Opération Tomahawk sur le calife

La superproduction de la saison, c’est l’Empire du Chaos bombarde le calife et le fantôme dans la machine de Guerre mondiale contre le terrorisme.

Les tirs de missiles Tomahawk ont finalement repris, sous l’impulsion du novlangue. Pas moins de 42 missiles Tomahawk ont été lancés depuis un destroyer de la sixième flotte se trouvant dans la Mare Nostrum. À cela s’ajoutent les frappes infernales des F-22 et les missiles Hellfire jaillissant des drones. Une mini-opération Choc et stupeur bien soignée pour faire la fête au calife Ibrahim, alias Abou Bakr al-Baghdadi, le dirigeant autoproclamé de l’État islamique.

On procède tellement de façon chirurgicale. Toutes les cibles, des dépôts d’armes « présumés » au manoir du maire de Raqqa (le QG des brutes du calife), en passant par des points de contrôle de toutes sortes, ont été dûment anéanties, avec « des dizaines » de djihadistes (120 peut-être) en prime.

Toutes nos félicitations aux « plus de 40 » (Samantha Power) ou « plus de 50 » (John Kerry) alliés internationaux de la coalition des volontaires récalcitrants. USA n’est jamais seule, sauf que dans ce cas-ci, sa puissante escorte n’est composée, de facto, que par les habituelles dictatures aux pétrodollars du Golfe et la Jordanie, le domaine du roi Playstation, qui ne tiennent pas beaucoup à s’engager dans des « activités cinétiques ».

Si l’on fait abstraction du novlangue aseptisé, personne n’a vu ou entendu la puissante force aérienne que le Conseil de coopération du Golfe a déployée pour bombarder la Syrie. Il faut dire que tous ces vassaux ont une peur bleue d’annoncer à leurs populations qu’ils bombardent de nouveau un autre pays arabe. À Damas, on a dit bien docilement avoir été « informé » par le Pentagone du bombardement du territoire syrien. Mais personne ne connaît vraiment la teneur des propos du Pentagone à l’endroit de Damas.

Le Pentagone dit qu’on en est qu’au tout début d’une « campagne soutenue », autrement dit, d’une guerre de longue durée, pour reprendre l’une des appellations originales de la Guerre mondiale contre le terrorisme. À toutes fins pratiques, cette coalition ne regroupe qu’un protagoniste. Appelons-la l’Opération Tomahawk sur le calife.

{{Mon nom est Khorasan}}

Il y a de quoi tenir les F-22 en haleine. Ou peut-être pas. Les frappes à coup de Tomahawk venaient à peine de commencer qu’un missile patriot israélien Made in USA abattait un Su-24 syrien ayant prétendument « violé » l’espace aérien israélien au-dessus des hauteurs du Golan. Comme illustration explicite d’une étroite coordination avec le Pentagone, on peut difficilement faire mieux.

C’est que bombarder le calife n’est pas une fin en soi. Ce n’est que le prélude discret au bombardement de Bachar el-Assad et de ses forces armées. Sur ces entrefaites, on apprend le bombardement (huit frappes à l’ouest d’Alep) d’un fantôme appelé Khorasan, une mystérieuse cellule d’Al-Qaïda.

De quoi étonner les fans du monde entier de l’école de géopolitique de Marvel Comics. Deux méchants en même temps ? Ouaip. Et le second méchant est encore plus immonde que le calife.

Ce parangon de médiocrité qu’est Ben Rhodes, le conseiller national adjoint à la sécurité nationale d’Obama, a défini Khorasan comme « un groupe d’extrémistes formé d’un nombre d’individus que nous suivons depuis longtemps ».

Le novlangue répété à l’unisson dans l’administration Obama est que Khorasan comprend d’anciens membres d’Al-Qaïda provenant de tout le Moyen-Orient, y compris d’Al-Qaïda en Irak et de Jabhat al-Nosra, mais aussi du Pakistan, qui en ferait une branche ultra-radicale des talibans pakistanais.

Quel fouillis. Al-Qaïda en Irak est l’embryon de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), devenu depuis l’État islamique (EI). Le Jabhat al-Nosra est la franchise d’Al-Qaïda en Syrie, avec l’assentiment de son PDG Ayman al-Zaouahiri. Ces deux groupes se détestent et pourtant, Khorasan se distingue pour avoir réuni les brutes du calife avec celles d’Al-Qaïda. Qui plus est, Washington tend à qualifier le Jabhat al-Nosra de rebelles « modérés » (tant que ce sont « nos salauds » !). Vous ne vous y retrouvez pas ? Qu’à cela ne tienne ! En cas de doute, on bombarde tout le monde.

