Les impacts éco-bio-politiques de l’ extractivisme : une décennie tragique et l’avenir de plusieurs générations compromis

Au cours de la dernière décennie, notre pays a suivi une voie qui s’avère être l’une des plus coûteuses de son histoire sur le plan écologique. Cette « croissance à des taux dignes de la Chine » si hautement célébrée a été obtenue au prix d’un modèle primaire-extractif-exportateur qui loin de nous projeter dans le XXIe siècle nous ramène — politiquement et économiquement — aux pires moments du XIXe. Concentration, priorité à l’étranger et re-primarisation, c’est-à-dire : recul de la part des activités manufacturières et avancées du secteur primaire, ont été les effets et les caractéristiques macro-économiques essentielles de ce style de croissance

En dépit de la rhétorique anti-néolibérale, la voie structurelle suivie par le kirchnerisme affiche une très grande continuité avec les politiques fondamentales suivies entre les années 70 à 90. Le fait que reste pleinement en vigueur la Loi sur les Investissements Étrangers (Loi Nº 21.382 ratifiée par la Dictature et confirmée par le Décret 1853/93) ainsi que les politiques suivies dans l’élevage, la biotechnologie, la pêche, l’exploitation forestière, les mines, les hydrocarbures et l’énergie, ont fortifié un système qui garantit au capital multinational l’accès illimité aux richesses naturelles du pays et à leur contrôle. Sous ce régime, on assiste à la consolidation et à l’intensification d’un modèle basé sur l’exploitation intensive de la Nature. Les exportations de matières premières étaient de 8,644 milliards de dollars US en 2 000 et ont bondi à 19,282 milliards de dollars en 2010, soit 69,2 % du total des exportations. Alors que, pendant la décennie des années 90, 331 millions de tonnes de matières premières ont été exportées, ce total a dépassé les 585 millions de tonnes pour la première décennie des années 2000.

Le territoire national a été l’objet d’un drastique processus de fragmentation entre les mains de grands capitaux qui l’ont réduit, en fait, en « réserve écologique » pour l’approvisionnement primaire-énergétique des chaînes mondiales de valeur. L’extension des zones entièrement vouées à l’extraction minière a profondément redessiné les régions aujourd’hui converties en un quadrillage de secteurs mono-exportateurs de matières premières sous le contrôle technologique, commercial et financier des grandes multinationales.

Les implications environnementales et politiques du « modèle » ne permettent aucun triomphalisme insensé. Un simple regard jeté sur quelques-uns des éléments de l’ensemble, lourds de conséquences, suffit pour comprendre que nous venons de vivre une décennie tragique.

{{ {{{La grande culture intensive du soja et les profondes blessures qu’entraînent les expropriations qui en sont la conséquence}}} }}

Ces dix dernières années, on a vu une phénoménale accélération de l’extension de la culture du soja qui avait commencé au milieu des années 90. Entre 2003 et 2012, la culture du soja transgénique est passée de 13 à 20 millions d’hectares et a fini par représenter 56 % du total des surfaces cultivées. Les zones qui ont connu la plus forte croissance de cette culture se situent dans les écosystèmes les plus fragiles de la région du Chaco. C’est là que cette culture a prospéré, en raison de sa grande capacité biologique à capter l’eau et les nutriments au détriment d’autres espèces, au détriment des forêts naturelles et des populations locales. Et c’est ainsi que l’on a intensifié la dégradation des sols et l’exportation d’eau et de nutriments. (1)
L’extension des monocultures implique par elle-même une érosion phénoménale de la biodiversité avec des pertes pour la flore, la faune et des atteintes portées aux habitats y compris humains. Et cela s’aggrave avec la pollution massive et à grande échelle spatio-temporelle que suppose la technologie transgénique combinée à l’emploi de pesticides et de fertilisants chimiques. Seul le glyphosate (Roundup) a connu une croissance plus spectaculaire que le soja. Des 38 millions de litres utilisés en 1996, on est passé à plus de 300 millions de litres en 2012. Et nous savons qu’il s’agit d’un herbicide à large spectre, qu’il est bio-accumulatif, qu’il présente des effets cancérigènes et qu’il est cause de mutations génétiques (Carrasco, 2010). Il se concentre dans les corps et les cours d’eau et se transmet aux organismes vivants. Il est désormais prouvé qu’on le retrouve dans le lait maternel (Pignatti, 2010) tout comme sont prouvés ses effets mortels sur la santé des populations soumises à son épandage par moyens aériens.(2)

