Après les élections, quel avenir pour l’Argentine ?

Comme le montrent la diminution du prix des matières premières ainsi que l’absence de structures solides au sein d’un système politique national tumultueux, l’Argentine traverse une situation difficile. Par ailleurs, le pays est en pleine période électorale, les trois principaux rivaux étant tous de droite. Que s’est-il passé au cours des dix dernières années et comment en est-on arrivé là ? Cette spirale a débuté en 2002. Le futur de la nation est étroitement lié, d’une part aux jeux de pouvoir et, d’autre part, au contexte international.


Élections en Argentine

Les élections internes, appelées PASO (primaires ouvertes, simultanées et obligatoires) ont été mises en place en Argentine afin de déterminer les candidats de chaque parti ou alliance. Étant donné qu’elle est simultanée et que, dans la plupart des cas, les candidats sont élus auparavant, dans de toutes petites pièces et en étant simplement pointé du doigt, l’élection supposée être interne se rapproche en réalité plus d’un sondage. Elle est inutile car elle n’a presque aucune fonction ; cependant, elle a de lourdes conséquences : tout d’abord, les partis qui n’obtiennent pas au moins 1,5% des voix ne peuvent pas atteindre l’élection générale, et donc les votes destinés à ceux-ci seront redirigés vers d’autres partis. Ensuite, les opposants connaissent parfaitement la meilleure option qui leur permettra de vaincre leur adversaire. Ainsi, une partie des votes à faveur de certains partis seront redistribués au parti placé en deuxième position, considéré comme la seule possibilité de battre le gagnant du PASO.

Durant la PASO, trois candidats se sont opposés pour la présidence : le gouverneur Daniel Scioli, membre du Front pour la victoire (connu également sous le nom de Parti justicialiste) ; Mauricio Macri de Cambiemos, alliance entre la droite néolibérale et l’Union civique radicale (UCR), également un parti traditionnel qui représente la social-démocratie ; enfin, Sergio Massa de l’UNA, une alliance qui regroupe des membres provenant de tous les partis, principalement ceux du PJ (Parti justicialiste) qui ne sont pas affiliés du FPV (Front pour la victoire).

Le vainqueur est Daniel Scioli, le candidat de la coalition au pouvoir, le Front pour la victoire (FPV). Ce dernier arrive en tête avec 38,41 % des suffrages, devant Cambiemos, qui totalise 30,07 % des voix. L’UNA s’est retrouvée en troisième position avec 20,63 % des suffrages. Les partis de gauche ont quant à eux obtenu des résultats insignifiants, avec 3,31 % des voix pour le Front de gauche.

Les trois candidats principaux se trouvent très à droite sur l’échiquier politique. Deux d’entre eux, Massa et Macri, servent de marionnettes à Washington. En ce qui concerne Daniel Scioli, il a commencé à assumer ses fonctions sous le gouvernement de Carlos Menem, ancien président corrompu et connu pour ses politiques néolibérales. L’actuelle présidente Cristina Kirchner a fait en sorte que M. Scioli se présente en tant que candidat pour la présidence. Son soutien politique résulte donc de ses « bonnes » prises de position, et particulièrement envers le pouvoir actuel. La présidence se disputera entre Daniel Scioli et Mauricio Macri, tous deux fils de chefs d’entreprises.

Krichner et Scioli se sont déjà opposé à plusieurs reprises. Le « kirchnérisme », mouvement qui tient son nom de l’actuelle présidente, a attaqué durant les 12 dernières années le mouvement de M. Scioli. Ce dernier souffre d’un double handicap : il ne peut faire fi du kirchnérisme et, dans le même temps, ce dernier est dans l’incapacité de trouver un successeur.

Retour aux sources

Pour comprendre la situation actuelle, revenons 14 ans en arrière, en 2001, date à laquelle a débuté la transition politique. Le 19 et le 20 décembre 2001, des centaines de milliers de personnes ont manifesté dans les rues, mécontents du système politique et désirant une réforme de celui-ci. Ce pic de mobilisation des masses s’est étendu jusqu’aux premiers mois de l’année 2002. Le rejet des projets néolibéraux et la fervente opposition envers les représentants au pouvoir ont eu des conséquences importantes : les rapports de force entre les différentes classes sociales, ainsi qu’entre les fractions de la bourgeoisie, ont été bouleversés. Par ailleurs, d’autres changements au niveau politique ont été contestés par l’ensemble de la population. Le kirchnérisme s’explique donc par ces différents changements majeurs, et il a été assez malin de s’adapter à cette situation afin d’en tirer avantage.

Comment est-on passé d’une époque où les politiques néolibérales et les hommes politiques étaient décriés, à la situation actuelle, où la présidence se dispute entre trois candidats encore plus critiquables ? Si le contexte le justifiait (en 2001), auraient-ils également été répudiés ?

