Désillusion de Podemos : des leçons à retenir?

Avec une majorité relative, le parti populaire (PP) a gagné les élections générales législatives espagnoles du 26 Juin avec 33% des votes, tandis que la coalition “Unidos Podemos” s’est retrouvée en 3ème position, accusant un recul considérable par rapport à la dernière élection de Décembre 2015. Quelles pourraient être les causes de ce recul? Et comment expliquer la victoire du PP en dépit des contestations sociales qui perdurent depuis des années, de la corruption qui gangrène ce parti ainsi que d’autres scandales?

 

En 2011, le mouvement 15-M (plus connu sous le nom des Indignés) a pris de l’ampleur en Espagne mobilisant des milliers dans les rue. Et pour cause, paupérisation de la population avec des nouvelles générations au niveau de vie dégradé par rapport à celui de leurs parents, un taux de chômage élevé, une corruption structurelle et un pays touché en plein fouet par la crise financière mondiale… les indignés ont manifesté leur refus de la politique d’ajustement choisie par le gouvernement en place.

Podemos, quésaco?

“Si Podemos”, oui nous pouvons, n’est point une référence au slogan électoral du président Etasunien Obama, le célèbre “Yes we can“, mais un rappel de l’origine historique de cette devise, celle du mouvement contestataire “United Farm Workers”. Se réclamant du mouvement du 15-M, ce parti a connu une ascension fulgurante en à peine deux ans d’existence. Avec plus de 350 000 adhérents, il constitue l’une des forces politiques majeures du pays. Mouvement à la base prônant la démocratie participative, l’exécutif s’articule autour des assemblées citoyennes, lieu de prise des décisions importantes telles que la stratégie politique et les programmes et des “Circulos; cercles”, espaces d’échange et d’action citoyenne incluant adhérents et non adhérents au parti, qui ne sont pas sans rappeler les assemblées citoyennes vénézuéliennes.

Le PP, vainqueur malgré tout…

Comment un parti au pouvoir ayant fait face à une grande contestation populaire gouverne jusqu’à ce jour? Pis encore, les plus hauts responsables du PP pourtant impliqués dans de grandes affaires de corruption restent intouchables. Jusqu’à la veille des élections, une affaire d’écoutes téléphoniques révélée par le journal Publico a éclaboussé le parti. Fernández Díaz, ministre de l’intérieur du gouvernement Rajoy a conspiré avec le directeur du bureau anticorruption de Catalogne pour fabriquer des preuves contre des adversaires politiques. Dans ces conversation, Díaz affirme que le président est au courant. Avec une pléthore de scandales, au lieu de chuter dans les sondages, le PP a paradoxalement surpassé ses propres résultats de Décembre dernier en recevant plus de 7,9 million de votes.

Au fil du temps, ce parti s’est doté d’un arsenal juridique répressif limitant le droit de manifester et l’establishment (medias et pouvoir en place) a orchestré des campagnes de lynchage surmédiatisées contre les figures emblématiques de Podemos afin de discréditer le parti. Tous azimuts, les raisons les plus fantaisistes sont invoquées, à l’instar de Pablo Iglesias, chef de file de Podemos, accusé à longueur d’entretiens télévisés de financement par le diable en personne : l’Iran et le Venezuela (car Fort apache, l’émission qu’il présente était diffusée sur la chaine Iranienne Hispan TV, ou encore parce qu’il était conseiller d’Hugo Chavez); d’Íñigo Errejón, secrétaire politique du parti, accusé à tort de corruption pour un contrat de recherche en bonne et due forme signé avec l’université de Malaga; ou encore de Juan Carlos Monedero, politologue et secrétaire au processus constituant et au programme de Podemos, accusé de fraude fiscale (en partie comme consultant du gouvernement vénézuélien et bolivien), pour une erreur de déclaration qu’il a corrigé à sa propre initiative avant le début de la chasse aux sorcière, pour n’en citer qu’eux.

