Le capital du 18e au 21e siècle selon Thomas Piketty

Le dernier ouvrage de Thomas Piketty, « Le capital au XXIe siècle », a suscité à la fois beaucoup d’intérêt et de nombreux débats. Et pour cause : voilà un livre qui retrace 250 ans d’évolution des revenus et des patrimoines sous le capitalisme, principalement aux États-Unis et en Europe, et qui propose in fine un impôt sur la fortune.

Sa conclusion : le système économique de marché engendre spontanément des inégalités croissantes, avec une période intermédiaire de 1914 à la fin des années 70 (qu’il explique par la survenance de chocs, de guerres, non par le développement « normal » de la société capitaliste) ; d’où la nécessité d’avoir au niveau mondial une taxe sur le patrimoine.

Il est évident qu’une telle thèse n’a pas réjoui les néolibéraux et les ultraconservateurs. Ils ont donc tenté de décrédibiliser l’analyse fondamentale. Or, c’est là que réside l’importance capitale de l’ouvrage. L’auteur, avec toute une équipe de chercheurs, a retracé le parcours sur le long terme des richesses et de leur accaparement par une minorité et a exploité les données qui existaient en la matière.

Le livre de Thomas Piketty comprend un petit millier de pages. Il n’est pas évident que le lecteur citoyen, a priori peu passionné par les questions économiques, se précipite sur cet impressionnant travail. Pourtant, tout est facilité au lecteur. Nul besoin d’être expert en fiscalité ou en macroéconomie pour plonger avec délectation dans cet ouvrage abondamment documenté et d’une grande lisibilité. Chaque fois que l’auteur aborde une question plus technique, il l’annonce et propose à celles et ceux qui ne veulent pas s’embarrasser d’autant de détails de sauter à la section suivante.

Dans le but d’expliquer les inégalités de revenus et de patrimoine et de proposer une alternative fiscale fondée sur l’imposition des grosses fortunes, l’économiste français en vient à dresser un tableau particulièrement saisissant et global de deux cents ans de capitalisme. Sans être marxiste, l’auteur réalise une sensationnelle analyse, par grandes périodes de l’histoire, des classes sociales et de leurs rapports.
Il nous a dès lors paru intéressant et important de présenter une vaste synthèse de l’ouvrage et d’en exposer les principales conclusions avant d’en soulever dans un second temps les faiblesses.

{{{Une foule de données}}}

L’aspect qui a suscité le plus l’admiration — et à juste titre — réside dans l’abondance des statistiques fournies sur un sujet peu abordé en général par les économistes traditionnels. Thomas Piketty et son équipe ont recherché des données qui remontent au 18e siècle, qui évaluent la richesse et le patrimoine des populations des plus grands pays capitalistes, mais aussi des nouveaux pays émergents comme l’Inde ou la Chine.

Non seulement ils ont analysé cette matière brute, mais en outre ils la mettent à disposition sur leur site Internet. En effet, tous les graphiques, tableaux et chiffres utilisés dans le document sont repris sur la page web de l’auteur2. De plus, il existe un site plus global (3), créé à partir des travaux initiaux de Thomas Piketty et d’Emmanuel Saez, qui établit l’état des revenus dans les principales nations du monde. Cela concerne treize États d’Europe occidentale (Allemagne, Danemark, Espagne, Finlande, France, Grande-Bretagne, Italie, Irlande, Norvège, Pays-Bas, Portugal, Suède et Suisse), les deux grands pays d’Amérique du Nord (Canada et États-Unis), trois contrées d’Amérique latine (Argentine, Colombie et Uruguay), six États d’Asie de l’Est (Chine, Inde, Indonésie, Japon, Malaisie et Singapour), les deux principales régions qui forment l’Océanie (Australie et Nouvelle-Zélande), enfin trois pays d’Afrique (Île Maurice, Afrique du Sud et Tanzanie). Pour d’autres (comme la Belgique), des recherches sont en cours pour aboutir à un schéma similaire des inégalités.