En 2003, Nestor Kirchner a assumé la présidence. Son épouse Cristina Fernandez, lui a succédé pendant deux mandats. Pendant ces 12 années, l’Argentine n’a pas subi de changements majeurs. Une politique dite de “recomposition” a été appliquée de manière systématique. Il faut savoir que recomposer signifie le contraire de transformer, bien qu’il soit nécessaire de passer par une transformation afin de recomposer. Les changements ont été réalisés de manière à rétablir la légitimité du capitalisme, réputé pour son caractère instable et qui avait déjà fait l’objet de critiques vives. Le rôle du gouvernement, comme l’aurait été celui de n’importe lequel à cette époque (à l’exception d’un gouvernement révolutionnaire), était de rétablir l’ordre et sa crédibilité. C’est d’ailleurs la tâche que s’était confié Nestor Kirchner dès son inauguration en tant que président. Son plan a porté ses fruits, comme l’atteste l’orientation politique des trois candidats à la présidence, tous de droite.

Il convient de souligner que rétablir un système capitaliste suppose la mise en place d’instruments solides, légitimes et stables destinés à l’exercice du pouvoir. Cela implique l’acquisition d’une série d’éléments indispensables : des partis crédibles et solides ; des institutions étatiques légitimes capables de donner des réponses concrètes et d’autres institutions non-étatiques qui jouissent du même rôle. Dans l’Argentine actuelle, aucun de ces éléments n’est présent, on peut donc en déduire que la tentative du kirchnérisme est un échec.

Bien qu’il semble avoir réussi à atteindre quelques-uns de ses objectifs, le kirchnérisme n’a pas été capable de mettre en place des fondements solides. Par conséquent, on a affaire à un résultat contradictoire : un succès dans la conjoncture, comme le montre la stabilité politique durant ces 12 dernières années, mais un échec en ce qui concerne les structures dans leur ensemble, signe d’une profonde décadence sociale. Cependant, la débâcle n’a pas encore atteint toute son amplitude mais il est probable que l’avenir change la donne.

Comme cette étape a débuté avec une modification dans les rapports de force entre les différentes classes sociales, ceux-ci ont été réintroduits dans le cadre de la recomposition. De ce point de vue, on peut parler d’un succès partiel : une bonne partie des révolutionnaires ont rejoint des organisations « kirchnéristes » qui ont contribué au rétablissement d’un système capitaliste. Bien qu’il soit important, ce succès ne permet pas de répondre à la question suivante : le kirchnérisme a-t-il réussi à rétablir les rapports de forces entre les classes à la faveur de la bourgeoisie ? On pourrait citer quelques éléments qui soutiennent cette position. Cependant, cette question ne trouvera de réponse claire que dans les prochains mois. Il convient de se demander, à la vue de élections qui détermineront le sort du prochain gouvernement, si le peuple est prêt à accepter ce système qu’il avait auparavant rejeté (dans les années 90, puis à nouveau en 2001), qu’il considérait comme une atteinte à leur mode de vie.

Les raisons économiques des succès et des échecs

Le succès partiel de la recomposition se doit à l’amélioration de l’économie du pays, grâce au marché international des matières primaires. Le soja transgénique figure parmi les produits les plus demandés, avec la Chine qui en a besoin pour nourrir ses porcs.

Le modèle adopté par le gouvernement actuel est un modèle basé sur « le développement par inclusion sociale », avec un degré d’inclusion très élevé à un moment où le pays traverse une situation très difficile. Ce modèle existe surtout en raison de la reprise économique après la crise, de la dévaluation du taux de change qui a augmenté la compétitivité et de l’augmentation du prix des matières premières au niveau mondial. Sans ces trois facteurs, une forte inclusion sociale n’aurait pas été possible. Par ailleurs, seule la dévaluation est liée à la politique du gouvernement, bien que dans ce cas-ci, la décision ne provient pas du pouvoir actuel mais de l’ancien gouvernement. C’est pourquoi nous soutenons le fait qu’il n’existe pas de réel modèle avec comme objectif l’inclusion sociale, celle-ci étant le résultat de facteurs externes au gouvernement. Certes, le gouvernement a pris des mesures ponctuelles afin d’atteindre cet objectif, mais celles-ci n’ont pas donné lieu au résultat globale, qui trouve son explication dans les deux autres facteurs cités plus haut.

Au cours des dix dernières années, le pays a souffert du manque d’un modèle axé sur le développement. Le soja, le pétrole et l’industrie minière constituent les produits phares de la nation. Les entreprises transnationales ont monopolisé ce secteur et l’extraction de ces produits (seul une portion du pétrole a été extraite, tardivement, par l’entreprise étatique YPF). En ce qui concerne le soja et le secteur minier, ces deux activités ont pris de l’ampleur par le biais de l’utilisation de technologies très nocives à l’environnement et à la santé.