Le calife, c’est déjà chose du passé. Les brutes fantomatiques de Khorasan, c’est du solide. Khorasan est tellement malveillant qu’il a réussi à convaincre le Pentagone qu’il est « proche de la phase d’exécution » d’un nouveau 11 septembre.

{{Le fantôme dans la machine de Guerre mondiale contre le terrorisme}}

Khorasan est le fantôme idéal dans la machine de Guerre mondiale contre le terrorisme, la cible d’une guerre à l’intérieur d’une guerre. Car Obama a en effet déclenché deux guerres, puisqu’il a transmis deux notifications distinctes au Congrès en vertu de la Loi sur les pouvoirs de guerre, pour viser à la fois le calife et Khorasan.

Qu’est-ce qui se cache derrière ce nom ? Une nouvelle diabolisation à peine voilée de l’Iran (Pourquoi pas ?), car le Khorasan historique, l’ancienne Parthie, englobait principalement l’Iran et une partie de l’Afghanistan.

Khorasan est théoriquement dirigé par le Joker, pardon, par le grand chef d’Al-Qaïda Muhsin al-Fadhli, né au Koweït en 1981, un « haut responsable d’Al-Qaïda et financier » d’Abou Moussab al-Zarqaoui en Irak, pour reprendre les termes savoureux du département d’État. Bien que Ayman al-Zaouahiri, qui s’y connaît en relations publiques, ne s’en soit pas attribué le crédit, le Pentagone est convaincu qu’il a envoyé al-Fadhli dans la partie syrienne du califat pour attirer les djihadistes occidentaux munis de passeports de l’UE capables d’échapper à la sécurité dans les aéroports et de mettre des bombes dans des avions de ligne.

Le département du Trésor est persuadé que al-Fadhli a même dirigé une cellule d’Al-Qaïda en Iran (les habitudes de diabolisation ont la vie dure), qui « facilitait » le déplacement des djihadistes en Afghanistan ou en Irak.

Quel contraste avec le calife, ce pur produit de la société du spectacle. Khorasan, c’est l’obscurité à l’état pur. Personne ne sait combien il y a de membres, depuis quand le groupe existe et ce qu’il veut vraiment.

Par contre, il y a quelque 190 000 êtres humains encore vivants laissés à eux-mêmes dans Raqqa bombardée. Personne ne parle de dommages collatéraux, bien que le dénombrement des corps ait déjà commencé. Il en sera sûrement question dans la prochaine opération de relations publiques bien léchée du calife sur YouTube. Quant aux brutes du calife, elles vont probablement adopter les tactiques de Mao et disparaître comme des poissons dans la mer. Le Pentagone va bientôt bombarder de vastes étendues désertiques pour rien, si ce n’est pas déjà le cas.

« L’Armée syrienne libre », ce mythe qatari, n’existe plus. Vous ne trouverez pas non plus de djihadistes « modérés » en Syrie. Ils sont tous devenus des combattants du calife ou de al-Zaouahiri. Et pourtant, l’administration Obama est parvenue à soutirer le consentement du Congrès pour former et armer des « rebelles modérés ».

L’ambassadrice US auprès de l’ONU Samantha Power, NBC News Meet the Press, 21-09-2014], reine incontestée de la folie furieuse, a toutefois raison sur un point. Cette « formation » va « soutenir ces troupes dans la lutte qu’ils mènent depuis le début du conflit contre le régime d’Assad ». Cette « campagne soutenue » est justement la porte dérobée qu’emprunteront les acteurs de la version remixée de « Assad doit partir ».

Ceux qui sont vraiment en mesure de défaire les brutes du calife n’utilisent pas de missiles Tomahawk. Ce sont les membres de l’Armée arabe syrienne (ils sont environ 35 000 à être morts au combat contre l’EIIL/EI et Al-Qaïda), les combattants du Hezbollah, les conseillers et agents des Gardes révolutionnaires iraniens et les milices kurdes. Mais n’y comptez pas. La superproduction de la saison, c’est l’Empire du Chaos bombarde le calife et le fantôme dans la machine de Guerre mondiale contre le terrorisme. Deux entrées pour le prix d’une. Parce que nous veillons à votre protection même contre les méchants « inconnus inconnus ».

Article original en anglais : Operation Tomahawk The Caliph, Asia Times Online, 24 septembre 2014.

Traduit de l’anglais pour vineyardsaker.fr par : Daniel

Pepe Escobar est un journaliste de l’Asia Times et d’Al-Jazeera. Pepe Escobar est aussi l’auteur de : « Globalistan : How the Globalized World is Dissolving into Liquid War » (Nimble Books, 2007) ; « Red Zone Blues : a snapshot of Baghdad during the surge » ; « Obama does Globalistan » (Nimble Books, 2009).