YPF et Chevron, une édition spéciale du National Geographic, réalisée en collaboration avec YPF et envoyée à « tous les parlementaires nationaux et provinciaux », invitait déjà les Argentins à un « voyage au centre de Vaca Muerta ». Un itinéraire au cœur de « la magnifique histoire de l’industrie pétrolière nationale » dans le décor de western de la steppe patagonique. Un peuple, des paysages, une économie, qui aujourd’hui « revivent grâce au fracking », le « vaccin contre le déficit énergétique » (31).

Les instruments de communication se diversifient. Les séries télévisées emboîtent le pas. Le 125e épisode de « Vecinos en guerra », une telenovela co-produite par le groupe néerlandais Endemol (Big Brother, Star Academy) emmène les spectateurs dans le quotidien des pionniers de Vaca Muerta. Julian Pereyra travaille pour YPF et conduit fièrement un puissant 4×4 qu’il a pu acheter grâce à son large salaire. Sa femme, Paloma, est enceinte et découvre pour la première fois les tours de forage de Loma Campana :

« – C’est fou tout ça…

– Oui, vraiment fou… Il y a de grandes ressources dans ce pays. Et si les prévisions se confirment, cette zone va être très importante.

– Ah oui ? J’adore la passion avec laquelle tu parles et raconte tout ça.

– C’est une énergie irremplaçable.

Ah, ah ! Pétrole et passion ! »

Source : Extrait de “La passion du schiste” un livre de Grégory Lasalle, Vincent Espagne et OPSur

Notes :

1 Neuquén informa, « Exposición del gobernador Jorge Sapag en reunión del Club del Petróleo », 12 novembre 2013.

2 Maristella Svampa, « 20 mitos y realidades del fracking », op. cit.

3 El abecé de los Hidrocarburos en Reservorios No Convencionales, IAPG, 2013

4 Idem.

5 Idem.

6 Luis Sapag, « Entender Vaca Muerta. Fracking : ¿zona de sacrificio ambiental o tierra prometida? », 2015.

7 Lorena Vincenty, « Y si Añelo se declaraba anti-fracking », Rio Negro, 28 novembre 2015.

8 « Percepciones acerca del yacimiento de Vaca Muerta », Poliarquía consultores, novembre 2014.

9 Station balnéaire fréquentée par les classes moyennes et hautes argentines et par l’ensemble de la classe politique.

10 « Edición 2015-2016 », Anuario petrolero, décembre 2015.

11 Édition spéciale, « La evolución del combustible. Viaje al centro de Vaca Muerta », Nacional Geografic en espagnol, novembre 2013.

1Discours de Cristina Fernandez de Kirchner, le 7 décembre 2010, voir https://www.youtube.com/watch?v=rCXhPTKSi_Y.

13 « Decreto 929/2013. Régimen de Promoción de Inversión para la Explotación de Hidrocarburos », Présidence de la Nation, République argentine, juillet 2013.

14 « Se necesitan muchos Chevrones para desarrollar Vaca Muerta », ambito.com, 22 août 2013.

15 Slogan utilisé par le gouvernement kichnériste pour caractériser son action.

16 Maristella Svampa, « 20 mitos y realidades del fracking », Editorial El Colectivo, septembre 2014.

17 Extraits repris des rushs d’un tournage publicitaire d’YPF.

18 Alfredo Sainz, « Neuquén revive de la mano de Vaca Muerta », La Nación, 1er mai 2014.

19 Roberto Aguirre, « El futuro de la ciudad. La capital del petroleo », Rio Negro, 12 septembre 2014.

21 « Añelo mostro en Rusia el fenómeno del shale en Argentina », Shale seguro, 3 juin 2014.

22  Supplément énergie, « El nombre del millon », Rio Negro, décembre 2015.

23 Idem.

24 « Le pape a reçu un fragment de Vaca Muerta », Vaca Muerta News, 5 septembre 2014.

25 Site AOGexpo 2017, « ¿Por qué participar? ».

26 « En Vaca Muerta, hay gas para 500 años », Rio Negro, 6 octobre 2015.

27 IAPG, « La recuperacion asistida en la Argentina », Petrotecnia, août 2015.

28 Supplément énergie, « Destino final », Rio Negro, septembre 2015.

29 « Afuera todos apuestan a la Argentina », Energía y Negocios, juillet 2014.

30 Anuario 2014, « Hasta cuando el petroleo barato ? », Energía y Negocios, décembre 2014.

31 Pablo Fernandez Blanco, « Eurnekian invertira 500 millones de dolares con YPF », La Nación, octobre 2013.

32 À l’instar de BASF/Wintershall (1978) et Schneider Electric (1981), Total (1978) a commencé ses investissements en Argentine pendant les années les plus noires de la dictature militaire.