Il est évident, comme toujours en économie, que les statistiques sont à prendre avec des pincettes. La source en est principalement les déclarations fiscales. Il peut y avoir des erreurs de manipulation ou des tricheries de la part de contribuables pour éviter de payer trop de taxes. Les séries ne sont pas nécessairement uniformes dans le temps. En général, on peut estimer que les tableaux et les graphiques ont tendance à sous-estimer la réalité. Néanmoins, on peut partir d’eux pour une analyse globale des inégalités dans le monde capitaliste.

D’emblée, Thomas Piketty met les points sur les « i ». Il établit la distinction entre flux et stock en économie. Le premier est l’ensemble des entrées et des sorties en un lieu (un pays) durant une période donnée (par exemple un an). C’est le cas des revenus, c’est-à-dire salaires, honoraires, revenus de la propriété (dividendes, intérêts, loyers, rentes…), etc. Le second est l’inventaire des biens accumulés en un endroit à un moment précis (par exemple le 31 décembre de chaque année). C’est le cas du stock de capital, de la fortune ou du patrimoine. Il se compose des biens immobiliers et mobiliers (actions, obligations et autres titres), des bijoux, des tableaux de maître et autres formes d’objets accumulés et possédant de la valeur (en principe peu périssable).

Cette différence est essentielle, car l’auteur constate immédiatement que l’écart de richesse est beaucoup plus important en matière de stock qu’en ce qui concerne les revenus. Ainsi, si le 1 % le plus aisé peut compter pour 25 % de tous les revenus, il n’est pas rare qu’il détienne environ 40 % de tous les patrimoines (4). Souvent les 40 % les plus « pauvres » ne possèdent aucune richesse de ce type. C’est dire si les données sur la fortune sont les plus intéressantes.

En même temps, il souligne que le meilleur indicateur des inégalités est de prendre et de suivre au cours du temps la part des déciles et centiles supérieurs. Le décile supérieur correspond aux 10 % les plus riches dans la population d’un pays. Le centile, à 1 % de cette population. C’est, affirme-t-il, un paramètre bien plus intéressant, visible et pertinent que certains coefficients abstraits que les économistes utilisent traditionnellement : « Seule la connaissance de la part du décile supérieur permet de savoir dans quelle mesure une fraction disproportionnée de la croissance a été captée par le haut de la distribution (5). » C’est l’accaparement des revenus et des patrimoines par une fraction assez faible (10 %, voire même 1 %) de la population. Ce que disent les marxistes : accumulation des richesses à un pôle, pauvreté et misère à l’autre.
Un capitalisme d’inégalités

Tout le monde ou presque s’accorde à reconnaître que la société de « marché libre » s’accompagne d’une divergence plus ou moins importante en ce qui concerne les gains que chacun en obtient. Pour les sociaux-démocrates, réformistes (6) et keynésiens (7), c’est la preuve qu’il faut une régulation publique pour tempérer ces effets négatifs de l’économie. Pour les libéraux, ce sont des inconvénients de court terme qui se résorberont progressivement avec le temps.

Ainsi, en 1955, Simon Kuznets a voulu démontrer que les inégalités se réduisent aux États-Unis, en utilisant les statistiques à ce sujet depuis le début du siècle (8). Durée trop courte, lui répond Thomas Piketty. Une telle analyse doit se réaliser sur une très longue période. Il est évident que le capitalisme a subi de grandes transformations durant l’entre-deux-guerres, avec précisément l’effet des deux conflits mondiaux et de la terrible crise née en 1929.

Il replante donc le décor et établit le graphique suivant (graphique 8.5., p. 460) qui reprend l’évolution de la part du décile supérieur de la population américaine, soit les 10 % les plus riches, dans le total des revenus du pays (y compris les gains en capital, c’est-à-dire les plus-values sur titres) (9).

