Berlin 1938, Caracas 2017

Le chaviste de Caracas en 2017 ressemble de plus en plus au juif de Berlin en 1938…

 

Le 3 avril dernier, le Conseil permanent de l’Organisation des États américains (OEA), après avoir été l’artisan du coup d’État interne à la présidence de la Bolivie et après avoir trahi la présidence du Honduras, a adopté une résolution qui somme le Venezuela de « revenir à l’ordre démocratique ». Cette résolution illégale, puisqu’elle n’a pas reçu le soutien de la moitié des pays membres plus un nécessaire, a été perçue par l’opposition vénézuélienne comme un blanc-seing pour entamer une série de manifestations de rue presque quotidiennes, à base de revendications confuses sur la liberté mais avec une demande qui s’est révélée être centrale, celle de la démission de Nicolas Maduro et de la tenue d’élections présidentielles aussi vite que possible. Demande que l’on peut qualifier de capricieuse puisque selon le mandat constitutionnel les prochaines élections présidentielles sont prévues pour fin 2018.

 

Les protestations de rue de l’opposition (auxquelles ne s’unissent d’ailleurs jamais les quartiers modestes) se terminent presque toujours par des faits de violence. Elles comptent souvent dans leurs rangs quelques encagoulés qui participent à l’aide d’armes conventionnelles ou artisanales, elles peuvent s’appuyer sur une logistique importante qui leur fournit de l’argent, des transports, des cocktails Molotov, des masques anti-gaz onéreux, frondes, des munitions, des casques et des protections. Ces manifestants masqués menacent les chauffeurs de bus, à travers des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, de brûler leur véhicule s’ils circulent dans la ville afin de paralyser l’activité économique.

 

Au cours des six dernières semaines, les extrémistes ont mis le feu à de nombreux minibus, taxis et cars en tout genre. Les manifestations de rue ont pour but de surprendre les autorités puisqu’elles sont effectuées sans autorisation préalable dans n’importe quelle rue. Les stations du métro ferment à l’approche des manifestants afin de prévenir les attaques contre ses infrastructures et son personnel, comme cela est arrivé à plusieurs reprises. Face à ces groupes violents qui agissent comme les chemises brunes sous l’Allemagne d’Hitler (je n’inclus pas dans cette comparaison tous les opposants, mais seulement les encagoulés), les forces de l’ordre de l’État ont recours uniquement au gaz lacrymogène afin de les repousser, Maduro ayant interdit l’usage de projectiles en caoutchouc.

 

De manière générale, les encagoulés ne font l’objet d’aucune critique venant de l’opposition malgré leur violence démesurée et malgré les preuves que nombre d’entre eux sont rémunérés. Et c’est même le contraire qui se passe, puisqu’ils sont qualifiés de manière romantique comme des « résistants ». Ils ont même été harangués, avant de sortir et de se livrer à leurs rituels d’intolérance, par le vice-président de l’Assemblée nationale et leader du parti Voluntad Popular, Freddy Guevara.

 

Une méthode largement utilisée par les manifestants de rue reste celle de l’installation de barricades dans les principales rues et avenues, et les franchir n’est pas une bonne idée puisque beaucoup sont morts en essayant de le faire. Depuis le début des manifestations violentes (ou guarimbas [barricades, NdT], comme elles sont appelées au Venezuela), 50 personnes ont perdu la vie à ce jour et plus d’un millier ont été blessées, selon les chiffres officiels du Ministère public.

 

Concernant les morts, les lapsus de Lilian Tintori, épouse du prisonnier politique Leopoldo Lopez devenue une des principales figures de l’opposition, interpellent toujours autant. Elle a par exemple rédigé un tweet en 2015 qui disait « même si cela doit coûter la vie à des milliers de Vénézuéliens, nous continuerons de lutter… »

 

Plus récemment, elle a appelé les jeunes à descendre dans la rue, déclarant qu’ « aucune mort ne serait vaine ». Mais ce genre d’actes manqués n’est pas uniquement l’apanage de Tintori puisqu’en avril dernier, le leader du parti politique Action démocratique, Henry Ramos Allup, regrettait déjà les morts à venir dans le cadre des manifestation actuelles.

 

Ce cocktail psychologique de haine et de peur, alimenté depuis des années par les médias et renforcé par les réseaux sociaux, ronge la société comme un cancer. Le 18 mai dernier, José Rafael Noguera, un jeune chaviste, ainsi que sa sœur, ont dû descendre du bus qui les transportait à cause des barricades de l’opposition qui empêchaient la circulation.

 

Alors qu’ils traversaient à pied la Plaza Francia (plus communément appelée Altamira), épicentre des manifestations de l’opposition dans la capitale, comme l’a été la place Maïdan pour les Ukrainiens en 2014, une femme a invectivé Rafael et sa sœur parce que cette dernière arborait une chemise rouge, « ce sont des chavistes », a-t-elle même avancé. Rafael a courageusement confirmé la supposition de cette dame, et la foule s’est alors mis à le frapper et a menacé de le brûler vif. Il s’est enfui à toute vitesse vers un véhicule de police pour demander de l’aide, et il a ensuite été transporté dans un centre de soins pour être soigné.

 
Ce même jour, un commerçant a été pris pour un fonctionnaire du gouvernement de Nicolas Maduro et s’est fait passer à tabac dans un centre commercial de Caracas. Une autre fois encore, sur la Plaza Francia, Orlando José Figuera Esparragoza, un jeune de 21 ans, a été brûlé et poignardé par la « résistance » après avoir été pris pour un chaviste « infiltré » dans une manifestation de l’opposition.

 
Jacobo, l’un de mes étudiants à l’Université Bolivarienne du Venezuela (UBV), traversait le campus de l’Université Centrale du Venezuela (UCV), bastion de l’opposition politique, avec un sac à dos rouge qui ne comportait aucun autre signe indiquant son bord politique si ce n’est sa couleur, associée au chavisme et il a dû se heurter à quelques étudiants de l’UCV qui l’ont traité de « chaviste de merde ».

 

Jacobo s’est contenté de sourire à contrecœur et d’accélérer le pas. Une mère qui se trouvait dans le parc pour enfants où j’ai l’habitude d’amener mon fils m’a demandé où je travaillais. Quand je lui ai répondu que je travaillais à l’UBV, sa surprise et son indignation se lisaient progressivement sur son visage lorsqu’elle m’a demandé : « Mais alors vous êtes en faveur du processus [bolivarien] ?! »

 
Récemment, la journaliste de l’opposition Patricia Poleo, comme si elle était la porte-parole d’un futur gouvernement chaviste, a déclaré qu’il ne fallait pardonner à aucun des fonctionnaires du gouvernement, pas même à la dernière des secrétaires. Des tweets écrits par d’autres journalistes anti-chavistes ont même appelé à commettre des actes de harcèlement contre les partisans de la Révolution bolivarienne dans n’importe quel endroit où ils pourront être identifiés.

 
Je partage ces anecdotes car elles sont un indicateur du climat psychologique et social qui règne au Venezuela, où la condition de chaviste est devenue quelque chose de réprimandable et où il faut se faire discret si l’on ne veut pas passer un sale quart d’heure ou mettre en danger son intégrité physique. Il y a comme une impression que le chaviste de Caracas en 2017 ressemble de plus en plus au juif de Berlin en 1938.
 

Caracas, 23 mai 2017

 

Source: Le Journal de Notre Amérique

 

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