{{ {{{Déforestation : spoliation des terres et mort de l’eau demain}}} }}

L’extension des monocultures a entraîné l’extension de la déforestation. Entre 2004 et 2012, les bulldozers ont dessouché 2.501.912 ha de forêts originelles. Cela implique la spoliation et la concentration de terres agricoles, l’expulsion de la population paysanne et indigène, l’érosion de la sécurité alimentaire et la détérioration des nappes aquifères. Plusieurs études comptabilisent plus de 200.000 familles paysannes déplacées au cours de la dernière décennie qui s’ajoutent à la disparition de plus de 100.000 fermes selon le dernier recensement effectué sur le secteur agricole, 44 % étant des fermes de moins de 5 ha. En contrepartie, la concentration ne cesse de croître : en 2010, plus de 50 % de la production de soja a été contrôlée par 3 % du total des producteurs exploitant des propriétés de plus de 5 000 ha.

La disparition d’une si considérable superficie de forêts affecte les sols et le cycle des nutriments, accélère l’érosion et modifie les taux naturels des ruissellements, altère le débit des rivières, le comportement biotique des écosystèmes fluviaux et accroît les risques et les pertes dues aux inondations et aux sècheresses. Si on ajoute cela aux impacts des fertilisants chimiques et des pesticides, le modèle « culture-de-soja-sur-déforestation »représente une énorme accumulation d’empoisonnement à long terme du plus vaste bassin fluvial du pays : celui Río Paraná-Rio de La Plata.

Extraction minière à grande échelle : ou comment on dynamite les têtes de bassins
Si la législation des années 90 avait ouvert la porte à une totale aliénation des richesses du sous-sol au profit du grand capital multinational, durant ces dix dernières années cette réalité a pris une tournure épouvantable. En plus de garantir par des aides fiscales la rentabilité des investissements privés, le fort élan impulsé à l’activité minière à grande échelle par le kirchenerisme a signifié une dommageable atteinte aux sources et aux rivières vitales pour les populations de la Cordillère. (3). Soulignons également qu’il s’agit d’une activité énergo-intensive à très faible incidence sur la création d’emplois qui entraîne des effets destructeurs sur les économies locales. Malgré ce constat et la forte résistance populaire provoquée par l’extension de cette activité, le Gouvernement a développé les politiques d’alliance avec le capital minier multinational et avec les directions provinciales pro-industrie minière, même au prix d’une escalade dans la répression et la criminalisation de la protestation sociale.

{{ {{{Dilapidation des réserves énergétiques du pays}}} }}

Le maintien, durant ces quasi dix dernières années, du régime de privatisation et de libéralisation des ressources pétrolières du pays, — régime mis en place par la néfaste Loi 24.145/92 —, entraîne une incontournable corresponsabilité dans le pillage de YPF (b) et la dilapidation des réserves pétrolières stratégiques du pays.
La tardive et incomplète renationalisation de YPF apparaît comme une action compensatoire extrêmement limitée et inefficace pour couvrir ce coûteux passif écologique. Au moment de la renationalisation, les réserves de pétrole représentaient seulement 34 % de celles que REPSOL avait acquises en 1999, et les réserves de gaz s’élevaient à peine à 24 %. Pendant ce temps, la société espagnole REPSOL avait rapatrié 97 % des bénéfices tirés de YPF entre 2003 et 2007 ; en outre, entre 2008 et 2010, elle a eu des bénéfices pour un montant dépassant le plafond autorisé [14,9 milliards de dollars sur des bénéfices déclarés de 12,9 milliards de dollars). Le pays se trouve donc au bord de la paralysie énergétique et face à une extrême vulnérabilité structurelle.

