Venezuela: respecter l’Etat de droit

Il y a quatre ans, Michel Guilbert décidait de se rendre au Venezuela pour se faire sa propre opinion sur la politique de Chavez. Ne tenant pas compte des conseils qu’on lui avait donné, cet ancien journaliste se rend dans les quartiers populaires prétendument dangereux. Il découvre alors les progrès sociaux accomplis sous l’impulsion du pseudo-dictateur et se rend compte à quel point la réalité des médias est tronquée. Quatre ans plus tard, le président Chavez n’a toujours pas meilleure presse et l’analyse de Michel Guilbert garde toute sa pertinence.

Du côté de Manicomio, d’où l’on domine Caracas, le quartier est à la fois animé et tranquille. Les patients se succèdent au petit centre médical qui leur offre soins et médicaments gratuits. En fin de journée, les enfants laissent leur place aux adultes à l’Ecole Juan Bautista Alberdi, école abandonnée par la municipalité (opposition) et reprise en main par la communauté du quartier. Les étudiants de tous âges qui ont autrefois décroché ou n’ont pu, faute de moyens, poursuivre leurs études, ont retrouvé le goût et le chemin de l’école et viennent y suivre des cours de mise à niveau du Bac, avant d’envisager des études supérieures.

Il y a huit mois, le président Chavez a distribué aux habitants du quartier leurs titres de propriété. C’est qu’ici, dans ces barrios, ces quartiers populaires qui encerclent la capitale, les habitants ont construit leurs habitations, de bric et de broc, sans rien demander à personne. La brique n’est venue que récemment remplacer la tôle ondulée. Ces titres de propriété représentent, pour ces gens, l’accession à un statut de citoyen à part entière, une identité sociale et juridique : ils sont chez eux désormais, on ne pourra pas les chasser, ils ont à présent une adresse postale, l¹accès à l’eau, à l’électricité.

Basés entre l’école et le terrain de sport, les policiers nettoient leurs motos bleues. « C’est tout qu’ils ont à faire, me confie un habitant du quartier, ici on s’organise nous-mêmes : celui qui dérape est vite remis à sa place. » Manicomio fait partie de ces quartiers où les guides touristiques déconseillent de se rendre. Il est peuplé de gens de toutes couleurs de peau. La mixité est ici totale et reflète l’histoire d’un pays qui a vu se mêler Amérindiens, Africains et Européens. Ces gens-là, quand ils descendent manifester leur soutien au gouvernement Chavez, les télés privées les qualifient de « hordes de singes ».

Si vous cherchez la sécurité et la tranquillité, rendez-vous à Altamira conseillent les guides touristiques. Ce samedi soir, le carrefour entre l’avenida San Juan Bosco et l’avenida Luis Roche est bouclé par l’opposition qui y fait brûler branchages et poubelles. De l’autre côté de la place, les automobilistes manifestent en klaxonnant leur soutien aux opposants. Une voiture sur deux est un 4×4. Les manifestants, à 80 ou 90 %, ont le teint clair. Si les WASP (White Anglo-Saxon Protestants) tiennent les rênes du pouvoir socio-économique et politique aux Etats-Unis, ici ce sont les BEC (Blancos Europeos Catolicos) qui s’opposent au pouvoir en place, n’acceptant visiblement pas qu’un gouvernement dont ils ne sont plus – mène une politique qui privilégie la lutte contre la dette sociale héritée de l’ancien régime corrompu – dont ils étaient.

La télé, outil de propagande de l’opposition

« Le problème de ce pays, c’est qu’y vivent deux mondes qui ne se connaissent pas », me dit un enseignant-poète croisé dans le métro. « Si l’on veut à la fois une justice sociale et un pays économiquement concurrentiel, il faut aussi un Etat fort, régulateur. Et cela, l’opposition n’en veut pas, elle se bat uniquement pour conserver ses privilèges via un système ultra-libéral qu’elle veut rétablir. »

