Hawai’i, août 1969: le Pentagone à la croisée des chemins face aux soldats US résistant à la guerre du Vietnam

Un millier de personnes firent silence quand l’aviateur de 1ère classe Louis “Buffy” Parry annonça son acte de conscience. Il allait mettre fin à sa “complicité avec l’armée US et ses crimes contre l’humanité” dans la guerre contre le Vietnam, alors à son apogée, et prendre refuge à l’église de la Croisée des chemins (Church at the Crossroads) de Honolulu .

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Buffy Parry, le premier hôte du sanctuaire, à Waikiki Beach Park (g.)
et devant l’église de la Croisée des chemins (dr.)

 

C’était le dimanche 10 août, 1969. Parry et moi étions les orateurs à la marche conte la  guerre du Jour de Nagasaki au Waikiki Beach Park à Honolulu.

Même s’il  restait un acte individuel, le geste de Parry était puissant. Mais après la manif à Waikiki Beach Park, sept autres soldats quittèrent l’armée pour le sanctuaire. Ça devenait une action de masse.

Pendant les deux années précédentes, j’avais travaillé dans le mouvement anti-guerre des GI (soldats). La croissance rapide de la protestation de Honolulu était l’occasion d’arrêter les chenilles des tanks du Pentagone.
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À  un mile à l’est de Waikiki Beach Park se dressait le Monument de  la Tête de Diamant, un cratère volcanique et symbole de Honolulu avec vue sur l’ensemble de l’île d’Oahu. Des éruptions volcaniques avaient donné naissance à toutes les îles.

Le parc était rempli de palmiers et de banians de 4 mètres de large dont les nombreux troncs, entrelacés comme de grands serpents autour d’une colonne centrale, soutenaient les branches et les feuilles de l’arbre. Les civils et les GI  anti-guerre cherchaient un soutien mutuel similaire.

Nous avons marché parallèlement aux plages du Pacifique le long des parcs Waikiki et Ala Moana, puis encore deux miles à travers le centre-ville de Honolulu, calme le dimanche, jusqu’à l’église de la Croisée des chemins. Ce soir-là, nous avons compté huit soldats dans le sanctuaire. Nous avons tous dormi dans l’église.

 

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 Kaneohe alors et aujourd’hui

Solidarité avec les Marines noirs

Le lendemain, nous avons appris que des Marines noirs à la Base aérienne des Marines à Kaneohe, qui était à proximité, avaient dévasté le mess pour protester contre des assignations de tâches discriminatoires et le harcèlement raciste. Cette rébellion ajoutait une nouvelle dimension aux mouvements volcaniques qui secouaient l’armée.

C’est un accident de calendrier m’a amené à Oahu. Le mouvement anti-guerre de Hawai’i, sollicité par un étudiant à l’Université de Hawaii, avait invité Andy Stapp, le président de l’Union des soldats US (American Servicemen’s Union, ASU) à venir prendre la parole. La femme de Stapp, Deirdre Griswold, était sur le point d’accoucher, donc il m’a donc envoyé de New York à sa place.

L’ASU était une organisation anti-guerre et antiraciste de GI sans grades. À la mi-1969, elle avait environ 8000 membres en service actif. Des dizaines de milliers de GI lisaient son journal mensuel, The Bond.

Je n’avais rien du charisme de Stapp pour garder un auditoire en haleine, ni son habileté avec les médias. Mon royaume était le bureau du syndicat, écrire des lettres à des GI sur une machine à écrire mécanique, faisant le travail de siège et de logistique en tant que responsable de la diffusion de The Bond. Et voilà que soudain, je me retrouvais propulsé sur la ligne de front, comme seul organisateur de l’ASU sur place.

La Résistance de Hawai’i, les anciens de l’église et l’ASU tenaient un tigre par la queue. Le tigre grognait. Mon travail en tant qu’organisateur e l’ASU était de faire grandir le tigre.

Pour les officiers des Marine à  la base de Kaneohe, ce que les soldats noirs avaient fait, c’était une mutinerie. Pour l’ASU c’était une révolte juste. La rébellion représentait un défi pour le mouvement anti-guerre.