Sources et séries : voir piketty.pse.ens.fr/capital21c.
Lecture : la part du décile supérieur est passée de moins de 35 % du revenu national dans les années 70 à près 50 % dans les années 2000-2010.

On voit clairement que, dans les années 50 et 60, on pouvait parler de rattrapage et de diminution des inégalités. En 2010, en revanche, il n’en est plus question. Au contraire, le niveau atteint par les plus riches se situe de nouveau à celui des années 20, juste avant le krach de 1929. Ils reviennent aux 50 % qu’ils captaient juste avant le krach de 1929.

L’auteur précise même les détails de l’évolution pour ce décile, entre le 1 % le plus riche, les 4 % suivants et enfin les cinq derniers %. Cela donne le graphique suivant (graphique 8.6., p. 461).

{Sources et séries : voir piketty.pse.ens.fr/capital21c.
Lecture : la hausse de la part du décile supérieur depuis les années 70 est surtout due au centile supérieur.}

On observe que c’est surtout le centile supérieur qui varie sur la durée, entre une chute à partir de 1929 et une remontée manifeste à la fin des années 70. Pour les autres, ces modifications sont moins nettes.

Il en résulte que c’est cette partie de la population américaine qui vit essentiellement des revenus du capital. Ainsi, en 1928, l’année où, avant le krach boursier, la part du 1 % le plus riche est la plus importante — elle se monte à 23,9 % du total —, celui-ci obtient 4,3 % de ce total sous forme de plus-values sur titres. Avec la catastrophe financière, ces 4 % disparaissent. Si bien qu’en 1932, les revenus de ce centile (1 %) ne se montent plus qu’à 15,6 %, que ce soit avec ou sans gain sur le capital.

En 1979, les plus-values boursières représentent de nouveau 2 % du total des revenus américains pour le centile le plus riche. À ce moment, celui-ci détient 10 % des revenus. Les années Reagan, puis Clinton et enfin Bush Jr. portent de nouveau celui-ci à des niveaux records. En 2007, il possède 23,5 % des rémunérations du pays, dont 5,2 % dus aux gains sur le capital.

Thomas Piketty dresse un autre tableau intéressant, celui qui montre, pour l’année 2007 (10), la part des types de rétribution au sein du décile le plus riche, en décomposant également celui-ci : revenus du travail (salaires, primes, etc.), revenus du capital (intérêts, dividendes, loyers, plus-values boursières…) ou revenus mixtes (honoraires, profits individuels, etc.). C’est l’objet du graphique 8.10. (p. 476)

{Sources et séries : voir piketty.pse.ens.fr/capital21c.

Lecture : les revenus du capital sont dominants au sein de 0,1 % des revenus les plus élevés aux États-Unis en 2007, et non au sein des 1 % des revenus les plus élevés, comme en 1929.

Note : les revenus mixtes sont ceux tirés d’activités d’indépendants, où la distinction entre profit et salaire s’estompe.}

Il est notable que la majorité des neuf premiers pour cents du décile supérieur vivent surtout des revenus du travail. Seulement 0,1 % de la population peut être qualifiée de rentière, par la possession de gains et de revenus en capital plus élevés que les autres sources de rémunérations. En 1929, c’était le cas pour le centile supérieur (soit une proportion dix fois plus importante).

Mais le constat le plus remarquable est l’identification que Thomas Piketty pose entre ce centile (1 %) et les principaux dirigeants des grandes entreprises. On a beau parler dans les médias de certains salaires considérés comme exagérés pour des acteurs de cinéma ou des sportifs — et ils le sont assurément —, mais ceux-ci ne représentent qu’un vingtième des gens les plus riches. Au contraire, les cadres dirigeants forment 60 à 70 % de ce groupe, en fonction de la définition élargie ou non qu’on en donne(11).