Et pour rencontrer cet objectif, tous les moyens sont bons. Les plus performants des outils de l’opposition sont sans conteste les télés privées. Entre une série à l’eau de rose et un film ultra-violent, elles diffusent d’incessants appels à manifester contre le gouvernement (où l’on cherchera en vain le moindre argument politique), des bulletins d’information où défilent tous les ex (ex-ministres, ex-ambassadeurs, ex-directeurs généraux) ou encore de pseudo-débats où des psychiatres s’interrogent, par exemple, sur la question de savoir si les dernières déclarations du président de la république traduisent un déséquilibre émotionnel. Et le téléspectateur d’être invité à voter par téléphone. Quand une opposition utilise de tels arguments, c’est qu’elle n’en a aucun. On pourrait en rire si ces médias qui n’ont aucun respect du pluralisme, n’accordent aucune place à ceux qui soutiennent le gouvernement ni aux réalisations de celui-ci – ne parvenaient à faire croire à l’étranger qu’ils diffusent une information objective. A faire croire qu’une majorité de Vénézuéliens réclament le départ du président.

La fierté retrouvée

Ce président, quiconque passe quelques jours à Caracas s’en rend vite compte (à moins de ne pas quitter Altamira !), a le soutien d’une majeure partie de la population qui par lui a enfin trouvé une fierté. Une fierté d’exister, tout simplement. C’est le cas des pauvres, des indigènes (qui pour la première fois de leur longue histoire obtiennent des droits), des femmes. Ce président, c’est le fils de toutes les femmes du peuple vénézuélien, très actives dans le projet bolivarien. « Chavez est la meilleure chose qui soit arrivée au peuple du Venezuela, aux pauvres. C’est pour cela que les puissants enragent. Pour la première fois dans l’histoire du Venezuela, nous les pauvres, nous avons accès au président », déclare la veuve d’un militant chaviste mort sous les balles lors de la tentative de coup d’Etat d’avril 2002. [1]

Ces trois jours ont à peine ébranlé le monde mais ont violemment secoué le Venezuela. Avec le concours d’une partie de l’armée et l’appui très militant des télés privées, le patronat et son syndicat croupion ont réussi à remplacer un président démocratiquement élu (59% aux élections de 2000) par le patron des patrons, Pedro Carmona. Deux jours plus tard, le peuple et l’armée ramenaient Hugo Chavez au pouvoir. Entre-temps, avec des méthodes (in)dignes de Radio Mille Collines au Rwanda, les télés privées appelaient leurs téléspectateurs à dénoncer leurs voisins chavistes. A aucun moment ces chaînes n’ont été sanctionnées, jamais elles n’ont été suspendues. Mais, multipliant les provocations à l’égard du pouvoir, elles ne cessent de hurler à la limitation de leur liberté d¹expression.

Depuis, il y eut fin 2002 – début 2003 une grève nationale, une initiative du patronat qui paya ses ouvriers le temps de la grève et alla jusqu’à mettre à l’arrêt total l’industrie pétrolière. Nouvel échec pour l’opposition.

Une culture de la tricherie

Aujourd’hui celle-ci a entamé un processus de révocation du président par référendum : une possibilité ouverte par la constitution bolivarienne proposée par Chavez lui-même. Le problème, c’est que tout indique que l’opposition, retombant dans ses vieilles habitudes, a visiblement pratiqué la fraude à grande échelle : alors que, selon les règles, il faut 2,4 millions de signatures (20% du corps électoral concerné) pour que le référendum soit organisé, le Conseil national électoral (CNE) n’en a retenu comme valables qu’1,8 million, en écartant des centaines de milliers, du fait de mineurs d’âge, d’étrangers ou de personnes mortes. Il y a quelques jours, une délégation parlementaire vénézuélienne en visite à Bruxelles présentait des preuves de ces fraudes. Une membre de l’Association des Victimes de la Fraude, qui les accompagnait, dénonçait la présence parmi les signataires du nom de sa mère décédée il y a dix ans. 800.000 autres signatures seront soumises à confirmation ou infirmation dans quelques jours : le CNE estime que par paquets entiers elles ont été rédigées de la main de quelques mêmes personnes. L’opposition qui avait approuvé la création et la composition de cette institution indépendante qu’est le CNE critique aujourd’hui celui-ci pour le seul motif qu’il ne lui donne pas raison.