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L’église de la Croisée des chemins

Allions-nous pouvoir unir la résistance militaire à l’église des Crossroads à cette manifestation de la lutte de libération noire qui balayait les USA en 1969, dans ce cas, juste à côté, à la base de Marines ?

Après une nuit passer à dormir sur le plancher de l’église avec quelque 50 jeunes anti-guerre qui auraient pu être parfaitement à  l’aise à l’emblématique concert qui aurait lieu une semaine plus tard à  Woodstock, dans l’État de New-York, j’ai proposé que nous tenions un piquet aux portes de Kaneohe en solidarité avec les Marines noirs.

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Jimi Hendrix a donné 3 concerts à Honolulu fin de mai et le 1er Juin 1969.
De nombreux militaires y ont assisté

La nuit après cette action symbolique, un groupe de Marines de Kaneohe ont apporté de la nourriture, qu’ils avaient “libérée” du mess, à l’église pour aider à nourrir ceux qui s’y étaient réfugiés.

Ces Marines n’étaient pas encore prêts à risquer une résistance et une désobéissance ouvertes, mais ils ont au moins donnés sous la table quelque chose que nous pouvions mettre sur la table à la Croisée des chemins.

Peut-être que ma vision était trop optimiste, mais les graines d’une rébellion généralisée étaient là. Pour même le concevoir maintenant, 47 ans plus tard, il  faut imaginer l’ambiance qui régnait en août 1969. Il faut aussi savoir le centre militaire qu’était Oahu.

 

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Oahu, une île paradisiaque transformée en porte de l’enfer

 
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Protestation contre la Guerre du Vietnam, août 1967, Honolulu, Hawaii : Piquet devant l’Hôtel Ilikai lors de la convention de l’Association du Barreau US

Prémices de cette lutte

Dès janvier 1968, l’Offensive du Têt du Front de libération nationale vietnamien avait infligé de lourdes pertes aux troupes US, démoralisé les dirigeants du gouvernement US et commencé à retourner la population des USA contre la guerre. Le Président démocrate Lyndon Johnson, identifié avec la guerre, fut contraint de se retirer de l’élection de 1968.

Richard Nixon, le nouveau président républicain, a promis de mettre fin à la guerre. Pourtant, il a encore augmenté le nombre de troupes US au Vietnam qui a culminé à 543  400 le 30 avril, 1969. À cette date, 33 641 soldats US y avaient été tués.

 

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Manif de G.I., San Francisco, Californie, 12 Octobre 1968. Photo: Internews, Berkeley, Californie

En juin 1969, Nixon a annoncé des plans pour retirer progressivement les troupes US. Elles devaient être remplacées en élargissant l’armée fantoche du Sud-Vietnam, selon un plan connu sous le nom de «vietnamisation».

Entretemps, la majorité de la population des USA s’était retournée contre la guerre et le mouvement anti-guerre était devenu à la fois plus large et plus combatif. Pour le mouvement anti-guerre et les GI, les démarches de Nixon étaient trop peu, trop lentes et trop facilement inversées.

La résistance anti-guerre a également augmenté au sein de l’armée. Pour les GI, la guerre était une question immédiate de vie et de mort. L’hostilité des troupes montait d’année en année. Certains officiers du Pentagone craignaient une dislocation de la machine de guerre.

Le colonel des Marines Robert D. Heinl Jr., un historien militaire, a décrit cette évolution: “Dès la mi-1969, une compagnie entière de la 196e Brigade d’infanterie légère s’est publiquement croisé les bras  sur le champ de bataille. Plus tard la même année, une autre compagnie de fusiliers, de la célèbre 1ère Division de cavalerie aéroportée, a catégoriquement refusé – sous les caméras de CBS-TV – d’avancer sur un sentier dangereux “(” L’effondrement des forces armées”, Journal des Forces armées, 7 Juin 1971.)