Avec une pléthore de scandales, au lieu de chuter dans les sondages, le PP a paradoxalement surpassé ses propres résultats de Décembre dernier en recevant plus de 7,9 million de votes. Ce paradoxe s’ancre dans l’histoire espagnole et puise ses racines dans dictature. Vicenç Navarro, professeur de sciences politiques et sociales à l’université Pompeu Fabra (Barcelone) explique ce phénomène en ces termes :

Cela fait partie de l’idéologie populaire héritée du national catholicisme [fascisme espagnol], une idéologie profondément anti-démocratique, qui suppose que tous les politiciens volent… Cette corruption est perçue comme intrinsèque à la fonction publique et le monde politique, car tout le monde vole. La dénonciation de la corruption du PP, en particulier dans la dernière partie de la campagne (y compris la corruption politique), a été perçue par les électeurs du PP comme une attaque électoraliste perpétrée par les adversaires du parti. Ceci a déterminé la mobilisation massive de l’électorat en sa faveur… L’immoralité fait partie de la culture franquiste et sa tolérance est inhérente à cette culture“.

Les possibles raisons de l’échec de Podemos

Jusqu’au dernier moment, les sondages relatifs aux intentions de votes plaçaient la coalition “Unidos Podemos”, composée de Podemos, Izquierda Unida et d’autres partis de gauche, comme seconde force politique. Un tel scénario aurait très probablement propulsé Pablo Iglesias à la tête du gouvernement Espagnol, mais à la surprise générale cette coalition n’a obtenu que 22%, perdant ainsi 1,2 millions de votes par rapport à l’élection précédente. Avec peu de recul, personne ne peut affirmer avec certitude les causes de cette chute, mais l’adoption d’une stratégie électorale en discordance avec leurs discours progressistes idéalistes serait bien l’une des causes.

De la confession de Juan Carlos Monedero, le parti a voulu gagner et fédérer les plus grand nombre de votants de différents horizons, en multipliant les apparitions médiatiques [inquisitions vs. justifications] et en tenant volontairement un discours vide pendant la campagne électorale, sans expliquer assez leur alternative politique ni tenir un discours émancipateur claire vis-à-vis des partis qui l’opposent.

Une partie de leur base votante s’est-elle sentie en rupture avec ce discours, ou du moins n’a-t-elle pas été convaincue par ce choix? Est-ce une bonne stratégie? Peut-être pas, car ils ont la preuve que rien ne sert d’aller piocher dans la base électorale des autres partis ni de lancer des promesses sensationnalistes, du type “nous annulerons une partie de la dette” ou “les expulsions” sans prendre le temps de les expliquer à la base.

Ne vaut-il pas mieux de mettre plus d’efforts afin de politiser les millions qui ne votent pas? En outre, mettre en avant des profils de jeunes universitaire, c’est bien, mais les autres segments moins favorisés de la population ne se trouvent-ils pas sous-représentés?. Pourquoi n’a-t-on pas mis en valeur le discours des figures historiques de la lutte ouvrière comme par exemple les quelques membres du SAT (Sindicato Andaluz de Trabajadores) qui les ont rejoint ?

Cette stratégie électorale pourrait en partie s’expliquer par la pensée du théoricien argentin Ernesto Laclau et de la professeur en philosophie belge Chantal Mouffe, dont Podemos s’inspire (sous l’influence d’Iñigo Errejón qui se base notamment sur cette pensée dans son travail doctoral?). Les deux universitaires développent l’idée de l’importance des signifiants vides dans la domination d’un champ communautaire global. Ce dernier est considéré comme un espace discursif qui doit établir une logique d’équivalence entre les revendications des différents groupes/classes sociaux-les afin de réaliser la plénitude de la communauté, l’intérêt général et surpasser la tension existant entre le particularisme et l’incarnation universelle de l’hégémonie.

Pour plus de clarté: “Si, par exemple, les revendications féministes s’intègrent dans des chaines d’équivalence avec celles des groupes noirs, des minorités ethniques, des militants des droits civiques, etc. elles acquerront une perspective plus globale que si elles restent confinées à leur propre particularisme“. (1) Mais pour paraphraser Laclau, n’ont-ils pas dilué leur identité politique? 

Ce qui a été accompli jusque-là est considérable et Podemos a démontré sa capacité à défier le bipartisme (PP/PSOE) dans plusieurs régions. Il lui reste une marche de manœuvre pour influencer le nouveau gouvernement en formation et comme le dit si bien Monedero, “a la primera no va la vencida“, ce n’est qu’une bataille de perdue pour une si jeune formation politique. Si elle tient bon, elle arrivera après quelques années à la tête du gouvernement, comme ce fut le cas pour Syriza en Grèce. Mais sera-t-elle capable de préciser son discours, d’identifier ses erreurs et de les corriger?

Note:

  1. Voir: Ernesto Laclau : La guerre des identités. Editions la découverte (2015).

 

Source: Investig’Action


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