En Europe, aujourd’hui, certains estiment que le président Chavez devrait accepter ce référendum, quel que soit le nombre de signatures. Quel mépris pour la démocratie et pour le gouvernement ! Imagine-t-on un seul gouvernement de l’Union européenne accepter d’oublier les règles démocratiques qu’il s’est données alors que ses adversaires ont triché, pire, qu’ils l’ont renversé de manière totalement antidémocratique ? Imagine-t-on une pression internationale s’exercer sur le premier ministre français pour qu¹il démissionne au prétexte que les intermittents du spectacle, les chercheurs, les enseignants, les chômeurs sont dans la rue ?

De nombreuses avancées sociales

Dans ce pays qui compte 80% de pauvres, le fossé, bien réel, entre pro- et anti-chavistes est social, et hélas, je pense qu’il faut le constater – racial : ces gens aisés enragent d’autant plus d’avoir perdu le pouvoir qu’il est aujourd’hui détenu non seulement par des représentants des pauvres mais, circonstance aggravante, par des « singes ». Hugo Chavez est ainsi appelé par des journaux de l’opposition « el mico mandante », une expression qui joue avec le terme comandante mais signifie clairement « le macaque qui commande », une manière de considérer ses origines afro-indiennes.

Cette campagne hargneuse en arrive à faire oublier les acquis d¹un gouvernement qui, c’est clair, n’a pas gagné sur tous les fronts mais peut se targuer d¹une série d¹avancées sur le plan social, économique et politique.

Les coopératives se sont multipliées ces dernières années : Elles étaient 1900 en 2001, 10.000 en juillet 2003. Une campagne d’alphabétisation a appris à lire et écrire à plus d’un million de personnes en 18 mois. Le gouvernement a entamé une importante réforme agraire qui a pour ambition, en restituant aux paysans les terres accaparées par les propriétaires fonciers, de relancer une politique agricole et de permettre à ce pays plein de ressources de retrouver sa souveraineté alimentaire. Citons encore les comités de terre urbains, l’accès au crédit pour les femmes, les pauvres, les petites entreprises ; la construction d’écoles publiques et le développement de l’enseignement supérieur ; les autorisations d’émettre pour les télés communautaires ; la loi sur la pêche ; la généralisation de l’assistance médicale gratuite. Et pour se donner les moyens de mener de telles politiques, l’augmentation du pourcentage moyen de l’impôt sur le revenu qui passerait de 7% actuellement à 12%, un taux qui fait hurler les riches et les classes moyennes !

La bataille du pétrole

Dans ce pays, quatrième producteur mondial de pétrole, on peut s’étonner d’un tel dénuement de la majeure partie de la population et du manque de moyens dont dispose l’Etat pour mener des politiques sociales. « L’enjeu du pouvoir au Venezuela s’appelle PDVSA, la société nationalisée de production de pétrole a des ressources financières plus importantes que l’Etat lui-même », explique un expert pétrolier [2]. « Cette compagnie était devenue un état dans l’Etat, dont celui-ci avait perdu progressivement le contrôle, me confie un membre du cabinet Chavez. Le retour financier pour l’Etat était de plus en plus faible. Il nous a fallu beaucoup de temps pour voir clair dans les comptes. Il est alors apparu que 67% du chiffre d’affaires de la compagnie étaient absorbés par les frais de fonctionnement de celle-ci, le moindre directeur et il y en avait beaucoup ayant par exemple son jet privé. » Depuis, le gouvernement a peu à peu repris le contrôle de sa société, mais un des principaux enjeux si pas l’essentiel se situe bien là. Car bien au-delà des technocrates de PDVSA se profilent les intérêts américains. On n’est donc pas étonné d’apprendre que les Etats-Unis financent les organisations vénézuéliennes d’opposition ni d’entendre le président Bush déclarer qu’il veut rendre sa liberté au peuple du Venezuela. Ajoutons-y l’outrecuidance de ce gouvernement bolivarien qui a osé remettre en question les programmes d’ajustement structurel du FMI et les programmes de privatisation, et on comprend clairement pourquoi ce qui se passe aujourd’hui au Venezuela fait l’objet d’une désinformation totale et génère contre lui de curieuses alliances contre-nature. Le Venezuela dérange visiblement la bonne marche du monde.

 

Notes :
[1] Dans le documentaire intitulé « C’est possible d’une autre façon au Venezuela », réalisé par E. Andreoli, G. Muzio et M. Pugh
[2] Ibid.

 

Le 11 mars 2004