Hawai’i: le Pentagone dans le Pacifique

 

Depuis le soulèvement de planteurs en 1893, qui  a conduit à l’annexion illégale par les USA de la nation hawaïenne en 1898, les îles Hawai’i et surtout Oahu ont été un centre pour les militaires US dans le Pacifique.

Il y a 30 miles de Haleiwa, sur la côte nord d’Oahu, jusqu’à l’église de la Croisée des chemins dans le centre de Honolulu. Sur cette île de forêt tropicale luxuriante et de superbes plages, cinq grandes bases militaires de l’armée US, de la Flotte, la Force aérienne et des Marines ont été localisés.

Sur notre chemin de 30  miles vers Haleiwa pour diffuser des tracts, mon hôte m’a montré les navires de guerre dans Pearl Harbor, qui abritait 60  000 marins, et la  base aérienne proche de Hickam. Il m’a indiqué l’ouverture dans les montagnes où les avions japonais sont apparus au-delà d’un banc de nuages avant le bombardement de Pearl Harbor en décembre 1941, durant la bataille de deux puissances impérialistes pour le Pacifique.

Nous avons continué sur l’autoroute de Kamehameha, passant devant le terrain d’aviation de  Wheeler et les casernes Schofield, qui abritaient 15 000 soldats de l’armée de terre. Et puis à l’est de Honolulu, sur la côte venteuse d’Oahu, il y avait la base des Marines de Kaneohe.

 

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Casernes Schofield Barracks, Hawaii – Préparation au départ par camions vers Pearl Harbor pour embarquer à bord de l’ U.S.S. Walker, destination Vietnam – 15 Avril 1966. Photo Kirk Ramsey, 2/14th Infantry Vietnam Scrapbook

En 1969, des dizaines de milliers de soldats US, parmi le plus d’un demi-million à effectuer leur  service d’un an au Vietnam, étaient  envoyés pour “repos et détente” à Hawai’i. Si l’on voulait atteindre les troupes US, y compris celles au Vietnam, le lieu pour le faire était Oahu, Hawai’i.

L’Union des militaires US avait une relation de travail amicale avec le mouvement anti-guerre à Honolulu, connu sous le nom de Résistance de  Hawai’i, et leur expédiait chaque mois des centaines de copies de The Bond à distribuer aux soldats.

La congrégation de l’ église de la Croisée des chemins se résolut à «apporter un soutien moral et toute autre aide approprié aux personnes dont la conscience est en conflit avec les exigences de l’État», y compris «fournir un sanctuaire à ceux qui se livrent à des formes non-violentes de résistance pour une question de conscience».

 

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The Bond, août 1969: “Révolte de Marines noirs à Kanehoe-Des soldats blancs se réfugient dans un sanctuaire : Protestez contre la guerre et soutenez les frères noirs”

«Briser les chaînes de l’injustice militaire»

C’est dans ce contexte que la Résistance de Hawai’i a annoncé et promu la Marche de GI et de civils pour la paix prévue le dimanche 10 août 1969, pour commémorer les massacres atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki. L’ASU a coparrainé l’action.

“Des tracts exhortant les hommes à« Briser les chaînes de l’injustice militaire »ont été distribués sur des bases et à Waikiki, soulignant les revendications de l’ASU, notamment l’obtention d’une Charte des droits des GI, en particulier le droit de refuser l’ ordre de participer à la guerre illégale au Vietnam ». [La source des citations, sauf indication contraire, est le rapport de Résistance de Hawai’i de 1969]

Alors que le mouvement des sanctuaires croissait, l’approche de  l’ASU était de définir le rassemblement des GI à l’église comme une “réunion syndicale”. Dans la vision des organisateurs ASU, aucune des actions des GI rebelles ne devrait être considérée comme illégale. C’était la guerre qui était illégale, inconstitutionnelle, n’avait jamais été déclarée, et son prolongement signifiait d’autres crimes de guerre du Pentagone contre le peuple vietnamien.

Les GI étaient comme d’autres travailleurs, qui avaient le droit de venir à l’église de la Croisée des chemins dans un simple acte de formation de leur propre organisation.

