Prostitution: esclavage légal au XXIème Siècle?

« Homme, es-tu capable d’être juste ? Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? » demandait Olympe de Gouges en 1791. « On ne naît pas femme, on le devient » écrivait Simone de Beauvoir en 1949. Au XXIème siècle, la société entretient toujours les mêmes clichés: la prostitution n’est que le droit de cuissage exercé par le capitalisme. Quand va-t-on enfin envoyer promener les vieux modèles et en construire de nouveaux ?

En juillet 2014, la pénalisation des clients de la prostitution, mesure pourtant phare du projet de loi sur la « lutte contre le système prostitutionnel », a été supprimée par le Sénat [1]. Le progressisme de façade de ceux qui nous gouvernent n’aura pas fait long feu. Sous le prétexte de la complexité du sujet et de la polémique qu’il engendre, les élus ont, une fois de plus, décidé de ne pas aller au bout du projet. Pourtant, la nécessité de lutter contre cette forme d’exploitation est plus que jamais d’actualité.

Il faut rompre avec les idées reçues ; la prostitution n’est pas un « métier comme les autres ». Arrêtons de nous soumettre aux clichés, par exemple à l’argument bidon et faux selon lequel la prostitution serait « le plus vieux métier du monde », qui n’ont qu’un projet : fermer le débat en quelques mots, et donc ne pas apporter de solution au problème.

En réalité, le système prostituteur est un instrument du système capitaliste pour se maintenir. Il constitue une violence et une exploitation qui s’inscrivent dans plusieurs formes de domination.

Il s’inscrit tout d’abord dans la domination masculine. Une étude scientifique a montré que 12.7% des hommes en France avouent être clients de prostituées. Le taux pour les femmes est de 0.6% [2]. Et ce taux ne concerne que ceux qui assument leur pratique. Il n’y a donc absolument pas lieu de nier que le système prostituteur existe pour maintenir la domination masculine. Ce système nuit à toutes les femmes, il les réduit à des marchandises sexuelles. Comme toutes les autres formes de discrimination sexiste, il est un obstacle fondamental à l’égalité entre les femmes et les hommes. Il garantit, pour les hommes, la mise à disposition du corps des femmes, qui va en l’encontre du principe fondamental du droit à disposer de son corps.

99% des clients, en France, sont des hommes [3]. La très grande majorité des personnes qui se prostituent sont des femmes, c’est un fait [4]. Ceci démontre bien que le système prostituteur est l’une des expressions les plus dramatiques du système patriarcal, et il serait donc malvenu de chercher une quelconque réciprocité. Il ne s’agit en aucun cas pour les clients de problèmes individuels (comme sont souvent avancées la timidité ou la prétendue laideur), de frustrations personnelles ou d’une manière d’assouvir les soi-disant pulsions naturelles des hommes. Le besoin sexuel n’existe pas biologiquement, il est construit socialement. Le but n’est pas de nier ce besoin mais de montrer qu’il ne peut en aucun cas être une justification à l’exploitation d’autrui.

Toutefois, le système prostituteur ne s’appuie pas uniquement sur la domination masculine, mais également sur une domination raciste et de classe. Les inégalités économiques que produit le système capitaliste alimentent le système prostituteur. C’est la misère économique qui pousse des individus à vendre leur corps, car cela devient leur moyen de survie. L’exemple fréquemment relayé par les médias des étudiantes qui se prostituent pour financer leurs études est particulièrement parlant. Alors même que l’éducation est un droit fondamental pour tous les êtres humains, et que par conséquent elle devrait être gratuite, les politiques gouvernementales poussent de plus en plus de jeunes filles à vendre leur corps pour suivre leurs études.

Les prostituées ne sont pas libres de leur choix car il est conditionné par des contraintes économiques, mais aussi psychologiques et/ou mafieuses. Le seul choix, c’est celui des clients, et la liberté, celle d’entreprise des proxénètes. Parmi les marchés illégaux, le système prostituteur est tellement rentable qu’il dépasse en termes de valeur celui du trafic d’armes. Les pays capitalistes occidentaux vont dans le sens d’une légitimation de ces marchés (drogue, prostitution), à l’instar de l’Espagne qui les a récemment intégrés dans le calcul de son PIB [5].

Par ailleurs, on constate que les personnes issues de l’immigration sont surreprésentées parmi celles qui se prostituent, ceci justement parce qu’elles sont davantage touchées par la précarité. Ce constat ne s’applique pas seulement aux populations issues de l’immigration, mais à tous ceux qui subissent une domination de race. Par exemple, au Canada, les femmes autochtones sont particulièrement visées par ceux qui prostituent, à cause de leur vulnérabilité due à l’exploitation coloniale et à la pauvreté.