Comme quand on se débat au bord de la noyade, on recourt aujourd’hui à des mesures extrêmes pour tenter de pallier à court terme à l’asphyxie provoquée par la perte de l’auto-approvisionnement énergétique. C’est exactement ainsi qu’il faut comprendre la forte impulsion donnée à l’exploration de gisements non-conventionnels (shale oil et shale gas) qui font appel à la fracture hydraulique, une technologie hautement polluante, qui comporte de très grands risques pour l’environnement et qui est interdite dans de nombreux pays européens ainsi que dans certains États des USA et du Canada. Et, en plus du fracking, on réactive le Plan Nucléaire National avec l’accélération de la construction de Atucha II et le projet d’une quatrième centrale nucléaire sur les rives du Pilcomayo, ce qui ne suppose rien de moins que l’ajout d’une menace nucléaire dans le bassin aquifère le plus vaste et le plus peuplé du pays (bassin Paraná/Río de La Plata).

En définitive, le modèle « productif » et énergétique mis en place au cours de cette décennie nous laisse une inestimable mutilation écocide qui, au final, ébauche une situation critique où sont réunies la concentration, la pollution et les dommages causés au patrimoine environnemental. Loin d’une « décennie gagnée », nous assistons à un phénoménal processus de spoliation et de pillage des ressources concrètes et essentielles à long terme vitales pour la viabilité économique de la société tout entière.

De telles politiques ont signifié, en termes de durabilité et de souveraineté territoriale, alimentaire, hydrique et énergétique, infiniment plus qu’une « décennie perdue ». Nous parlons d’un avenir compromis pour plusieurs générations. Le miroir aux alouettes du progrès fondé sur l’extractivisme minier prétend poser un dilemme entre droits sociaux versus droits environnementaux. Cependant, il n’y a pas d’atteinte à l’environnement qui n’implique pas une atteinte aux droits fondamentaux des humains.

S’il est vrai que, dans bien des aspects, cette décennie a représenté une avancée dans la restitution et la récupération de droits, il faut aussi insister sur le fait que l’on a vu s’ouvrir un nouveau cycle dans la violation des droits des citoyens. Droits les plus élémentaires des populations victimes des épandages de pesticides par les airs, intoxiquées à grande échelle, victimes du dynamitage et de la pollution massive de leurs sources d’eau potable, de leurs sols et de leur atmosphère, populations harcelées et réprimées. Dans les provinces, on a assisté au développement du féo-déralisme (c) extractiviste : les revenus induits par l’activité fondée sur le schéma « production et exportation de matières premières agricoles puis importation des produits manufacturés » a très faiblement fait progresser la démocratisation de la société. C’est, au contraire, le « rentisme » (d), le clientélisme et la corruption qui sont en expansion. S’il est vrai qu’on a assisté à un rattrapage du niveau des salaires et de l’emploi, il est également vrai que la population captive est en augmentation, soumise à des chefs qui gèrent des politiques et des subventions. Les mouvements socio-environnementaux ont connu des morts suite à des répressions, des centaines de personnes ont été illégalement emprisonnées et poursuivies en Justice. Des plébiscites ont été interdits (Calingasta, Andalgalá, Tinogasta, Famatina et Chilecito) au nom de la démocratie et de la Constitution et ce, toujours au bénéfice des grandes sociétés. En définitive, l’équation politique de l’extractivisme se résume à la combinaison de la déprédation des écosystèmes, la dégradation des conditions sanitaires, la violation des Droits et la détérioration des conditions d’exercice d’une véritable démocratie.

S’il est indéniable que le taux de pauvreté par manque de revenus a diminué, il est tout aussi vrai que la pauvreté et l’inégalité écologiques ont augmenté. En termes écologiques, un pauvre est une personne mal nourrie, victime de la pollution, du manque d’eau, privée de l’accès à l’énergie minimum nécessaire, chassée de son habitat et forcée à vivre dans des zones insalubres et/ou à risques. Dans ces termes, nous sommes devenus une société plus pauvre. Mais aussi plus inégalitaire et plus vulnérable.