Et ceux-ci ne sont pas exclusivement dans la sphère financière (banques, assurances, fonds de placement, etc.) ; 80 % n’en sont pas issus. Il s’agit des chefs d’entreprise, tous secteurs confondus. Dans la plupart de ces firmes géantes, il y a généralement plus de cinq directeurs et administrateurs qui font partie de ce centile supérieur.

On en arrive donc bien à voir se dessiner une classe dominante dans un pays capitaliste — et qui plus est, dans celui qui est toujours à l’heure actuelle le plus puissant de la planète(12). On peut qualifier de capitalistes le 1 % le plus riche, soit rentiers, soit dirigeants des grandes firmes (ou éventuellement les deux). Ces dirigeants sont bien des capitalistes, même s’ils perçoivent officiellement un salaire et s’ils peuvent être « licenciés » par les actionnaires. De ce 1 %, on peut considérer à part un vingtième, artistes ou sportifs, qui ne sont pas encore capitalistes ou pas nécessairement. En effet, ils ont peut-être un salaire plus élevé, mais celui-ci est défini par le milieu et incorpore des primes, des bonus, voire des stock-options (13) selon la manière de comptabiliser en vigueur aux États-Unis (qui est très discutable).

Les 9 % suivants ne sont pas généralement au sens propre des capitalistes. Il peut y en avoir, ceux qui détiennent des sociétés plus petites. Mais la majorité vit de revenus mixtes ou du travail proprement dit. Ce sont des salariés bien payés (scientifiques, techniciens, cadres d’un niveau moins élevé, courtiers, etc.), des professions libérales ou qui ont des activités assimilées (avocats, médecins, professeurs d’université, etc.) ou des propriétaires de compagnies de dimension plus réduite.

Le reste, c’est la population, soit des salariés qui forment environ 85 % des actifs, des travailleurs indépendants, ceux qui exercent une profession libérale sans être rémunérés de manière élevée ou qui possèdent un petit commerce, et des laissés pour compte (chômeurs, exclus, etc.). L’essentiel fait partie de la classe ouvrière au sens large. Depuis 1979, leur pouvoir d’achat n’a pas augmenté aux États-Unis (14).

La société est donc fortement inégalitaire, contrairement à la présentation habituelle où une prétendue classe moyenne dominerait du moins en nombre. En résumé, ceux qui profitent réellement du capital et qui en vivent ne représentent que 1 %. Ensuite, il y a environ 9 % qui bénéficient des « largesses » du système, sans être les privilégiés, ceux qui décident et ceux dont les revenus augmentent de façon disproportionnée. Et les 90 % restants composent la majorité. Ce sont les travailleurs salariés et indépendants, les allocataires sociaux, les exclus, les laissés pour compte…

Il y a évidemment des transferts d’un groupe à l’autre : ceux qui grimpent dans la hiérarchie sociale et ceux qui dégringolent, acculés à la faillite. Mais, même aux États-Unis, Thomas Piketty ne les estime pas à plus de 10 % par génération. C’est donc une minorité et ce qui domine est la stabilité au sein des classes sociales.

L’auteur ne s’en tient pas aux États-Unis et analyse la plupart des pays importants. Il établit un constat assez similaire, en particulier pour la France qu’il connaît et explique en long et en large. Nous n’avons pas voulu reprendre toute cette étude. Nous avons juste repris le graphique suivant (graphique 9.7.) qui montre l’évolution de la part du décile supérieur (10 %) dans les revenus totaux des autres grands États européens du 20e siècle.

{ {Sources et séries : voir piketty.pse.ens.fr/capital21c.

Lecture : dans les années 1950-1970, la part du décile supérieur est de l’ordre de 30-35 % du revenu national en Europe comme aux États-Unis.} }

On observe des tendances identiques : une baisse assez abrupte dès les années 20 — il est un fait que, les nations européennes ayant subi la Première Guerre mondiale sur leur territoire, la diminution a eu un impact plus fort qu’aux États-Unis ; une réduction continue jusqu’en 1950 ; une stabilisation durant les trente années suivantes ; enfin, une augmentation continue à partir de là.

