Et maintenant ils viennent pour notre eau!

Le peuple mapuche a une longue histoire de lutte pour la défense de son territoire. Durant l’invasion espagnole, sa population est passée de un million à 200 mille personnes, avec pour cause les maladies, les massacres et les affrontements qui se prolongèrent durant plus d’un siècle et demi. En 1641, devant l’impossibilité de soumettre les indigènes, la couronne espagnole décide de faire la paix avec les mapuches, célébrant un grand accord sur les rives de la rivière Quilin, où était présent le gouverneur du roi du Chili Francisco López de Zúñiga y Meneses et le chef mapuche, toqui Lientur.

Il fut décidé par cet accord que la rivière Biobio marquerait la frontière entre les mapuches et les espagnols, reconnaissant de la part de ces derniers la souveraineté espagnole sur les territoires qui se trouvaient au sud de ce fleuve. Les colons s’engagèrent par ailleurs à détruire une fortification qui se trouvait en territoire mapuche. En contrepartie, les mapuches promirent de libérer quelques prisonniers espagnols et de laisser entrer les missionnaires venus pour les convertir au christianisme.

L’Araucanie est ainsi devenu un espace frontalier au sein duquel avaient lieu des échanges commerciaux ainsi que l’échange de nouvelles connaissances issues du métissage. Durant cette période, d’autres accords furent conclus afin de renforcer cette convivialité, mais il y eut aussi deux grands soulèvements mapuches (1723 et 1766-1774). Néanmoins, une paix relative a duré pratiquement 200 ans. La couronne espagnole a maintenu l’accord de Quilin, jusqu’à sa défaite définitive face aux Créoles qui obtinrent l’indépendance du Chili, après une bataille de 8 ans qui prit fin en 1818.

Le peuple mapuche a continué de vivre dans une paix relative jusqu’en 1861, date à laquelle le gouvernement de José Joaquin Perez a décidé d’envahir militairement les territoires du sud du fleuve Bibio, entamant une longue guerre de plus de 20 ans et occupant le territoire mapuche, sous les ordres du général Cornelio Saavedra. L’organisation sociale mapuche basée sur l’héritage et l’unité territoriale du lof fut ainsi supprimée et les indigènes venant de divers lof furent alors regroupés et confinés dans de petites réserves, appelées “réduits”. Entre 1884 et 1929, 3000 réduits furent établis, et 90 000 mapuche y furent parqués. Au début des années 30, les mapuches avaient perdu près de 95% du territoire qui leur appartenait avant l’invasion militaire chilienne de 1861. La situation s’est empirée avec la promulgation de la Loi agraire de 1928, loi accordant des subsides aux citoyens européens souhaitant acquérir des terres mapuches, ces terres ayant préalablement été confisquées aux indigènes par l’État.

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Durant la première partie du 20ème siècle, les colons s’installèrent au sud du Chili où les activités agricoles et forestières de cette région boisée furent remplacées par des villes et de vastes plaines et prairies. L’intensification de l’exploitation du bois à partir de 1931 attira une masse importante d’ouvriers forestiers, qui en accord avec les mapuche et en raison de leur condition précaire entamèrent dans ce secteur une période de grèves et de révoltes qui furent constamment réprimées jusque dans les années 60. Le Chili connut ensuite jusque dans les années 80 le processus de réforme agraire initiée par le gouvernement et par l’Alliance pour le Progrès, avec pour objectif d’éviter les crises sociales qui éclataient un peu partout sur le continent.

Cette période fut cruciale pour les communautés mapuches qui espéraient que leurs terres volées leur soient restituées. Les ouvriers, paysans participèrent avec les mapuches aux “courses aux clôtures” populaires, qui permirent aux mapuches de récupérer plus de 70 000 hectares de terres dans les provinces de Melleco, Arauco, Cautin et Valdivia. Pourtant, une fois ces terres récupérées, les objectifs des travailleurs et des paysans différaient de ceux de quelques communautés mapuche, qui continuaient à lutter pour le droit ancestral à leur territoire sans aucun objectif productiviste, contrairement au mouvement social émergent.

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            Photo: Felipe Durán

Finalement, le coup d’état de 1973 mit fin au processus de redistribution des terres, et celles-ci furent réattribuées dans les années suivantes aux colons ou dans certains cas attribuées à des partisans du régime Pinochet. La contre-révolution néo-libérale imposée durant les années de la dictature Pinochet a créé des cadres législatifs expérimentaux destinés à étendre les espaces de dérégulation et de privatisation. En 1974, le décret forestier 701 permit aux entrepreneurs du secteur de bénéficier de subventions couvrant presque l’entièreté (entre 75 et 90%) des coûts liés à la production de bois, basée essentiellement sur la plantation d’espèces exotique (pins et eucalyptus), dont la culture a provoqué une érosion du sol et aggravé la sécheresse dans les régions entre Bio Bio et Los Lagos.

