Démocratie, une vieille histoire

N’est-il pas nécessaire de reconquérir l’espace de la parole démocratique « mise à mal par la technocratie, la société de la marchandise et du spectacle»? Pensons-y !

 

 

Deux conceptions de la démocratie

Comparons tout simplement, pour autant que le sujet soit simple, la démocratie telle qu’elle se pratiquait chez les Athéniens (moins 400 avant notre ère) avec la démocratie telle que l’envisage J.J. Rousseau (18è siècle). Essayons de déceler ce qui les rapproche et ce qui les distingue.

 

La démocratie selon les « citoyens » athéniens

Qu’est-ce qui favorise l’émergence de la démocratie à Athènes ? La crise. Déjà ! Une crise sociale qui amène les citoyens à réfléchir à un meilleur système politique et à une meilleure façon de s’organiser pour la surmonter. Il existe en effet un esclavage pour dettes qui affecte le paysan qui n’est pas propriétaire de la terre qu’il cultive. D’autre part, émerge une nouvelle classe sociale enrichie par le commerce qui revendique la fin du monopole des nobles sur la sphère politique. Car, à l’origine, Athènes connaît une forme de gouvernement où le pouvoir est détenu par les aristocrates, l’élite de la société par la richesse et la naissance. Cette élite, composée de quelques familles de grands propriétaires, détient les terres et dirige la cité, le reste du peuple n’a aucun pouvoir. La paupérisation des uns, l’enrichissement des autres font monter les tensions. L’histoire est décidément un éternel recommencement.

Pour répondre à cette crise, des réformes sont envisagées qui aboutissent à un régime politique nouveau : la démocratie pour les hommes libres. Une démocratie qui ne s’entend pas du tout dans le même sens que celui que nous lui donnons actuellement puisque ne sont concernés que les citoyens mâles et libres, c’est-à-dire ni les esclaves, ni les femmes, ni les étrangers, ni les hommes qui n’ont pas accompli leur service militaire. Seul un certain pourcentage de la population est donc concerné. L’idée est de donner voix au chapitre à celui qui est capable de défendre la cité sans devoir entretenir une armée permanente.

 

Différentes réformes voient le jour

Dracon, d’abord, introduit une législation sur les meurtres : tout meurtrier est soustrait à la vengeance, un véritable procès doit se dérouler devant les tribunaux et la peine doit être exemplaire (d’où le terme de « draconien » pour signifier une sévérité sans failles). Cette législation affirme l’autorité de l’Etat, établit un droit identique pour tous et protège donc le coupable contre une mesure arbitraire.

Solon, ensuite, abolit l’esclavage pour dettes et affranchit ceux qui étaient tombés en servitude pour cette raison. Il met en place le tribunal du peuple, tous les citoyens ont accès aux jurys qui sont constitués par tirage au sort. Il étend le droit de défense et d’accusation à n’importe quel citoyen. Il rédige un nouveau code de lois et de procédures légales.

Clisthène, un peu plus tard, s’investit pour créer un régime plus égalitaire. Il élimine l’organisation politique fondée sur les tribus et conçoit un nouveau système fondé sur la répartition géographique. De petits territoires deviennent l’unité de base des réformes (régionalisation déjà ?). Il n’existe plus alors de tribu qui puisse représenter une force locale, c’est le début de l’égalité entre les citoyens car cette réforme assure l’égalité dans la participation à la vie politique et empêche la concentration des pouvoirs. Chacun peut alors proposer une idée qui sera examinée et débattue en public.

 

Un système imparfait

Bien sûr, comme dans tous les systèmes il existe des failles : lors d’une accusation, l’accusateur peut être rémunéré en fonction des amendes infligées au coupable, ce qui peut encourager la délation. Et, s’il est permis de faire un rapprochement avec un concept qui n’existait pas encore à l’époque, on pourrait admettre que les Grecs d’Athènes avaient leurs populistes. On les appelait « sophistes », ils possédaient l’art de la parole et s’entendaient à merveille pour persuader les indécis ou les peu instruits. Déjà le problème des parcours scolaires ! Que l’on veuille prouver le bien-fondé d’une mesure ou son exact contraire, il n’est pas difficile de trouver des arguments, il suffit de « sentir » son public et de correspondre à ses attentes, ses craintes, ses humeurs. Etudier le droit et apprendre à bien parler est fort utile.

 

Un système meilleur que le nôtre ?

Néanmoins, nous voyons notamment (et rétrospectivement) à cette époque : le vote à main levée (les Grecs n’ont pas inventé l’isoloir), le vote à la majorité simple (les coalitions ne sont pas de mise), la liberté pour les citoyens d’intervenir dans la vie politique (il s’agit de démocratie directe et non représentative), le renouvellement annuel ou bisannuel des mandats (les Grecs ne sont pas carriéristes, le mandat n’est pas « professionnel »), l’instauration d’un tribunal populaire (la Cour d’Assises n’est pas menacée). Un conseil de Sages veille au respect de la constitution (qui n’est pas réformée régulièrement). Il s’agit d’instaurer une égalité active parmi les citoyens.