L’adulation, par la classe dirigeante, du libéralisme outrancier, a provoqué une explosion de la marchandisation des corps et du trafic d’êtres humains, qui se base sur la domination Nord-Sud. Les réseaux mafieux utilisent le principe de la libre circulation des biens et des personnes et font par là même exploser le tourisme sexuel. Désormais, sous le prétexte d’exotisme, le slogan sea, sex and sun vient couvrir la sombre logique selon laquelle les hommes riches peuvent exploiter les femmes et les enfants pauvres, et tout ça… sous le soleil !

La prostitution constitue donc une des pires formes d’exploitation au service du système capitaliste. Nous devons la détruire.

Pourtant, parmi ceux qui prétendent lutter contre cette exploitation, nombreux sont ceux qui adoptent des positions erronées et contre-productives.

Les arguments avancés par ceux qui souhaitent légaliser ou réglementer la prostitution touchent aux domaines de la santé, de l’hygiène et des droits. Légaliser la prostitution permettrait ainsi de mieux protéger les prostituées, de les faire reconnaître comme travailleuses à part entière, bénéficiant de droits et de sécurité. Cependant, il suffit de regarder le bilan à l’œuvre dans deux pays qui ont légalisé la prostitution : les Pays-Bas et l’Allemagne. Celui-ci est catastrophique : banalisation des agissements sexistes (notamment du viol), développement du crime organisé, explosion du secteur illégal, détérioration de la situation des prostituées, mais aussi exclusion des femmes du monde des affaires, légitimation des proxénètes en tant que chefs d’entreprise, banalisation de la prostitution comme débouché pour les jeunes filles.

Aux Pays-Bas, les jeunes femmes qui refusent une « offre d’emploi » comme prostituées se voient ainsi retirer leurs droits de chômeurs. La légalisation ne que fait que normaliser cette exploitation et entraîner une augmentation de la traite des humains ; l’industrie du sexe représente 5% du PIB des Pays-Bas[6] ! De plus, la légalisation permet aux Hollandaises et Allemandes d’être considérées comme libres, alors que les étrangères qui se prostituent dans ces pays sont toujours victimes de trafic.

D’autres avancent que, pour cette raison, il faut simplement interdire la prostitution, c’est-à-dire la rendre illégale. Seulement, cela entraîne une criminalisation des victimes (les prostituées) et pas des coupables (clients et proxénètes). Cette position ne fait que renforcer la stigmatisation des prostituées et détériore encore davantage leurs conditions de vie. Elle ne leur offre aucun autre débouché et ne fait donc en fait que déplacer le problème. Interdire une pratique, d’autant plus en pénalisant les victimes, ne l’a jamais abolie.

Par conséquent, la seule position cohérente est celle de l’abolition de la prostitution. Celle-ci n’entend pas simplement l’interdire, la rendre moins visible, ou « humainement acceptable », mais bien attaquer ses causes pour l’abolir totalement. L’abolition de la prostitution passe d’abord par la dé-criminalisation des prostituées (suppression des mesures répressives et garantie de droits pour toutes les prostituées) et la criminalisation de ceux qui les prostituent (interdiction de tout achat d’acte sexuel, pénalisation des clients, renforcement de la lutte contre le proxénétisme). Elle passe surtout par une remise en cause du système patriarcal dans toutes ses déclinaisons (pornographie, représentation des femmes dans l’audiovisuel, etc.). L’éducation joue un rôle primordial ; plus que promouvoir une égalité de principe, elle doit garantir une égalité de faits.

Néanmoins, il est important de ne pas analyser le système prostituteur de manière isolée. Il est profondément lié au système capitaliste, parce qu’à la fois une de ses conséquences et ce qui l’alimente. C’est pourquoi nous ne pouvons pas abolir totalement la prostitution sans abolir le système capitaliste. Il est essentiel de rompre avec le tabou que veulent imposer les médias et les politiques. Nous devons toutes et tous prendre position en connaissance de cause. Parce que nous sommes contre toute forme d’exploitation, nous somme abolitionnistes.

Notes:

[1] http://www.humanite.fr/le-senat-relance-la-controverse-547149

[2] Mouvement du Nid, Les clients en question. Enquête d’opinion publique, 2004.

[3] Selon le rapport d’information relatif à la proposition de loi renforçant la lutte contre le système prostitutionnel du 4 décembre 2013.

http://www.assemblee-nationale.fr/14/rapports/r1558.asp

[4] Selon le même rapport, 85% des prostituées sont des femmes.

[5] http://www.courrierinternational.com/article/2014/06/13/le-pib-soutenu-par-la-drogue-et-la-prostitution

[6] Richard Poulin, La mondialisation des industries du sexe, Paris, Editions Imago, 2005, p. 22.

Source: Investig’Action