Le regard d’une mouche sur la guerre américaine contre le Vietnam

Qui a remporté quelle guerre ? Après quarante ans, il n’existe toujours aucune réponse aisée à cette question ou, plus précisément, il y a au moins autant de réponses qu’il y a eu de guerres.

 

 

En 2005, lors d’une conférence tenue par un Département d’Etat américain, combinée avec la publication des volumes des relations extérieures américaines ayant trait à la guerre étatsunienne, Barry Zorthian dit, lors d’une discussion avec Marvin Kalb : « Je vous dis qu’il n’y a pas eu qu’une seule Guerre du Vietnam » (1). Il n’en fit pas le décompte, pas plus qu’il ne nomma les autres. Cependant, il peut être utile de reformuler la question : qui a gagné quelle guerre au Vietnam ?

Quand j’ai eu environ 16 ans, j’ai présenté un travail de fin d’année pour mon cours d’anglais et j’ai posé la question : « Pourquoi les Etats-Unis ont-ils perdu la guerre du Vietnam ? ». C’était en 1976. J’avais une très simple conclusion, après avoir lu les livres et tous les éléments du « Congressional Record » (compte-rendu quotidien des procédures et débats du Congrès américain, ndlt) que j’avais pu trouver dans la bibliothèque de ma région : les Etats-Unis n’avaient aucun objectif de guerre qu’ils auraient pu atteindre avec les moyens à leur disposition.

Cependant, en tant que « Navy Brat » (« Gosse de Marine ») virtuel, je pensais encore, jusqu’en 1975 que je terminerais mes études et finirais pas atterrir dans une jungle remplie de traquenards et de snipers, comme ceux présentés dans le film truqué de John Wayne, « Les bérets verts » (2). En d’autre termes, en tant qu’adolescent, je partageais sans le savoir le point de vue de nombreux politiciens et combattants belliqueux – cette guerre ne se terminerait en aucune façon dans un futur proche.

C’est pourquoi les scènes de retraite que j’ai vues à la télévision en avril 1975 ne signifiaient rien pour moi, sinon que je ne finirais pas tué lors d’une quelconque patrouille dans la jungle. Je confesse que je n’ai jamais cru que le communisme se trouvait à nos portes. J’avais commencé à étudier un peu d’histoire militaire et rien ne pouvait me convaincre que les Russes pouvaient traverser le détroit de Bering ou débarquer sur les plages de l’île littorale où je vivais pour nous envoyer tous au goulag. J’avais lu Soljénitsine et tout cela me paraissait terriblement russe et très très éloigné (3) .

Ce que nous, Occidentaux, appelons de façon arrogante la civilisation ne m’a jamais paru être mise en danger immédiat – sauf peut-être par des personnes comme mon directeur d’école et les professeurs corrompus qui travaillaient pour lui. Peut-être quelque chose avait-il mal tourné dans mon endoctrinement, je veux dire mon éducation, puisque, en dépit des années passées dans une des régions les plus réactionnaires des Etats-Unis, je n’avais pas acquis la schizophrénie paranoïde endémique qui passait pour de la culture politique en Amérique du Nord, entre le St Laurent et le Rio Bravo.

Un de mes oncles a été involontairement abusé à la fois physiquement et mentalement après au moins trois missions en Thaïlande, avant qu’il soit retraité de la force aérienne. Les autres membres de la famille semblent s’en être sortis largement indemnes, soit trop vieux ou trop jeunes (comme moi) pour être aspirés dans le vortex vénal du vice (pardonnez mon pastiche de l’infâme allitération de Spiro Agnew) (4). Voilà – du moins en 1976 – ce que fut « ma guerre du Vietnam ».

Je pense cependant que cela ne rend pas justice à la remarque de M. Zorthian. S’il y a eu plus d’une Guerre du Vietnam, que voulait-il dire par là ? Les autorités académiques historiennes font formellement la distinction entre la première et la deuxième guerre en Indochine.

La première guerre a été menée contre les Français et la deuxième contre les Etats-Unis. Malgré l’aspect pratique du point de vue chronologique que cela implique, je pense qu’il est beaucoup plus exact de parler d’au moins quatre guerres au Vietnam. Je tenterai de les décrire brièvement et ensuite d’élaborer des réponses possibles aux questions que cette hypothèse suscite.

La guerre la plus évidente est l’invasion et l’occupation du Vietnam en violation de sa souveraineté et la dignité de son peuple par le régime étatsunien. L’invasion débuta bien avant le débarquement des Marines près de Da Nang (5) . Elle commença avec la décision prise par l’élite des colonisateurs blancs d’utiliser des moyens secrets et clandestins pour empêcher l’application des Accords de Genève, en vertu desquels les Français durent concéder le contrôle du Vietnam aux populations qui y vivaient depuis des milliers d’années et qui avaient été exploitées tout le siècle précédent par les conquérants français et japonais (6).

Ensuite, il y a eu une deuxième Guerre du Vietnam. C’est la guerre dont la majorité des Américains se souviennent, soit par leurs nombreuses missions en tant que soldats soit en tant que téléspectateurs. Ce fut la violence quotidienne à une échelle inimaginable, guidée par des processus bureaucratiques fastidieux qui paraissaient réduire le meurtre de masse à un ennui soporifique.

Ce fut cette guerre qui envoya principalement des Afro-américains et des Blancs pauvres tuer des « Jaunes », ostensiblement pour sauvegarder des droits dont eux-mêmes ne jouissaient pas chez eux (7). Ce fut la guerre qui fit tourner une partie de la période prospère d’après-guerre (deuxième guerre mondiale) en une interminable autorotation dont la majeure partie de la population active américaine ne s’est jamais remise.

