Rage against capitalism

Les émeutes qui ont éclaté à Tottenham, banlieue nord de Londres, dans la soirée du samedi 6 août, et qui ont repris de plus belle les soirs suivants, gagnant d’abord les communautés du grand Londres et, ensuite, les autres villes du pays, sont l’expression de la colère spontanée de sections importantes de la classe ouvrière et plus particulièrement des gens les plus pauvres et les plus opprimés. Cette colère est dirigée à l’égard de la violence policière, du racisme et du fardeau de plus en plus insupportable de la crise capitaliste que les opprimés sont obligés de porter, non seulement en raison des restrictions sévères, mais aussi du taux élevé de chômage et des emplois n’offrant aucune perspective.

Jusqu’à présent, la classe ouvrière britannique s’était tenue relativement tranquille face à la répression policière croissante et aux conditions de vie et mesures sociales de plus en plus pénibles. Mais les événements de ces quelques derniers jours ont modifié tout cela et fait la preuve une fois de plus de l’esprit combatif du prolétariat britannique. Les jeunes de la classe ouvrière en particulier ont montré qu’ils n’étaient pas disposés à se laisser marcher indéfiniment sur les pieds et encore moins à se faire rosser comme des chiens par les lèche-bottes de la classe dirigeante britannique.

            Le catalyseur immédiat des émeutes fut le meurtre par la police de Mark Duggan, 29 ans et père de trois enfants, qui a été tué en début de soirée, le jeudi 4 août, dans le quartier de Tottenham Hale, alors qu’il rentrait chez lui avec son taxi, dans la cité toute proche de Broadwater Farm Estate.

            La mort de Mark faisait partie, paraît-il, d’une opération policière planifiée dans le cadre de l’opération Trident, censée être dirigée contre les « crimes par balles » au sein de la communauté afro-caraïbe, et cette mort est l’œuvre du CO19, une unité spécialisée dans le maniement des armes à feu.

            Comme c’est communément le cas lors d’événements au cours desquels un membre du public est abattu par la police, les rapports initiaux émanant de la police sont contradictoires et peu dignes de foi. La police cherchera naturellement à recouvrir ses traces et, dans le plus pur style mafieux, ses hommes tenteront aussi de se couvrir mutuellement. On peut également s’attendre à ce que la presse bourgeoise joue son rôle. L’actuel scandale de News International a jeté un certain éclairage sur les relations de corruption entre la police et les médias qui, au bout du compte, servent tous deux les mêmes maîtres milliardaires.

            Nous avons vu tant de fois ce genre de mensonges et de dissimulations de la part de la police, depuis l’affaire Clement Blair Peach jusqu’à des cas bien plus récents, tels ceux de Jean Charles de Menezes, Ian Tomlinson, Kingsley Burrel et Smiley Culture. Il s’ensuit que les familles des défunts en particulier et les communautés ouvrières en général savent qu’elles ne peuvent en aucun cas compter sur la police pour avoir accès à la vérité et à la justice. Et elles apprennent ainsi qu’elles doivent s’organiser et riposter.

            Fait tout aussi important, aucune arme à feu d’origine non policière n’a été exhibée jusqu’à présent. Des dépositions de témoins indépendants font allusion au fait que Mark a été extrait de force de son véhicule par la police, maintenu au sol et abattu à bout portant de plus d’une balle dans la tête à l’aide d’un pistolet mitrailleur Heckler & Koch MP5.

            Dans le cas de Mark Duggan, la police a commencé par prétendre qu’un de ses agents n’avait échappé à de graves blessures que parce que sa radio s’était trouvée sur la trajectoire d’une balle. Toutefois, le 8 août, le Guardian rapportait que les premiers tests balistiques avaient montré que cette balle était un projectile de la police. Loin d’affirmer qu’il y ait eu en cet endroit un échange de coups de feu, les rapports les plus récents suggèrent que la seule arme à feu non policière découverte en quelque endroit non loin de la scène des faits était dissimulée dans une chaussette et que, par conséquent, elle n’était pas utilisable immédiatement.