L’économiste français relève qu’au début du 20e siècle les inégalités étaient plus fortes en Europe. L’effet des guerres et de la crise est globalement plus important qu’aux États-Unis. La part du décile supérieur parvient même à une situation de 22,3 % en 1984 en Suède. C’est un niveau historiquement bas, celui d’une société « relativement » égalitaire ou « faiblement » inégalitaire, comme il l’appelle.

Mais, pour tous les pays, la reprise pour les plus riches intervient à partir de la fin des années 70, même en Scandinavie. Seulement elle est beaucoup plus notable aux États-Unis et en Grande-Bretagne qu’ailleurs. D’où, en 2010, l’inégalité y est plus forte et, de l’autre côté de l’Atlantique, la part du décile supérieur revient à celle obtenue dans les années 20 et même la dépasse. Les États-Unis sont devenus le pays le plus inégalitaire au sein des grands États capitalistes.

Ces quelques différences, dues à des spécificités qu’il serait trop long d’expliciter ici, ne peuvent masquer que globalement les écarts de revenus s’élargissent au profit des plus riches et que ceux-ci bénéficient surtout des revenus du capital. Ainsi, dans le cas de la France, ayant relevé la montée des rémunérations du 1 % le plus riche, Thomas Piketty note : « Une autre régularité intéressante est que si l’on décompose plus finement les revenus du capital (ceux qui grimpent le plus — ndlr) en revenus fonciers (loyers) et revenus de capitaux mobiliers (dividendes et intérêts), on constate alors que la très forte hausse de la part des revenus du capital au sein du décile supérieur est due pour l’essentiel aux revenus de capitaux mobiliers (et surtout aux dividendes) (15). »
L’accumulation, c’est capital

Comme nous l’avons souligné au début de cet article, les divergences en matière de patrimoine sont encore plus importantes que celles pour les revenus. Ceci ne nous surprend pas. Celui qui n’a guère de rémunération doit le plus souvent la consommer toute entière et ne peut donc épargner. En revanche, celui qui gagne beaucoup ne pourra dépenser tout et conservera une partie qu’il accumulera petit à petit.

En conséquence, le premier n’aura qu’un très maigre patrimoine, alors que le second l’agrandira progressivement. Au total, l’écart sera de plus en plus important. C’est ce que vont révéler d’ailleurs les statistiques.

Mais schématisons d’abord notre relation. Au départ, le travail est source de toute la richesse marchande. C’est parce qu’il est le produit d’un travail qu’on paie un bien ou un service. Le résultat de la vente des marchandises est ensuite globalement réparti entre salaire et profit. En général, le salarié n’en reçoit guère plus que ce qu’il consomme16. Son épargne sera, au mieux, faible. Il ne pourra pas accumuler. L’argent qu’il gagne servira essentiellement à sa reproduction en tant que force de travail.

Celui qui tire ses revenus des profits devra en dépenser une partie pour vivre, mais en gardera une partie, un surplus, pour épargner et, dès lors, investir. De cette façon, il accumulera du capital et donc du patrimoine. C’est ce que montre très succinctement le schéma suivant.

{{{Schéma de la production capitaliste}}}

Si on respecte la logique présentée, ce processus est cumulatif. Ainsi, le patrimoine s’accroît. Il permet d’augmenter la production, d’engager du personnel supplémentaire. Cela va élever les profits, donc l’épargne et, en fin de compte, le capital possédé.

Nous avons précisé ces éléments, car Thomas Piketty ne le fait pas. Pour lui, l’inégalité face à la fortune est un constat. Il s’indigne si elle est exagérée, mais pas parce qu’elle existe. En réalité, elle apparaît et elle s’aggrave, justement parce qu’on se situe dans le système capitaliste, dont le moteur est le profit et l’accumulation du capital.