La troisième Guerre du Vietnam est la guerre secrète menée contre les populations du Vietnam, du Laos et du Cambodge – avec des « dommages collatéraux » s’étendant jusqu’aux Etats-Unis eux-mêmes. Il est nécessaire d’en dire beaucoup plus au sujet de cette guerre, étant donné qu’elle reste amplement enfouie dans les marécages de la récusation.

Reste finalement la quatrième Guerre du Vietnam : l’hostilité permanente combinée à tout l’arsenal systémique disponible déployé depuis 1975. Le but était à la fois de punir et de continuer à exploiter le peuple vietnamien tout en élargissant le système caché de terreur développé lors de la troisième Guerre du Vietnam. Ce fut la continuation de la « Grande Image » (Big Picture), la croisade qui débuta dès 1776 quand « l’empire de l’homme blanc » déclara unilatéralement son indépendance vis-à-vis de la Grande-Bretagne (8) .

Ayant nommé les guerres en question, on peut se demander pourquoi elles ont été menées, qui les a gagnées – pour autant qu’il y eût un vainqueur – et quelles leçons en furent ou non tirées. Sans compter combien de gens intelligents ont répété l’adage « apprendre les leçons de l’histoire », Tolstoï a écrit, il y a plus d’un siècle, que « de simples mots n’ont jamais convaincu personne » .

Tant que les « leçons » dont parlent les gens ne dépassent pas les paroles, rien ne sera jamais appris. Mais cette assertion elle-même doit être tempérée, car des leçons ont été tirées de la guerre contre le Vietnam. Malheureusement, ces leçons ne sont pas pour tout le monde et ne sont jamais discutées en public. Ceci suggère qu’en dépit de toutes les paroles, ce sont les mêmes personnes supposées s’être opposées à la guerre contre le Vietnam qui ont le moins appris de l’histoire.

 

Le Dr T.P. Wilkinson est écrivain. Il enseigne l’histoire et l’anglais, dirige le théâtre et entraîne l’équipe de criquet dans la villenatale d’Heinrich Heine, Düsseldorf. Il est aussi l’auteur de Church Clothes, Land, Mission and the End of Apartheid in South Africa (Maisonneuve Press, 2003).

 

Notes

1. Les Relation extérieures des Etats-Unis (FRUS) est le compte-rendu officiel de la politique extérieure étatsunienne publié par le Département d’Etat américain (Bureau de l’Historien). Barry Zorthian (1920-2010) fut le chef de l’USIA à Saigon et porte-parole de la mission étatsunienne au Vietnam de 1964 à 1968 (L’expérience américaine en Asie du Sud-Est 1946-1975).

2. Les Bérets verts est un film réalisé et interprété par John Wayne, considéré par lui comme un plaidoyer en faveur de l’effort de guerre américain au Viatnam. Basé en principe sur un livre éponyme de Robin Moore sur son expérience avec les Forces spéciales US à Fort Bragg et au Vietnam avec le 5e groupe des Forces spéciales. Le film fut complètement éreinté, même dans le New-York Times (Renata Adler, 20 juin1968).

3. L’Archipel du Goulag fut publié en 1974.

4. Probablement la plus connue des remarques allitératives faites par le Vice-Président US Agnew, attribuée à William Safire fut de traiter les Libéraux de « nattering nabobs of negativism » (nababs blablateurs du négativisme – ndlt), dans une allocution prononcée à la Convention républicaine de l’Etat de Californie, à San Diego en 1970.

5. Les Marines US furent débarqués à Da Nang le 8 mars 1965.

6. Les Accords de Genève de 1954 mirent fin à la première guerre d’Indochine. Les principales dispositions étaient un cessez-le-feu, le retrait des troupes françaises et que l’Indochine soit divisée entre le Laos, le Cambodge et le Vietnam. Le Vietnam fut temporairement divisé le long du 17e parallèle en attendant que des élections puissent avoir lieu. La « société écran » française du Vietnam fut d’abord dirigée par Bao Dai et ensuite par Ngo Dinh Diem de Saigon, lorsque les Etats-Unis prirent le relais. Ho-Chi-Minh dirigea le République démocratique du Vietnam de Hanoï. Les Etats-Unis ne signèrent pas ces Accords et ne se considèrent pas liés par leurs dispositions.

7. Le 28 avril 1967, le champion poids-lourd de boxe Mohamed Ali (alias Cassius Clay) refusa d’accepter sa mobilisation dans l’armée US pour être envoyé au Vietnam. Il expliqua : « Pourquoi me demanderaient-ils de porter un uniforme et de me déplacer à 10.000 miles de chez moi pour lancer des bombes et des balles sur des gens de couleur au Vietnam alors que les personnes qualifiées de Noires à Louisville sont traités comme des chiens et privés des droits humains élémentaires ? »

8. La « Big picture » était une série de films de propagande de l’armée US diffusée par ABC-TV de 1951 à 1964. La déclaration unilatérale d’indépendance visait soi-disant à préserver l’esclavage et à permettre aux colonies britanniques à s’étendre au-delà des frontières fixées par le Traité de Paris de 1763. Voir l’ouvrage de Gerald Horne « La Contre-Révolution de 1776 » (2014). Le terme « régime des colonialistes blancs » fut popularisé par « Left criticism of white supremacist states in Southern Africa » (« Critique de gauche des Etats de la suprématie blanche en Afrique du Sud (spécialement la Rhodésie, le Mozambique, l’Afrique du Sud). Cependant, le terme peut être et a été appliqué pour décrire le régime US , par exemple dans « An Indigenous Peoples’ History of the United States » Roxanne Dunbar-Ortiz (2014).

9. Léon Tolstoï, « Guerre et Paix » 1869

 

Source en français: Investig’Action

Traduit de l’anglais par J.H. pour Investig’Action

Source originale en anglais: Dissident Voice