Gouvernance wallonne : toujours plus bas

Des mandataires PS et MR ont été emmenés tous frais payés par EDF Luminus pour voir un match des Diables Rouges. Une peccadille au regard de Publifin ou du Kazakhgate ? Certes, mais ce petit cadeau aurait pu être sanctionné pour conflit d’intérêts par le code de déontologie des élus wallons. Hélas, le projet a été mis au frigo malgré les belles promesses. (IGA)


Ce matin, on apprenait par l’Écho que Luminus avait emmenés, tous frais payés, l’ex-ministre de l’Énergie, Paul Furlan (PS) et les élus wallons Jeholet (MR), Fourny (cdH) et Crucke (MR) pour aller voir les Diables Rouges en France, lors de l’Euro 2016. Jean-Luc Crucke ayant, pour sa part, été invité deux fois par EDF Luminus.

Prix estimé du voyage : 860 EUR par personne.  Transport, hébergement, frais de bouche, entrée comprise pour les matchs des Diables rouges.

Interrogé sur  La Première, Jean Luc Crucke botte en touche… et contre-attaque.  Il voit dans ces révélations une « fuite » organisée « pour déstabiliser la commission d’enquête parlementaire sur Publifin ».  Ben tiens.

« Où est le problème ? (…) C’est tout à fait légal. (…) Des invitations, on en reçoit tous des dizaines. J’en accepte plusieurs d’associations et d’entreprises. C’est notre rôle aussi », ajoute-t-il, avant de continuer : « L’Euro, ça ne se fait pas toutes les années. La population, la nation était vraiment en train de vibrer pour une équipe et je crois qu’un homme politique peut aussi y aller parce qu’il reçoit une invitation. N’allons pas chercher midi à quatorze heures ».  SOURCE : LE SOIR

Et pourtant…

Contactés par nos soins, beaucoup de députés disent ignorer l’escapade footballistique de leurs congénères. Ils soutiennent que cela jette de la suspicion sur le travail parlementaire et donne l’impression d’une connivence malsaine. Le fait d’avoir accepté l’invitation d’EDF Luminus suscite d’autant plus l’incompréhension à l’égard des députés qui font partie de la Commission Énergie et de l’ancien ministre de l’Énergie. «Ils sont amenés à se positionner un jour ou l’autre sur des textes ou des initiatives dans le secteur de l’énergie qui pourraient impliquer le groupe qui les a invités», peste un cacique du parti libéral.

Certains font remarquer qu’un voyage rassemblant des députés de la commission Énergie, les gestionnaires des réseaux de distribution et le ministre de tutelle fait mauvais genre et laisse penser à une opération de lobbying qui ne dit pas son nom.  SOURCE : L’ÉCHO

Légalité ne vaut pas éthique

Ce n’est pas parce que ces faits ne sont pas condamnables au regard de la loi qu’ils seraient déontologiquement acceptables.  Seulement voilà, à ce jour, il n’existe aucun code de déontologie auquel les élus wallons devraient se plier.   En 2014, à la suite d’un accord, la Fédération Wallonie-Bruxelles annonçait officiellement qu’une Commission de déontologie et d’éthique serait constituée.  Projet que la majorité s’est dépêchée de mettre au congélateur, avec l’assentiment de l’opposition.  On aura compris qu’il y a là comme un consensus, une cause commune.  Résultat, si la création de la Commission a bien été votée le 23 avril 2014, aucune mesure d’exécution n’a été adoptée depuis.

Au fédéral, un projet avait également été déposé, et je me permets de vous en livrer l’un ou l’autre passage concernant précisément les conflits d’intérêts et les « cadeaux » :

4. Règles de comportement

(a) Intégrité

4.1. Les mandataires publics agissent dans le respect de la légitime confiance que le citoyen place en eux.

4.2.  L’intégrité  comprend,  dans  le  chef  des  mandataires  publics,  notamment  l’honnêteté,  la  loyauté, la  délicatesse,  la  probité,  l’équité,  l’impartialité  et l’incorruptibilité. Elle s’applique à tous les aspects de la conduite professionnelle de ceux-ci.

4.3. Ces qualités constituent le fondement éthique des décisions prises par les mandataires publics, notamment lorsque surgit un conflit d’intérêt.

(b) Conflits d’intérêts

4.4.  Un  conflit  d’intérêt  naît  d’une  situation  dans laquelle  un  mandataire  public  a  un  intérêt  particulier ou  personnel  qui  est  de  nature  à  pouvoir  influer  sur l’exercice impartial et objectif de ses fonctions officielles.  Lorsqu’il existe dans son chef un conflit d’intérêts, le mandataire public est tenu d’en donner connaissance au préalable et, le cas échéant, de s’abstenir ultérieurement de toute autre action.

4.5. Les intérêts particuliers ou personnels concernent notamment tout avantage réel ou potentiel pour le mandataire public lui-même, les membres de sa famille ou de son milieu familial. Une attention particulière doit être apportée aux avantages dont pourraient bénéficier le conjoint ou partenaire ainsi que leurs enfants.

(c) Présents et avantages divers

4.6. Les mandataires publics ne peuvent, directement ou indirectement, solliciter ni accepter aucun avantage financier ou matériel, de quelque nature que ce soit et sous  quelque  forme  que  ce  soit,  en  ce  compris  tout présent d’une valeur autre que symbolique.

4.7. Si le fait de refuser un présent est susceptible de causer un problème, le mandataire public remettra ce  présent  à  un  organisme  belge  d’intérêt  public  de son choix.

À la lumière des points 4.4 et 4.6 on comprend que cette petite virée aurait pu être sanctionnée pour chacune des deux raisons.

Eh oui, Mr. Crucke, on ne peut pas à la fois siffler l’opéra et l’apéro; et de même, on ne peut pas être un jour le grand Chevalier blanc (auto-proclamé) de la Commission Publifin, et le lendemain, être soupçonné de corruption passive, au côté des personnes qu’on accusait la veille.  À moins bien sûr que la différence ne soit que purement circonstancielle; la faute à pas-de-bol, en quelque sorte.

Les Africains ont un proverbe pour cela  : « Quand on veut grimper au cocotier, il vaut mieux avoir les fesses propres ».

Misère morale

Si toute cette affaire n’est qu’une peccadille en comparaison du Kazakhgate ou de l’affaire Publifin, ce qui est inquiétant ici, c’est plutôt la dérive morale de nos mandataires.  Ils ne sont mêmes plus capables, désormais, de comprendre que pareils agissements sont totalement contraires à l’éthique et devraient leur valoir une sanction immédiate.  Pire, ils trouvent cela « tout à fait normal » et s’offusqueraient presque qu’on ose seulement leur poser la question.

Ah pour sûr, la Belgique n’est pas la Suède où une Ministre s’était fait limoger pour avoir payé une barre de chocolat Toblerone avec sa carte de crédit professionnelle.

 

Source: Le Vilain Petit Canard