Dès lors, le graphique qui suit (graphique 10.6., p. 556) est beaucoup plus compréhensible. Il compare l’évolution de la part des déciles et centiles supérieurs dans les fortunes nationales entre l’Europe (les grands pays : France, Grande-Bretagne, Suède) et les États-Unis depuis 1810.

{Sources et séries : voir piketty.pse.ens.fr/capital21c.

Lecture : jusqu’au milieu du 20e siècle, les inégalités patrimoniales étaient plus fortes en Europe qu’aux États-Unis.}

Que remarquons-nous ? D’abord, les niveaux sont beaucoup plus élevés que pour les revenus. Les 10 % les plus riches détiennent plus de 60 % du patrimoine sur toute la période et l’élite du 1 % en prend généralement environ 30 % (parfois bien davantage).

Ensuite, la marche des deux côtés de l’Atlantique durant le 19e siècle est une progression quasi continue. En Europe, la part du décile supérieur passe de 82,2 % en 1810 à 89,5 % en 1910. Le centile monte de 52,1 % à 62,5 % durant la même période. Aux États-Unis, les 10 % de tête grimpent de 58 % à 81,1 % et le 1 % aisé de 25 % à 45,1 % des guerres napoléoniennes à la veille du premier conflit mondial.

Puis, il y a une baisse généralisée, plus forte en Europe qu’aux États-Unis. En 1980, le décile supérieur « n’a plus que » 59,3 % sur le vieux continent, et 67,2 % sur le nouveau. À partir des années 70, la tendance s’est complètement inversée et les inégalités remontent, surtout dans le pays de l’Oncle Sam. En 2010, malgré la crise, les 10 % des Américains les plus fortunés reviennent à une part de 71,5 % et l’élite à 33,8 % (contre respectivement 64,2 % et 28,2 % en 1970).

L’auteur travaille à partir d’une notion comptable de patrimoine. Cette dernière incorpore tous les biens, les avoirs d’une personne ou d’une famille, c’est-à-dire aussi bien son capital productif comme des entreprises ou des titres, que des propriétés immobilières, des terrains, des maisons, et autres signes ostentatoires de richesse. C’est de cette manière qu’après 1945 surtout, une partie accrue de la population des nations capitalistes avancées a pu acquérir un peu d’actifs propres, en général sa propre maison. Pour les 90 % des gens non concernés par cette étude, « leur » chaumière est quasiment le seul avoir qu’ils possèdent. Si on en revenait à une définition stricte du capital, les inégalités seraient bien plus grandes et elles demeureraient à ce stade (bien qu’avec le développement des fonds de pension, les salariés deviennent indirectement propriétaires à petite échelle d’entreprises, donc de capital (17).

En revanche, Thomas Piketty note que la répartition inégalitaire du patrimoine est assez similaire pour chaque groupe d’âge, contrairement à une idée largement répandue. « La guerre des âges n’a pas remplacé la guerre de classes (18). » Il ajoute, pour être sans ambiguïté, que « la véritable fortune se compose toujours à titre principal d’actifs financiers et professionnels (19) ».

Il est clair que l’évolution « normale » des disparités en matière de fortune est leur aggravation, avec une parenthèse entre 1914 et 1970 que nous traiterons dans la section suivante. L’économiste français ne va pas jusqu’à cette conclusion, mais il relève quand même : « À ma connaissance, il n’existe aucune société, à aucune époque, où l’on observe une répartition de la propriété du capital qui puisse raisonnablement être qualifiée de faiblement inégalitaire, c’est-à-dire une répartition où la moitié la plus pauvre de la société posséderait une part significative — par exemple, un cinquième ou un quart — du patrimoine total (20). » En France, cette proportion ne s’élève qu’à 4 % en 2010-2011.

