A propos du complotisme: les pièges du labyrinthe (2/3)

 

Modelages idéologiques du langage, phénomènes de désinformations intentionnels ou non, techniques de manipulation qui sont désamorcées une fois qu’on les a comprises… C’est ce que cet article propose à celles et ceux qui veulent se lancer dans le labyrinthe des médias…

 

Alerte aux « conspirationnistes »

 

Nous revenons donc sur le petit texte soumis à votre réflexion, dans le dernier PluriCité, dans cette même rubrique ; cet extrait d’un rapport sur ce qu’on appelle aujourd’hui le « conspirationnisme », rédigé par un certain Rudi Reichstadt. Voilà à nouveau ce texte – qui veut caractériser le sujet du rapport en question :

 

« (…) mouvance hétéroclite, fortement intriquée avec la mouvance négationniste, et où se côtoient admirateurs d’Hugo Chavez et inconditionnels de Vladimir Poutine. Un milieu interlope que composent anciens militants de gauche ou d’extrême gauche, ex-« Indignés », souverainistes, nationaux-révolutionnaires, ultranationalistes, nostalgiques du IIIème Reich, militants anti-vaccination, partisans du tirage au sort, révisionnistes du 11-Septembre, antisionistes, afrocentristes, survivalistes, adeptes des « médecines alternatives », agents d’influence du régime iranien, bacharistes, intégristes catholiques ou islamistes » . (1)

 

Nous avons reçu une réponse excellente de Karim Vermeulen (gagnant du concours), qui, pour nous, a tapé dans le mille. Non seulement, il a bien repéré que c’était la technique de l’amalgame, qui nous voulions ici mettre en avant ; mais son analyse est en plus excellent, de notre point de vue. Nous vous la restituons ici dans son intégralité :

 

« Ce qui est frappant dans cette « définition » du conspirationnisme, c’est qu’au lieu d’expliquer simplement le sens du mot, elle effectue un amalgame entre des idées ou des formes de militantisme extrêmement différentes les unes des autres.

C’est ainsi que des amateurs de médecines douces, par exemple, se retrouvent mis dans le même panier que les islamistes et les extrémistes politiques de gauche ou de droite.

Comme il fallait s’y attendre, pour diaboliser toutes ces formes de pensée, on fait référence au nazisme. Si je veux discréditer les idées d’un adversaire, je le place dans la même liste que « les nostalgiques du IIIème Reich », et le tour est joué !

C’est d’autant plus vrai lorsque l’auteur de ces lignes évoque les « révisionnistes du 11 septembre ». « Révisionniste », le mot fait d’emblée penser à l’extrême-droite, car c’est le mot que l’on emploie pour désigner les historiens (ou les pseudo-historiens) qui contestent l’existence des chambres à gaz, avec des arrières-pensées pro-nazies.

Ici, le mot est appliqué à tous ceux qui, avec ou sans arrières-pensées politiques, voudraient remettre en question la version communément admise des événements du 11 septembre 2001. Cela n’a pourtant strictement rien à voir avec la démarche des historiens d’extrême-droite.

Réfléchir sur ce qui s’est réellement passé le 11 septembre ou lors d’autres événements de l’actualité, c’est exercer son esprit critique. C’est une démarche bien nécessaire, très saine pour la démocratie, et qui est à l’opposé des différentes formes de paranoïas totalitaires énumérées dans le texte. »

Notons aussi la contribution d’Ibrahim Nejjar qui, de façon très pertinente ici aussi, a attiré notre attention sur le fait que dans les tendances et personnes citées, on ne trouve pratiquement qu’un seul absent : la social-démocratie, ou encore les démocraties libérales.

Cette observation nous paraît très juste ; et il semble donc que, dans le chef de l’auteur des lignes en question, le bien, ou du moins le sérieux, la raison, se trouvent exclusivement du côté de ce type de régimes (qui ont tendance, notamment, à penser posséder l’exclusivité de la démocratie) ; tandis que le reste (autres courants et systèmes politico-économiques, etc.) semble ici correspondre globalement au délire, à la paranoïa, à la dictature, etc.

Dans ce sens, l’auteur évoque les « bacharistes » (sympathisants de Bachar el-Hassad), les partisans de Vladimir Poutine ou d’Hugo Chavez, etc. Mais pourquoi ne pas parler d’obamisme, de sarkozysme, ou encore des partisans de l’impérialisme de l’OTAN, etc. ?

Comme si le fait d’imaginer ou d’inventer des complots inexistants, la diabolisation, les manipulations politiques les plus sournoises, ne se trouvaient que du côté des opposants radicaux à ceux qui ont aujourd’hui le plus de pouvoir…

 

Émotion dans les médias, ou la souris qui cache la montagne

 

Seconde base de réflexion que nous vous avions proposée : durant les nombreux combats entre États-uniens et Irakiens à Falloujah, en 2004, un soldat américain avait achevé un soldat irakien blessé, désarmé et réfugié dans une mosquée. (2)

Aux États-Unis, notamment dans les médias, on avait parlé de crime de guerre, et on s’était ému, disant que de telles choses ne devraient pas arriver.

Là aussi, Karim Vermeulen a saisi exactement ce que nous voulions suggérer, et a analysé les choses d’une manière encore une fois extrêmement juste – il a, pour sa part, intitulé sa réflexion avec la métaphore populaire « l’arbre qui cache la forêt ». Voici son texte :

« Il faut mettre cela en rapport avec ce qui s’est passé à Falloujah lors de la « libération » (ou plutôt l’invasion) de l’Irak par l’armée américaine en 2004, telle qu’elle est décrite dans Pluricités, p. 46.

Cette armée a tué tous les habitants masculins de la ville, n’épargnant que les femmes et les enfants. Si les adversaires des USA avaient agi ainsi, on aurait parlé de crime de guerre, voire de génocide. Mais puisqu’il s’agit des États-Unis, ces exactions sont passées sous silence.

Par contre, dans les médias américains, on s’est ému du sort d’un soldat irakien achevé par un Américain alors qu’il était sans défense. L’histoire de ce soldat, c’est l’arbre qui cache la forêt.

On accepte de parler de cet épisode-là, qui ne concerne que deux hommes, mais on « oublie » les autres événements, qui concernent beaucoup plus de victimes. On émet des critiques morales contre cet unique soldat, se donnant ainsi bonne conscience, on montre du doigt un subalterne ; mais on se garde bien de remettre en question les décisions globales de l’état-major américain, et de s’intéresser à leur bilan en termes de pertes humaines. »

Encore merci à ceux qui nous ont communiqué leurs réflexions, et toutes nos félicitations à Karim !

Bientôt, nous vous proposerons à nouveau des textes et autres contenus où vous pourrez déceler des techniques de manipulation, ou autre phénomènes de déformation des faits.

 

Notes:

  1. REICHSTADT, Rudy, Conspirationnisme, un état des lieux, Fondation Jean Jaurès, 2015 – http://www.jean-jaures.org/Publications/Notes/Conspirationnisme-un-etat-des-lieux ; nous avons pu découvrir cette étude et ce passage grâce à l’article critique et très intéressant de Michel Segal, dans la revue Kairo, L’Epouvantail de la théorie du complot, un paravent commode, 2015 – 
  2. Voir par exemple cet article sur le site du quotidien 20 minutes : http://www.20minutes.fr/monde/39490-20041117-monde-un-soldat-americain-acheve-un-irakien-desarme

 

Source:  extrait du dossier “Les outils de l’explorateur”, consacré à la critique des médias; paru dans la revue Pluricités n°17. Lire la première partie du dossier ici