Affaire « ChuzaDAS »: huit années d’espionnage et de barbarie

 

Espionnage, menaces, persécutions et assassinats contre des leaders sociaux, les professeurs et les syndicalistes sociaux et politiques, les exilés(ées) colombiens(nes)… Une longue série de faits graves, qui ont eu lieu lors des deux dernières périodes du gouvernement d’Alvaro Uribe, est l’objet d’une impressionnante investigation dans «ChuzaDAS», le nouveau livre du reporter  Julián F.Martinez. Un texte qui réhabilite la mémoire historique et la dignité de celles et ceux qui ont été pourchassés par des opérations extrajudiciaires d’infiltration et de harcèlement par l’État. Mettre en lumière ce délicat chapitre de la Colombie est indispensable afin que l’histoire ne se répète pas. Interview réalisée par Jorge Freytter-Florian & Alex Anfruns
 

Dites-nous, qui est Julián F. Martínez ?

 
C’est une question difficile car parler de soi est une tâche complexe, non seulement à cause du risque de tomber dans les auto-éloges mais aussi parce qu’il il faut avoir la capacité d’être auto-critique. Julián Martínez est un citoyen colombien tout ce qu’il y a de plus banal et qui a trouvé, dans le journalisme, la meilleure façon de parler de sa patrie. Cela fait 8 ans que j’oeuvrecomme reporter professionnel et je travaille actuellement à Noticias Uno qui est un journal télévisé indépendant qui émet les week-ends en Colombie. Là, je me charge des sujets judiciaires, environnementaux, des droits de l’homme, de la politique ainsi que de la corruption dans l’administration publique. La philosophie du journal permet de nous ouvrir sur divers champs pour développer des projets d’investigations sous la directive de notre supérieur, le journaliste Ignacio Gomez. J’ai étudié la communication sociale et le journalisme et j’ai toujours pensé que notre Colombie avait besoin de reporters qui exercent leur métier de manière indépendante et toujours avec distance par rapport au pouvoir.
 

Dans quel contexte fut rédigé le livre : ChuzaDAS ?

 
ChuzaDAS fut rédigé car il y avait nécessité de laisser un document historique qui restaure la vérité sur des faits graves qui ne doivent pas se répéter. Mais également parce que le dossier et le nombre d’inculpés allaient ”crescendo” et parce que plusieurs fois dans les journaux ou à la télévision on parlait de ces délits de manière biaisée.

Le président Álvaro Uribe a changé le DAS (Departamento Administrativo de Seguridad, services de renseignement colombiens, NdT) en une police militaire pour satisfaire son intérêt personnel et politique. La police du président a commis plusieurs délits graves, de l’interpellation illégale au crime, puisque le DAS est arrivé à assassiner des défenseurs des droits de l’homme et des syndicalistes pour le simple fait d’avoir critiqué le gouvernement. En plus de cela, le DAS a élaboré des campagnes de terreur, des menaces de mort, des stratégies d’intimidation, de suivis, d’espionnage et le sabotage des activités que développaient légitimement les critiques du gouvernement Uribe. Cinq groupes ont été déclarés comme ennemis de la politique de “sécurité démocratique” : des défenseurs des droits de l’homme, des syndicalistes, des journalistes indépendants, des adversaires politiques et des magistrats de la Haute Cours. N’importe qu’elle personne qui se trouvait dans ces groupes et qui montrait sa divergence avec le président finissait dans la liste noire du DAS.

Ainsi, j’ai toujours été sûr depuis 2009, époque où a explosé le scandale, que les Chuzadas (écoutes téléphoniques illégales) du DAS allaient non seulement être plus négatifs que le président Uribe lui-même, mais que la gravité des crimes exécutés avait besoin d’une explication complète pour que l’opinion publique comprenne. De cette manière, un livre pouvait raconter à la société simplement et clairement pourquoi et comment on a utilisé le renseignement d’état et comment celui-ci a employé des méthodes illicites et même protégé les vrais terroristes en Colombie, puisque le gouvernement du président Uribe protégeait les paramilitaires.

Certains d’entre eux se réunissaient avec les secrétaires de la Présidence à la Casa de Nariño pour élaborer des campagnes diffamatoires contre les juges de la République qui enquêtaient sur les liens des congressistes ”Uribistes” avec des organisations paramilitaires.

Le livre ChuzaDAS n’est pas la transcription d’un dossier judiciaire, ce n’est pas non plus un pamphlet ou mes simples opinions contre le président Uribe. Le livre ChuzaDAS est un reportage avec de profondes recherches qui mettent en évidence les liens de Uribe et des membres de sa famille avec ce scandale, les histoires des victimes qui ont osé contredire sa manière de gouverner ainsi que les versions judiciaires. La justice colombienne a condamné deux des cinq directeurs du DAS, mais il reste encore à inculper beaucoup de complices dans son gouvernement, qui auront à expliquer à la justice, par exemple, pourquoi ils se sont associés avec des membres du Bureau d’Envigado, une organisation narcoterroriste de Medellín, pour discréditer à la Cour Suprême de Justice les secrétaires César Mauricio Vélasquez et Edmundo del Castillo, avec l’approbation du président Uribe.
 