L’analyse présentée montre également que ce sont les variations de la part du 1 % le plus aisé qui expliquent en grande partie les répartitions globales en matière de patrimoine. C’est en fonction des gains de capital ou de ses pertes qu’il prend ou cède des pourcentages en termes de patrimoine. Or, on a vu qu’il en accapare au 19e siècle jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale. Ensuite, il en abandonne une partie avec les conflits internationaux et la crise des années 30. La situation se stabilise jusque dans la décennie 70-79. Depuis lors, cette proportion a tendance à augmenter de nouveau.

{{{Le choc de l’entre-deux-guerres}}}

Jusqu’à présent, nous avons axé notre présentation sur la montée des inégalités en matière de revenus et de patrimoine, en partie parce que c’est l’option suivie par l’auteur et en partie parce que c’est la situation que nous subissons actuellement dans l’histoire du capitalisme. Mais il y a une période où ces disparités ont été réduites, et parfois de façon notoire : celle de l’entre-deux-guerres (les deux conflits y compris), soit environ 1914-1945. Ensuite, la situation s’est stabilisée à ce niveau jusqu’à la fin des années 70.

C’est « l’âge d’or » du capitalisme, enfin sous certaines réserves…, plus supportable pour les salariés des pays capitalistes avancés que les autres ; plus après 1950 — auparavant, les travailleurs ont certainement très mal vécu les guerres, la crise et le fascisme — : mécanisme de sécurité sociale, hausse régulière des revenus, institutionnalisation des organisations syndicales, accès au crédit, peu de chômage… Les défenseurs de ce système se réfèrent souvent à cette période pour montrer que l’économie de marché a ou a eu des apports positifs pour les travailleurs et qu’il faudrait que ceux-ci continuent à y croire.

En fait, comme nous l’avons relevé dans les différents graphiques présentés, c’est surtout le niveau de richesse des plus aisés qui a varié. Ceux-ci ont perdu des parts à travers les guerres et les chocs des années 30. Les conflits ont détruit du capital, le krach boursier de 1929 aussi. D’où les chutes importantes de revenus et de patrimoine.

Thomas Piketty en conclut très clairement : « Dans une large mesure, ce sont les guerres qui au 20e siècle ont fait table rase du passé et ont donné l’illusion d’un dépassement structurel du capitalisme (21). » S’il y a changement, c’est, dit-il, entre une société de rentiers et un système de cadres (dirigeants). La première s’est suicidée, affirme-t-il, en particulier en Europe(22). À la Belle Époque, les inégalités étaient fortes, favorisant ceux qui vivaient de la « tonte des coupons ». Mais c’est l’effondrement des revenus et des capitaux des plus riches qui explique manifestement la compression de ces disparités entre 1914 et 1945. Comme, globalement, la production continue d’augmenter (surtout après 1945), les salariés voient leur situation économique s’améliorer progressivement.

On peut imaginer et comprendre que les guerres et les krachs occasionnent des pertes considérables aux nantis. Comment justifier que ces revenus et fortunes soient restés par la suite à un niveau très bas, jusqu’à la fin des années 70, comme on le voit sur les graphiques ?

Pour l’auteur, il y a une raison majeure : l’introduction d’une fiscalité progressive. Ainsi, avant 1914, il n’existait pas d’impôt sur les revenus du capital et, là où il avait été créé, il était de très faible ampleur. Les taxes successorales étaient également minimales. Après 1945, celles-ci sont passées à 20-30 %, parfois davantage, dans la plupart des pays capitalistes avancés (23).

Aux États-Unis, le président Roosevelt a, dès 1933, accru de 25 à 63 % le taux marginal (24) le plus élevé sur les revenus. Ce niveau a été ensuite porté à 79 % en 1937, puis en 1942, en pleine guerre, à 88 %. Deux ans plus tard, il est passé à 94 %. Il est stabilisé après le conflit mondial aux environs de 90 %. John Kennedy l’a abaissé à 70 % dans les années 60, taux qui a subsisté jusqu’à l’arrivée de Ronald Reagan à la présidence en 1981 (25). Il est alors ramené à 28 % au cours de la décennie suivante.
Grâce à cet effort fiscal, l’État a pu à la fois assurer une redistribution des richesses des plus aisés vers d’autres considérés comme plus pauvres et instaurer une régulation du capitalisme pour empêcher ses excès les plus criants. C’est l’apogée des solutions keynésiennes.