Dans l’actualité, des universitaires, les communautés mapuche et les écologistes ont établi une corrélation entre le niveau de pauvreté des communautés rurales mapuche et le modèle de gestion forestière actuel. Par exemple, la région de l’Araucanie atteint un niveau record de pauvreté (17.9%) alors que la moitié du sol productif de la région (22%) est destinée à l’exploitation forestière. Beaucoup des parcelles exploitées par des entreprises forestières sont réclamées par les communautés mapuche comme faisant partie de leur territoire ancestral, et ces communautés ont utilisé différents moyens de pression comme l’occupation des terres, violemment réprimée par les forces publiques, ainsi que des attaques incendiaires polémiques(1). Depuis 2001, les autorités mapuche et des partisans de leur cause ont été jugés dans un contexte de protestation sociale, au nom de la loi antiterroriste créée sous la dictature, loi permettant l’usage du témoignage anonyme, la prolongation des périodes de détention préventive, et établissant le critère de secret d’enquête. L’usage de la loi antiterroriste à l’encontre des mapuche a été maintes fois pointé du doigt par les rapporteurs du droit des indigènes de l’ONU comme un acte grave de discrimination.

Par ailleurs, durant la période des réformes néolibérales le code de l’eau est établi en 1981, scindant la propriété de la terre de celle de l’eau, créant un marché indépendant, et cédant les droits de l’eau consommable et non consommable. Initialement, les droits d’accès à l’eau étaient gratuits, à perpétuité, et sans déclaration d’utilisation par des entreprises minières, énergétiques et spéculatives. Actuellement, 40% des droits de l’eau non consommable sont entre les mains de grandes sociétés: Endesa, AES Gener y Colbun. Depuis 2005, les réformes destinées à supprimer la monopolisation des droits a entraîné l’intervention de nouveaux acteurs du marché hydroélectrique.

En même temps, entre les compromis faits par les gouvernements démocratiques successifs pour réduire le phénomène de réchauffement climatique, intervient la diversification du secteur de l’énergie –hautement dépendante de l’importation de combustibles fossiles (65%) – au moyen de l’incorporation de sources d’énergie renouvelable non conventionnelles a conduit à l’expansion d’initiatives de petites et moyennes centrales hydro-électriques depuis la région de BioBio au sud. Sur la seule région de l’Araucanie, 14 projets hydro-électriques ont été approuvés et 29 autres ont en passe de l’être. Le gouvernement assure qu’avant la fin de son mandat, 100 petites centrales hydroélectriques seront établies dans la région. Les politiques et les actions menées par l’Etat en termes d’énergie ont entraîné le rejet des communautés mapuche, des organisations locales et écologistes. En conséquence, ils ont progressivement intégré la récupération des eaux à leurs revendications.

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4ème rencontre et marche plurinationale pour la défense de l’Eau et des Territoires -Photo: Mauricio Durán

C’est dans ce contexte qu’a eu lieu les 23 et 24 avril de cette année à Temuco, dans la région de l’Araucani, la 4ème rencontre et marche plurinationale pour la défense de l’Eau et des Territoires à laquelle participèrent plus de 4500 personnes venus des quatre coins du pays. Cette ville a été choisie dans l’espoir de soutenir les diverses organisations de la région, qui défendent les territoires contre les projets forestiers, énergétiques, aquacole, agro-industriel et miniers, impulsés par l’état et le secteur privé. Lors de cette assemblée à l’Université de la Frontera, la préoccupation pour la perte ou la contamination de l’eau, les impacts des industries extractives de tout le pays furent exposés. Absents jusqu’ici de la discussion de la politique énergétique (par exemple Stratégie Energie 2025), et le soutien au discours de réparation pour les actes de violence commis contre le peuple mapuche qui a gagné du terrain dans l’arène politique nationale (2), les mapuches n’ont à ce jour aucun reconnaissance constitutionnelle.

Quand le peuple mapuche et les demandes écologistes s’opposent aux intérêts industriel, c’est l’héritage de la dictature Pinochet et les agences de l’état qui priment aux côtés des compagnies privées, contre les intérêts exprimés par les communautés indigènes, écologistes et de la société civile en général. Néanmoins, comme indiqué précédemment, le peuple mapuche poursuit la résistance et la mobilisation pour son droit à l’autodétermination, sa reconnaissance constitutionnelle, la restitution de ses terres et de son eau et le respect des conventions internationales en matière du droit des indigènes (convention 19 de l’Organisation Internationale du Travail).

Notes:

(1) Au cours des dernières années, une série d’attentats incendiaires ont eu lieu contre les entreprises forestières (incendies de camionnettes et d’outillage) et des fonds agricoles situés en territoire indigène. Des mapuches ont été accusés d’être les auteurs de ces actes, et condamnés par la loi anti-terroriste, sans preuves suffisantes dans de nombreux cas. Dans certains cas, il a été prouvé que c’étaient des travailleurs des entreprises qui avaient commis ces attentats, afin de toucher les assurances, impliquant des manipulations policières. Emerson (2014) signale qu’entre 2008 et 2012 le manque de preuves suffisantes dans les 843 cas présentés au Ministère de la défense était tel que seulement 0,59% des plaintes ont été jugés recevables.

(2) Quand Francisco Huenchumilla, gouverneur de la Région de l’Araucanie entre février 2014 et août 2015 a déclaré alors qu’il était en fonction: “L’État s’est trompé et a accumulé les erreurs et ne les a toujours pas réparées (…) en tant que gouverneur, je demande pardon au peuple Mapuche pour l’usurpation de ses terres par l’état chilien et les colons qui arrivèrent ici, parce que l’état chilien les a amenées au mauvais endroit, au mauvais moment”. Sa déclaration fut approuvée par la présidente Michelle Bachellet.

Source: Journal de Notre Amérique 14, mai 2016