Vous parlez dans votre livre de “dictatures silencieuses” et d’une violation permanente de la liberté publique. Ces aspects se caractérisent-ils dans le Gouvernement de monsieur Álvaro Uribe Vélez ?

 
En réalité le terme “dictature silencieuse” est l’œuvre du préfacier du livre, le docteur Ramiro Bejarano Guzmán, qui a été victime du DAS. Ils l’ont suivi lui, ainsi que sa famille. Mais fondamentalement ce que le livre révèle et qui n’est pas soutenu selon une opinion mais par des preuves et des faits, consiste en ce que le gouvernement d’Álvaro Uribe a fait tout son possible pour restreindre la liberté publique et légitime de l’opposition. Contre les ONGs des droits de l’homme, ils ont exécuté un plan dénommé “Opération Transmilenio”, imaginé par José Miguel Narváez Martínez, qu’Uribe a récompensé en lui donnant la sous-direction du DAS. Narváez est lié au crime de Jaime Garzón, à la séquestration de Piedad Cordoba et au meurtre de Manuel Cepeda Vargas, le leader de l’Union Patriotique (1994).

“L’Opération Transmilenio” a été une stratégie pour délégitimer le travail des organisations sociales qui promouvaient la défense des droits de l’homme et parlaient de paix. Il faut rappeler que parler de paix en Colombie, sous le gouvernement d’Uribe, était qualifié d’acte terroriste ; ils assimilaient toujours les défenseurs des droits de l’homme aux FARC.

Les organisations de droits de l’homme, comme le Collectif d’Avocats José Alvear Retrepo, le Cinep, la Commission Colombienne de Juristes, entre autres, parce que c’était 120 organisations qui étaient poursuivies par le DAS, développaient une tâche légitime qui consistait à surveiller la politique de “sécurité démocratique”. Ces organisations ont découvert que depuis septembre 2003, l’Armée colombienne déguisait des paysans en guérilleros en les présentant comme des combattants. Ce travail d’investigation a tant déstabilisé Uribe qu’il a ordonné au DAS d’en finir avec le “cauchemar des défenseurs des droits de l’homme”. Et effectivement, ils se sont exécutés.

Uribe a publiquement ordonné d’exécuter ces délits. De cette façon, l’opinion publique a pu se remémorer ces moments terribles pour le pays afin qu’ils ne se répètent pas, car une société informée peut ainsi mesurer les conséquences du choix de mettre au pouvoir des personnes comme Álvaro Uribe.
 
 

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Considérez- vous que le livre “ChuzaDAS” est une preuve permettant de dire que le Gouvernement d’Alvaro Uribe Vélez a mené une opération systématique contre l’opposition politique ?

 
En effet, le livre raconte l’histoire, par exemple, des congressistes déjà cités, Piedad Córdoba et Gustavo Petro. Ils ont tous les deux été des objectifs institutionnels. Ils n’ont pas été seulement poursuivis, la Casa de Narino (siège du pouvoir exécutif colombien) avait décidé d’en finir avec eux. Ils ont déclaré leur mort politique.

En parlant de ces deux cas, j’explique comment le DAS a divisé l’opération en trois phases. D’abord, ils ont intercepté les téléphones, et les schémas de la sécurité que le gouvernement octroyait pour leur protection n’étaient pas faits pour leur intégrité mais pour les espionner. Or, les interceptions ne révélaient pas de délit. Alors la deuxième phase a commencé. Cela a consisté à les intimider, à les menacer, à s’infiltrer dans leur vie privée et à les espionner au plan international. Le DAS a réussi à obtenir un contrôle total de leurs activités 24h/24, mais ils n’ont jamais rien trouvé d’illicite. Alors là arrive la troisième phase, la campagne de discrédit.

Des campagnes diffamatoires ont été faites pour que l’opinion publique les rattache à la guérilla. Ainsi le DAS faisait des pamphlets et des vidéos pour les répandre sur les réseaux sociaux, dans les universités et les ambassades, pour salir le nom de ces personnes. Ce travail de discrédit s’est terminé avec la destitution de Piedad Cordoba par le procureur Alejandro Ordóñez en 2010. Ce dont il n’a pas été tenu compte par le procureur a été cette opération menée contre Piedad Cordoba. Cependant, je pense qu’elle pourra revenir en politique. Le livre ChuzaDAS explique qu’un membre du DAS a raconté à la justice qu’ils avaient reçu l’ordre de la Casa de Narino de créer un procès disciplinaire à l’encontre de Piedad Cordoba, comme ils l’ont effectivement fait.
 