Enfin, en termes géopolitiques, nous sommes une société plus dépendante. L’extractivisme implique une dynamique d’aliénation territoriale. La dépendance s’imprime dans les formes géographiques. C’est le capital, et non l’État, qui dispose et qui fait usage du territoire à sa convenance. Cela implique, en outre, une phénoménale captation de plus-value écologique : les méga-exploitations minières, non seulement impliquent la destruction, la dégradation et la perte de capacité productive des écosystèmes locaux, mais aussi le transfert net d’actifs écologiques de ces territoires vers d’autres où ils sont finalement transformés et consommés.

En définitive, nous pensons qu’en suivant cette voie, nous sommes très loin d’un processus réformiste « qui vise à plus », autrement dit d’un processus qui, pour atteindre de meilleurs niveaux de démocratisation réelle, doit garder le même cap et approfondir son modèle. Au contraire, la question se pose de savoir si ce modèle-là n’est pas précisément le principal problème et non pas la solution. Si on veut consolider la souveraineté populaire au moyen de plus hauts niveaux d’égalité, de justice sociale et de mise en oeuvre de droits, il faut exiger un changement à 180º du « modèle » et non pas son perfectionnement.

(a) — En Amérique hispanophone, le terme « extractivisme » se rapporte aux industries extractives au sens strict (mines et hydrocarbures) … Il est utilisé pour désigner de façon plus générale l’accélération de toutes les activités d’exploitation des ressources naturelles à échelle industrielle (y compris l’agro-industrie et jusqu’aux infrastructures facilitant les activités d’extraction), ainsi que la place centrale de ces secteurs d’activité pour les économies exportatrices de matières premières. [d’après Wikipedia]

(b) — YPF, [Yacimientos Petrolíferos Fiscales] (Gisement Pétrolifère d’État), est la plus grande entreprise d’Argentine dédiée à l’exploitation, l’exploration, la distillation, la distribution et la vente de pétrole et de ses dérivés. [d’après Wikipedia]

(c ) — L’auteur qualifie ainsi la politique des administrations des provinces minières de la Cordillère qui prétendent abusivement s’approprier les richesses naturelles de leur sous-sol — y compris les glaciers —, au nom du « fédéralisme » et contre le gouvernement central…

(d) — On qualifie de « rentista » une économie qui repose sur des rentes extérieures substantielles (hydrocarbures, mines, matières agricoles, etc.)

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Notes :

(1) — Pour 1 tonne de soja, ce sont 1 000 m3 d’eau et une énorme quantité de nutriments basiques qui sont exportés, ce qui se traduit par un appauvrissement des sols et une perte des récoltes chiffrée entre 19 et 30 tonnes par campagne (GRAIN, 2013). L’étude effectuée par GRAIN précise que, pour une production de 47 380 222 tonnes de soja (campagne 2006/2007), il faut utiliser 1 148 970,39 tonnes de nitrate, 255 853,20 tonnes de phosphore, 795 987,73 tonnes de potassium, 123 188,58 tonnes de calcium, 132 664,62 tonnes de soufre et 331,66 tonnes de bore.

(2) — le Service de Néonatalogie de l’Hôpital Perrando (Resistencia, Chaco) note que les cas de malformations chez les nouveau-nés sont passés de 46 en 1997, à 186 en 2008. L’an dernier, lors d’un procès historique intenté par les Mères de Itunzaigó (Ciudad de Córdoba), l’incidence des épandages aériens de pesticides a été prouvée dans les cas de cancer chez l’enfant et l’adulte ; malgré cela, le tribunal a rendu une sentence historique qui condamne les auteurs des épandages, mais non les grandes firmes et les fonctionnaires du gouvernement qui soutiennent et impulsent le « modèle ».

(3) — Sur les impacts socio-environnementaux de la grande industrie minière, voir Voces de Alerta (2011) [Cris d’Alerte 2011]

Source : Journal de Notre Amérique no.4, Investig’Action, mai 2015. Lien : http://investigaction.net/Le-Journal-de-Notre-Amerique-no4.html