            En guise de réponse, la famille de Mark et ses amis ont appelé à une veillée pacifique à l’extérieur du bureau de police local, le samedi 6 août. Des familles entières et de jeunes enfants se sont joints aux protestations, avec des panneaux faits main clamant « Pas de justice, pas de paix ! »

            Les frustrations ont monté d’un cran lorsque la police a continué à refuser toute discussion avec les protestataires ou à fournir à la famille de Mark la moindre explication sur la façon dont il avait été abattu. Stafford Scott, un animateur de quartier depuis longtemps dans la zone, y allait du commentaire suivant :
            « Si un haut gradé de la police était venu nous parler, nous serions partis. Nous sommes arrivés à 17 heures ; nous avions prévu une demi-heure de protestations silencieuses. Nous avons été là jusque 21 heures. La police était absolument coupable. Si elle s’était conduite de façon plus responsable lorsque nous sommes arrivés au bureau de police, en demandant à un chef de parler avec la famille, nous aurions vidé les lieux avant que les troubles ne commencent. Il est impardonnable que la police ait refusé le dialogue. »

            Il s’avère en outre que le premier soir des émeutes fut marqué par une intervention très brutale de la police, à l’aide de boucliers et de bâtons, sur une fille de 16 ans qui participait aux protestations. The Guardian rapporta :
            « ‘Ils l’ont frappée avec un bâton, après quoi la foule s’est mise à crier : ‘Cours, cours !’ et il y a eu une grêle de projectiles’, a expliqué Anthony Johnson, 39 ans. ‘Elle avait dit : ‘Nous voulons des réponses, venez nous parler.’ »
            « Laurence Bailey, qui se trouvait dans une église toute proche, a déclaré avoir vu la fille lancer un tract et ce qui pourrait être une pierre en direction de la police.
            « Bailey a déclaré que la fille fut alors ‘aplatie sous quinze boucliers antiémeute’. ‘Elle s’est écroulée sur le sol mais, une fois qu’elle a pu se relever, elle a été frappée de nouveau, puis son petit ami l’a éloignée en la traînant à moitié’, a-t-il déclaré. »
            C’est à la suite de cette agression violente contre une adolescente que des groupes de jeunes, semble-t-il, s’en sont pris aux voitures de police.

            The Guardian a décrit la composition des émeutiers de la première soirée à Tottenham comme suit :
            « La composition des émeutiers était mélangée, sur le plan racial. La plupart étaient des hommes ou des adolescents, certains même n’avaient apparemment pas plus de dix ans.
            « Mais des familles et d’autres résidents locaux, y compris des gens de la communauté hassidique de Tottenham, se sont également rassemblés pour regarder et conspuer la police. »
            Une adolescente qui avait été une amie de Mark Duggan dit à un journaliste de Socialist Worker :
            « Quand j’ai vu des Juifs sortir aussi le soir, j’ai été contente. J’ai pensé : ‘Il n’y a pas que nous.’ Ils nous ont donné du pain. Il n’y a pas que les jeunes, dans la rue, ce soir. C’est tout le monde. »
            Alors que le meurtre par balle de Mark Duggan a provoqué les premières protestations à Tottenham, les émeutes qui ont suivi reflètent la haine ressentie à l’égard de la police au sein des communautés noires, ouvrières et pauvres partout à Londres et dans tout le pays, de même que la colère et le désespoir engendrés par la pauvreté accablante.

            Il y a des protestations spontanées en raison de ces morts d’homme provoquées par la police, contre ces contrôles et ces fouilles qui atteignent des niveaux records, contre l’absence de mesures en faveur de l’éducation et de la santé, contre le peu de logements et les logements surpeuplés, contre le manque d’aménagements (dans le quartier de Haringey, où se situe Tottenham, huit maisons de jeunes sur treize ont été fermées la semaine dernière précisément) et contre le chômage (à Haringey, il y a une offre d’emploi pour 54 demandeurs).

            Comme on pouvait le prévoir, on fait beaucoup de tintouin à propos des actes de pillage, qui sont une caractéristique inévitable de tels déchaînements spontanés. Toutefois, il ne devrait pas être permis de les séparer du principal caractère des événements, à savoir une révolte justifiée contre les meurtres et la répression des œuvres de la police, contre le racisme et la pauvreté.

            En outre, c’est la société capitaliste elle-même qui étale ses marchandises de luxe à la face des pauvres, leur adressant ainsi un message disant que vous n’avez pas grand-chose d’humain si bous ne possédez pas une TV plasma à écran plat et les dernières marques des grands designers, alors que, dans un même temps, elle prive des masses entières d’emplois ou paie des salaires trop minables pour qu’on puisse se procurer ces marchandises.