Dans votre livre vous soulignez la relation des entreprises financières et de la téléphonie avec le DAS (Departamento Administrativo de Seguridad). Quels liens ont été trouvés et dans quels aspects partageaient-ils une information, violant ainsi les protocoles de confidentialité de ces mêmes organismes financiers et de téléphonie ?

 
Dans le chapitre 7, le lecteur trouvera les preuves qui lient les entreprises Movistar et Comcel au scandale des écoutes du DAS. Entre 2005 et 2006, le directeur des services secrets a écrit dans un rapport confidentiel que la police de la Présidence avait scellé un accord avec ces deux multinationales pour “canaliser les demandes d’information en relation avec les abonnés, les appels entrants, sortants et perdus, et la situation du dernier appel. Et cela durant 24 heures, tous les jours et les jours de fête”. C’est-à-dire que ces compagnies livraient au DAS toute l’information de ses clients que le DAS exigeait. Le livre révèle aussi qu’il y a un registre de 183 millions d’appels.
Malgré ces faits, le ministère public colombien ne s’est pas prononcé. Peut-être que dans un autre pays il aurait fait des recherches approfondies.
 

Dans cette dénommée « campagne contre-insurrectionnelle en Colombie », ils avaient un instructif, le DAS, pour faire avancer toutes ces opérations. Comment avez-vous pu obtenir cette documentation et quel est le contenu de ces archives?

 
Je ne peux pas révéler mes sources. Mais le livre ChuzaDAS a particulièrement puisé ses ressources dans les 51.500 documents que le ministère public a trouvés dans le DAS en mars 2009. C’est-à-dire que nos recherches se sont basées sur ces nombreux documents, mais notre investigation contient beaucoup plus, car elle inclut les documents qui ont été détruits lorsque le scandale a éclaté. Notre détective, qui avait infiltré la Cours Suprême de Justice, a révélé que l’ordre avait été donné de faire disparaître des millions de preuves. En général, une partie des interceptions qu’elle a fait du DAS par des ordres de la Casa de Nariño, notamment lors des campagnes diffamatoires pour relier à des activités délictueuses les ONGs, les journalistes indépendants, les adversaires politiques et les magistrats honnêtes qui enquêtaient sur les ”parapolitiques” .
 

Quelle différence existe-t-il entre le Gouvernement d’Alvaro Uribe Vélez et le Gouvernement de Juan Manuel Santos en ce qui concerne l’idée de déclassifier les archives de l’opération de contre-insurrection et d’espionnage ?

 
Uribe et Santos défendent pratiquement les mêmes intérêts, je ne vois pas de différence fondamentale entre ces deux gouvernements. Cependant, Uribe a été si imprudent et il stigmatisait tant les personnes qui le critiquaient que Santos paraît plus honnête. Et effectivement, Santos ne discrédite pas ses adversaires en les taxant de terrorisme, mais nous n’avons pas à le remercier pour ça, c’est son devoir. En revanche Uribe accusait les gens qui le critiquaient d’être terroristes et cela se poursuivait par des menaces de mort, d’espionnage, de suivis, ainsi que les campagnes de discréditation qu’exécutait le DAS.

Maintenant, que Santos ne fasse pas la même chose qu’Uribe ne signifie pas que la Colombie ait éradiqué la politique de persécution de l’État colombien contre l’opposition ou les journalistes indépendants.

Le scandale de la Police tourne autour du gouvernement de Santos, spécifiquement sous la gestion du général controversé Rodolfo Palomino, qui est plongé dans un scandale d’arrestations illégales contre des journalistes comme Vicky Dávila, ex-directrice de FM, ou le journaliste Enrique Tapias de Noticias Uno, entre autres. Il a été prouvé que Vicky Davila était suivie par une voiture des services de renseignement et la justice n’a pas pu déterminer les menaces de mort qu’a subies le journaliste Enrique Tapias qui, elles, proviendraient de la police. Ces deux journalistes enquêtent depuis presque trois ans sur la corruption dans la Police Nationale incluant des meurtres, des liens avec la mafia et un réseau de prostitution.

Pour l’instant, il n’y a pas de volonté de déclassifier les archives. Les organisations des droits de l’homme se battent pour obtenir cette déclassification depuis des décennies, puisque les suivis illégaux viennent des administrations antérieures à celles d’Uribe. Ce qui différencie le scandale du gouvernement Uribe avec les autres, consiste dans le fait que les opérations illégales étaient planifiées dans la propre Casa de Nariño à quelques mètres du bureau du président et qu’il ne s’agissait pas d’une infiltration de la mafia dans le DAS ; cette mafia co-gouvernait avec le service présidentiel.
 