Autre différence majeure avec ce que nous connaissons actuellement : il n’y a pas de séparation entre la vie publique et la religion. Les serments se prêtent devant les dieux (et non devant un roi ou une autorité publique dûment mandatée) et les fêtes religieuses sont organisées pour témoigner de la cohésion sociale. Il y avait beaucoup de dieux et ça ne dérangeait pas.

Quelques bémols : pour être politiquement et utilement actif, il faut avoir le temps, il faut idéalement être compétent et il faut être intègre. Avoir le temps est effectivement une contrainte pour quelqu’un qui doit travailler pour pouvoir se nourrir. Etre compétent peut, semble-t-il, s’acquérir. Certains philosophes défendent actuellement la thèse de l’égalité des capacités d’apprentissage, ce serait en effet la volonté et la confiance en soi qui permettrait d’acquérir les connaissances utiles. L’intégrité, enfin, est une question de conscience.

 

L’avis de deux philosophes de l’époque athénienne

Si Platon estime que la cité doit être guidée par des philosophes, Aristote pense au contraire que la société est une communauté d’être vivants qui évoluent ensemble, se structurent, et que la politique est une activité qui se construit. L’instruction politique est favorisée quand les gouvernés sont encouragés à participer. Et les extrémistes sont mis sur la touche puisque, quand il y a beaucoup de votants, les extrêmes s’annulent, ce qui favorise la poursuite dans une voie modérée pour le bien de la société.

 

La position de JJ. Rousseau

Deux mille cinq cents ans plus tard (environ), J.J. Rousseau prend la plume pour, à son tour dénoncer la politique dominante de son époque : la monarchie absolue. Et c’est dans l’antiquité grecque qu’il trouve en partie son inspiration : les puissances légitimes sont les citoyens. Une différence de taille cependant : la population est beaucoup plus nombreuse et le commerce joue un rôle de premier plan. La société a évolué, les besoins aussi ainsi que l’esprit de compétition.

Pour que cette société reste unie, il faut que les individus soient reliés entre eux. D’où l’idée qu’ils doivent se mettre ensemble pour voter les lois qu’ils respecteront ensuite. Ce qui induit qu’ils s’engagent doublement, d’abord pour élaborer les lois et ils auront donc droit à la parole, ensuite pour les faire appliquer et se les appliquer à eux-mêmes. « Le Contrat social » explique abondamment ce programme : Le peuple est souverain puisqu’il possède le pouvoir de décision, le sujet se soumet aux lois qu’il a lui-même voulues. Les individus qui peuvent avoir chacun des intérêts particuliers s’associent pour dégager une volonté générale qui ne sera pas la somme des volontés individuelles mais dont le but est d’assurer le bien commun.

 

Liberté, égalité, du point de vue de Rousseau

« Trouver une forme d’association par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant. ». Dans son livre Du Contrat social Rousseau relève ce défi en présentant sa solution : « L’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté. Car, premièrement, chacun se donnant tout entier, la condition est égale pour tous, et la condition étant égale pour tous, nul n’a intérêt de la rendre onéreuse aux autres.”

 

Le législatif et l’exécutif (comparaison du Contrat social avec la démocratie athénienne)

Législatif

Pour J.J. Rousseau, le peuple est souverain, il fait les lois qui s’imposent à tous, responsabilité qui demande de la réflexion et de la délibération. Comme chez les Grecs d’Athènes, cette souveraineté ne se délègue pas. Tout au plus, il peut être fait appel à des commissaires pour préparer l’élaboration des lois.  Par contre, pour J.J. Rousseau, ce ne sont pas les extrémistes mais les intérêts particuliers qui sont mis sur la touche et la délibération se fait plus en conscience qu’en public. Une fois votée la loi s’applique à tous. Les mêmes libertés sont accordées et les mêmes contraintes sont imposées à tous les citoyens, l’impartialité est ainsi garantie.

 

Exécutif

Pour J.J. Rousseau, l’exécutif est assuré par un gouvernement qui veille à l’exécution de ces lois et à la gestion quotidienne, et c’est une responsabilité qui demande de la compétence. Chez les Grecs d’Athènes, les responsables qui assurent le pouvoir exécutif ne sont pas forcément plus compétents que les autres puisqu’ils sont tirés au sort.

 

La différence majeure

Pour les Grecs d’Athènes, c’est l’égalité qui fonde la liberté. Les « citoyens » bénéficient d’un statut strictement égal, ils peuvent participer et voter à l’assemblée, ils peuvent accéder à différentes fonctions politiques et peuvent prendre la parole sans être censurés.

Pour Rousseau, c’est la liberté qui crée l’égalité et la souveraineté. Rousseau prône en effet de « trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pourtant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant ».

 

Et pour nous, à notre époque

N’est-il pas nécessaire de reconquérir l’espace de la parole démocratique « mise à mal par la technocratie, la société de la marchandise et du spectacle. Ne faut-il pas « tisser de nouveaux liens entre des citoyens trop souvent tétanisés par le sentiment trompeur de leur isolement bien qu’ils soient des millions à souhaiter une réinvention de la vie politique ». comme l’écrivait Raoul-Marc Jennar en décembre 2015 ? Pensons-y !

 

Source: Investig’Action