            Pendant ce temps, on rapporte que certains « pillards » se contentent de produits essentiels comme des rouleaux de toilette et des couches pour bébé. D’autres ont gardé manifestement leur attention sur des symboles de la répression étatique. The Guardian rapportait :
            « Un groupe de jeunes hommes à fait irruption, en provenance des cours de justice de Haringey et Enfield en brandissant des marteaux.
            « Ils avaient évité la tentation des magasins pillés pour briser sept vitres du tribunal. C’est un endroit que certains émeutiers ont visité dans le passé ; d’autres sont susceptibles d’y être condamnés dans un futur proche. »

            Naturellement, les hommes politiques de tous les partis bourgeois se sont précipités pour condamner les protestataires comme des criminels et ils n’ont rien promis, si ne n’est une répression accrue et encore plus brutale. Des centaines de personnes ont déjà été arrêtées. Pourtant, ce sont les gens respectables des partis conservateur, démocratique libéral et travailliste qui, au service de la classe capitaliste britannique, sont les vrais criminels en présidant la guerre des classes dans le pays et la guerre impérialiste à l’étranger.

            Il importe de faire remarquer que les députés noirs du parti travailliste n’ont pas été moins forts en gueule que les autres en traitant leurs électeurs de criminels et en réclamant une répression policière accrue. Parmi ces personnes, entre autres, non seulement le député de Tottenham, David Lammy, mais aussi Diane Abbott, de Hackney, la coqueluche de la « gauche » et l’héroïne des premiers jours du mouvement de la « Section bleue » opportuniste au sein du parti travailliste.

            Ces fripouilles parasitaires doivent leurs confortables situations et postes précisément aux vieilles luttes des communautés noires qu’elles méprisent si ouvertement aujourd’hui. Ceci nous rappelle de façon frappante que ce qui est en jeu ici n’est pas une lutte reposant sur la race qui ne peut bénéficier à la fin qu’à une fine couche d’opportunistes cherchant à attraper le bon wagon en marche, mais une lutte contre le racisme et contre le capitalisme dans laquelle tous les travailleurs, quelle que soit leur couleur de peau, ont intérêt à tenir leur rôle.

            Une autre coqueluche de la gauche, Ken Livingstone, a beaucoup fait des pieds et des mains pour accroître le nombre de policiers lorsqu’il était en poste comme maire de Londres. Il s’est, sans aucun doute, bien fait voir des hauts responsables de la Met (= police métropolitaine, NdT) en tirant parti des troubles de Londres comme prétexte pour réclamer que le gouvernement revienne sur les coupes sombres qu’il avait prévues dans les forces de police.

            Les événements de ces derniers jours ont montré une fois de plus que les communautés ouvrières pauvres savent parfaitement bien que la police n’est pas un corps neutre ou inoffensif destiné à servir la communauté ou à aider les vieilles dames à traverser la rue, mais un gang impitoyable de nervis voué à asseoir par la violence le pouvoir des riches. Pour dire les choses en langage marxiste, elle constitue un corps spécial d’hommes (de mieux en mieux) équipés, dont le travail consiste à faire respecter la dictature de la bourgeoisie.

            Les jeunes dans les rues apprennent également une leçon dont la classe capitaliste préférerait de loin qu’ils l’oublient au plus vite. À savoir que si un nombre suffisant de personnes s’insurgent en même temps et dans assez d’endroits à la fois, ce n’est pas tellement la classe dirigeante qui pourra les arrêter, puisque la police et tous ceux qui constituent les forces de l’État sont en fait très peu nombreux si on les compare aux masses de la classe ouvrière.

            La leçon la plus importante que la classe ouvrière doit tirer d’urgence, c’est que la source réelle de sa misère et de ses frustrations n’est autre que le système capitaliste de production. Ce système est maintenu en place par les laquais d’une poignée de milliardaires, qui s’enrichissent d’heure en heure tout en pesant très fortement sur les personnes qui travaillent afin de créer cette richesse. Quand une crise économique menace les profits de ces milliardaires, ils exercent des pressions encore plus fortes, en réduisant à la portion congrue et moins encore non seulement les salaires des travailleurs, mais aussi les avantages sociaux dont ces travailleurs ont besoin et, dans un même temps, ils sont incapables de fournir du travail à des millions supplémentaires de personnes qui ont pourtant bien besoin d’un emploi décent.
           

9 août 2011

Source: Communist Party of Great-Britain

Traduit de l'anglais par Jean-Marie Flémal pour Investig'Action