Parmi les activités industrielles, le gouvernement a mis l’accent sur deux d’entre elles en particuliers : le secteur du montage automobile et des appareils électroménagers, aux mains des multinationales. Nous insistons sur l’aspect de montage, car il ne s’agit pas de fabrication mais plutôt d’assemblage (à noter que les pièces de fabrication locales sont très peu employées). On parlera de machine, plutôt que d’industrie, qui présente plus de complexités. Ces deux secteurs souffrent d’un important déficit commercial car ils n’ont pas les moyens d’importer (chez Ford ou Samsung) les pièces d’assemblages pour fabriquer des voitures ou des téléphones et ainsi faire du profit par le biais de devises, qui se font de plus en plus rares…

Politique internationale : l’Argentine abandonne l’Amérique du Sud ?

L’aspect le moins critiquable du gouvernement est celui de sa politique envers l’Amérique du Sud. Bien qu’il n’ait pas mis en place un processus de transformation majeur, le pays a soutenu le processus d’intégration sociale qui a débuté il y a 15 ans. Grâce aux mesures politiques qu’ils ont adoptées, l’Argentine et le Brésil ont empêché la tentative d’isolement menée par le gouvernement des États-Unis, avec comme objectif de renverser les gouvernements des pays comme le Venezuela, la Bolivie, l’Équateur et Cuba. Pour avoir tenu tête aux États-Unis, les gouvernements argentin et brésilien ont été systématiquement attaqués ; le Brésil est actuellement victime d’une des attaques les plus violentes de ces dernières années.

Qu’adviendra-t-il de cette mesure politique en matière internationale à l’issue des élections ? Les trois candidats vont certainement l’éradiquer. Comme mentionné plus haut, deux d’entre eux vont se plier à la volonté de Washington. Quant à Scioli, il tentera d’arriver au même objectif mais dans un contexte différent : d’une part, il hérite d’un modèle politique avec des fondements contraires (du moins, dans l’idéologie) à la soumission à l’impérialisme américain et, d’autre part, Scioli a le soutien du Pape François.

Une petite digression s’impose. Le Pape François tient envers l’Amérique latine un discours empreint d’ambiguïté. Sa conception stratégique doit être étudiée à trois niveaux : il cherche à faire progresser l’intégration du continent, tout en rejetant les processus révolutionnaires qui ont permis cette intégration (quelle contradiction !), en veillant à ne pas les affronter de face mais plutôt en critiquant leur fondement social. Cet équilibre entre le rapprochement et l’affront s’est reflété lors de sa visite en Bolivie. Evo Morales a laissé un témoignage symbolique à cet égard, montrant qu’il a cerné la position du Pape lors de sa visite.

S’il est élu président, Scioli devra tenir compte de ces deux aspect contradictoires exprimés par le Pape François et par le gouvernement actuel. Cependant, d’autres partis tenteront de l’amener à un face à face avec les gouvernements de l’ALBA (Alliance bolivarienne pour les Amériques). Dans cette hypothèse, Scioli sera à la tête d’un gouvernement qui vacillera entre ces deux positions. Une fois le conflit résolu, il se pliera aux injonctions des États-Unis. Le scénario inverse n’est pas envisageable.

Si ces différences entre les candidats en matière de politique internationale sont bien présentes, elles existent également au niveau politique dans certains domaines, bien qu’elles soient inexistantes dans d’autres. Tous proposent le même projet : mettre l’accent sur l’exportation des matières premières, attirer les investisseurs étrangers et rembourser la dette externe.

Les conditions économiques du prochain gouvernement

Deux grands problèmes se posent : premièrement, les prix des matières premières qui ont bâti la réputation du gouvernement actuel ne sont plus les mêmes ; deuxièmement, l’épuisement du cycle économique débuté en 2002 (la croissance du pays étant très faible) se pointe de concert avec la crise capitaliste qui a atteint un nouveau pic qui touche tous les pays, et en particuliers ceux les plus développés. Ces deux facteurs augurent un avenir incertain et assez pessimiste pour le pays et ses habitants.

En résumé : chute du prix des matières premières, épuisement du cycle économique débuté en 2002, crise capitaliste à échelle internationale, implosion du système politique qui manque d’instruments solides et attaque de la part du gouvernement Obama contre l’Amérique latine avec comme premier objectif de bouleverser les rapports de force en Argentine et au Brésil pour ensuite atteindre son objectif principal : renverser les gouvernements révolutionnaires du Venezuela et de la Bolivie. Ces facteurs marqueront la vie politique du pays à l’avenir et sont plus importants que l’analyse des résultats électoraux. Ils détermineront la position politique du prochain président, qui devra garder à l’esprit la question suivante : « comment réagira le peuple argentin face à une probable attaque contre ses conditions de vie ? »

Lire aussi :

- Daniel Scioli : continuité ou changement ? par Marcelo Massoni

- La tentation néolibérale et néocoloniale de la droite argentine par Tarik Bouafia

Source : Dossier Elections en Argentine, Le Journal de Notre Amérique n°7, octobre 2015 (à paraître)