Sur la base de mes rapports des premiers jours, le bureau de l’ASU à New York, avec le soutien du Parti mondial des travailleurs, a envoyé une délégation de quatre organisateurs à Honolulu, y compris deux soldats en AWOL (abandon de poste, première phase de la désertion) qui ont rejoint les GI dans le sanctuaire. Je suis rentré à contrecœur à New-York pour des tâches moins exaltantes avec The Bond.

Le dimanche matin, 17 août, les 18 GI alors dans le sanctuaire ont reçu une ovation debout de 350 personnes dans l’église. Les anciens de l’église, cependant, étaient préoccupés par le fait  que l’acte de conscience de Parry s’était élargi pour devenir une confrontation ouverte avec les forces armées US.

Les anciens de l’église, ambivalents, ont donc fixé un moratoire pour le recrutement de nouveaux réfugiés dans le sanctuaire. Néanmoins, le nombre des GI dans le sanctuaire est passé à 35 au cours des trois semaines suivantes.

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Pendant ce temps, des unités de la police et du renseignement militaires encerclaient le sanctuaire, empêchant des GI d’y entrer et arrêtant ceux qui en sortaient. Si le mouvement ne pouvait pas être constamment élargi, il allait être affaibli affaibli par le confinement et la tension constants parmi les GI et leurs supporters civils.

Enfin, le 12 septembre, environ 40 policiers militaires ont pris d’assaut le terrain de Crossroads, enfonçant toutes les portes verrouillées, y compris celles de l’église. De nombreux GI s’étaient déjà faufilés dehors. Les policiers militaires ont trouvé et arrêté seulement  huit des hommes, mais l’action de la police a  mis un terme au sanctuaire.

Tout au long des cinq semaines, le point focal de la délégation de l’ASU était le suivant: «Comment pouvons-nous continuer à étendre ce mouvement jusqu’à ce qu’il touche l’ensemble des Forces armées, de l’Europe occidentale au Vietnam ?» Pour aller dans ce sens il fallait avoir l’attitude et l’idéologie qui voyait l’effondrement des forces armées impérialistes US à la fois comme positif et possible.

La Croisée des chemins est un autre chapitre dans cette lutte, même si elle n’a pas atteint son potentiel apparent.

La Résistance de Hawai’i a poursuivi son travail avec les GI anti-guerre pednant les six années suivantes. Les deux soldats an abandon de poste de l’ASU, John Lewis et Greg Laxer, ont évité d’être envoyés au Vietnam et ont continué le travail d’organisation à Fort Dix, New Jersey. Tous deux dont devenus plus tard des dirigeants du bureau de l’ASU.

Susan Steinman, unE étudiantE à l’Université de Hawaii qui avait lancé l’invitation à l’ASU, est devenue l’organisaterice à Hawai’i pour l’ASU et plus tard une organisatrice nationale de terrain travaillant depuis le bureau national de l’ASU à New-York. Plus tard, elle est devenue une importante  organisatrice pour les travailleurs de la communication; son travail a conduit à la représentation syndicale pour 18.000 opératrices téléphoniques.

Tout en continuant à bombarder le Vietnam, le Laos et le Cambodge pendant les six années  suivantes, l’administration Nixon a continué le retrait des troupes US. Le 30 avril 1975, les Vietnamiens ont libéré leur pays.

Ce texte est basé sur un chapitre du livre à venir de Catalinotto, Turn the Guns Around: Mutinies, Soldier Revolts and Revolutions (“Crosse en l’air : Mutineries, révoltes de soldats et révolutions”)

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“La guerre, c’est l’enfer : demandez à quelqu’un qui l’a faite”: des militaires en service actif protestent contre la guerre du Vietnam à la base militaire de Killeen, Texas, le 1er mai 1970

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Les trois soldats du Mémorial des vétérans du Vietnam, à Washington DC

 

 

Traduit de l’anglais par  Fausto Giudice  pour Tlaxcala

Source: workers.org

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