Dans votre livre vous expliquez clairement la dénommée: “Opération Europe”, une opération d’espionnage et de montages judiciaires contre des organismes, personnalités, entités gouvernementales européennes, ONG(S) et collectifs de réfugiés.
Par exemple, l’ “Assemblée constituante des exilés/persécutés de l’état” développe une dénonciation à l’échelle internationale sur cette opération.Comment s’est-elle structurée et contre qui cette opération était- elle dirigée ? Quels documents déclassifiés avons-nous pour preuve ? Pouvez-vous décrire les grandes lignes de cette opération dans le continent européen ?

 
“L’Opération Europe” était destinée à espionner toutes les organisations sociales qui avaient des liens avec le Collectif d’Avocats ”José Alvear Restrepo”. Elle était aussi destinée à discréditer les députés européens de gauche qui tentaient de faire des investigations sur la situation des droits de l’homme en Colombie.

L’opération s’est structurée à la suite d’une visite du président Uribe en février 2004 au parlement européen à Strasbourg, en France. Là, le président a traité de “guérillero” le docteur Reynaldo Villalba, un fervent défenseur colombien des droits de l’homme qui était à cette époque en Europe pour dénoncer la vérité qui rôdait autour de la politique de “sécurité démocratique”. Depuis cette date, un détective du DAS a été nommé pour coordonner l’espionnage dans le vieux continent. On dénombre au moins 20 organisations des droits de l’homme d’Espagne, de France et de Belgique qui ont été espionnées par le DAS. Suite à cela, deux plaintes ont été déposées, l’une à Bruxelles et l’autre à Madrid, contre Álvaro Uribe, Jorge Noguera et Germán Villalba accusés ”d’espionnage international”.

La tâche consistait à discréditer ces organisations à travers pamphlets et créations de pages web pour les lier avec les FARC. Le détective Villalba devait infiltrer les réunions de ces organisations, prendre des photos des participants et faire des rapports pour les envoyer à Bogotá et là-bas informer le président sur ces activités. Le livre raconte comment le détective Villalba a infiltré en Espagne une réunion de Colombiens exilés, membres du parti communiste. L’homme a fait son rapport avec cette information et a volé la liste des participants. Nous ne savons pas encore en Colombie et dans l’Europe les dimensions de cet espionnage, puisque ici peu de personnes ont fait des recherches sur ce sujet. Nous espérons qu’il y ait justice, car le livre ChuzaDAS raconte, en plus de cela, qu’un exilé colombien en Espagne, qui apparaît comme victime de ces espionnages, a par la suite été assassiné à son retour en Colombie.

Clairement, l’objectif de cette opération était de discréditer ces personnes aux yeux de l’opinion publique, salir les organisations colombiennes et les citoyens européens qui s’intéressaient à la situation de notre pays. Et, bien entendu, que le mouvement d’exilés colombiens en Europe, pour la majorité d’entre eux victimes du conflit armé, soit espionné par le DAS.
 

Y a-t-il un lien entre les pouvoirs de facto régionaux et le scandale des écoutes du DAS?

 
Tout l’appareil d’espionnage du DAS en Colombie s’est principalement occupé de persécuter les organisations de défense des droits de l’homme. Les 27 sections du DAS n’étaient pas là pour protéger les citoyens mais avaient une ligne directrice claire qui consistait à espionner et poursuivre les détracteurs du président. Il y avait 7039 personnes -la majorité d’entre elles ignorant qu’elles étaient utilisées -disposées à satisfaire les caprices du président Uribe. Tout ce qu’a exécuté le DAS, dont aujourd’hui des membres du gouvernement Uribe sont condamnés, l’a été sans ordre judiciaire. Tout a été exécuté dans l’ombre et en croyant que la société ne serait jamais informée de ces méfaits. Et encore, nous savons qu’énormément d’événements terribles sont toujours inconnus à ce jour, et je sais que mon livre raconte à peine 1% de ce qu’a fait Uribe, en collaboration avec le Departamento Administrativo de Seguridad (DAS).

 

«L’un des plus clairs symptômes de la maladie du pouvoir consiste à confondre les intérêts personnels avec ceux de l’État … Les renseignements d’État ont été utilisés pour poursuivre les membres de la Cour Suprême de Justice et les journalistes qui enquêtaient sur les liens entre des hommes politiques affiliés au gouvernement et les mafias paramilitaires. Le travail de Julián F. Martínez montre comment cette opération criminelle a été mise en œuvre depuis la Casa de Nariño (siège du pouvoir exécutif colombien)”. 

Source : Le Journal de Notre Amérique no.15, Investig’Action

Traduction: Collectif Investig’Action