Pour nous, il y a deux autres facteurs fondamentaux que l’économiste français oublie ou néglige : d’abord la constitution d’un puissant mouvement social en Europe notamment, mais également aux États-Unis, s’appuyant sur des organisations syndicales de plus en plus actives et des partis « ouvriers » (d’abord sociaux-démocrates, puis communistes) ; ensuite, dans ce sillage, l’apparition d’un pays socialiste en 1917, puis de tout un camp socialiste au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Les inégalités extrêmes n’étaient plus possibles au moment où s’érigeaient des alternatives crédibles au capitalisme et où le mouvement syndical et politique avait développé des luttes importantes et obtenu de grandes victoires comme la réduction du temps de travail. Ç’aurait été jeter les masses dans les bras des communistes, les pires ennemis des nantis. Il fallait adoucir le système, en accordant plus de droits et de facilités pour les salariés. Dans un premier temps, en 1918, les puissances occidentales avaient soutenu les forces qui voulaient rétablir le tsarisme en Russie. Ce projet ayant échoué, il fallait bien composer.

Les premiers éléments d’une fiscalité progressive apparaissent à partir de 1914 et sont mis en place progressivement, comme le note Thomas Piketty. Même chose pour la sécurité sociale. Le suffrage universel pour les hommes est installé un peu partout. Une Organisation internationale du travail (OIT) est créée en 1919 pour défendre les droits des travailleurs, du moins en principe. Elle s’installe à Genève dès 1926. Un ancêtre des Nations unies, la Société des Nations (SDN), est mis en place afin de favoriser la paix entre pays, un objectif qu’elle n’atteindra pas.
Ces tentatives vont être élargies après la Seconde Guerre mondiale, alors que le socialisme pénètre à l’est de l’Europe et de l’Asie. La sécurité sociale est introduite massivement. Les syndicats sont reconnus officiellement comme partenaires de la négociation sociale. Le suffrage universel est étendu aux femmes. La fiscalité est renforcée. Des bureaux du plan sont formés en vue d’assurer davantage la régulation de l’économie par l’État. Des firmes sont nationalisées. De réels services publics sont établis.
C’est l’existence de cette « menace communiste » à l’extérieur et à l’intérieur des nations qui explique également que l’Europe devient plus égalitaire que les États-Unis, alors qu’au départ, au début du siècle, c’était l’inverse. Outre les pays que l’Armée rouge soviétique avait libérés, la Yougoslavie et l’Albanie étaient sorties du giron capitaliste et la guerre faisait encore rage en Grèce et en Turquie. De même, à l’autre bout du continent eurasien, la Chine se débarrassait de la tutelle du Guomindang nationaliste. La Corée et le Vietnam étaient scindés, parce que les puissances occidentales ne voulaient pas reconnaître la prédominance du parti communiste dans ces pays.

Les forces américaines présentes aussi bien en Europe qu’au Japon ont permis à ces régions un redémarrage en fanfare pour éviter qu’à leur tour elles ne tombent dans l’escarcelle socialiste. À l’époque, le parti communiste était puissant en France, en Italie et même au Japon.
Le choix qui se posait aux dirigeants capitalistes n’était pas entre un capitalisme sauvage ou un autre régulé, mais entre le socialisme et le capitalisme régulé. Dès lors, ils ont opté pour ce dernier, sachant que le moment venu, lorsque les rapports de forces s’inverseraient à nouveau, ils pourraient revenir sur ce qu’ils avaient accordé.

S’il ne reconnaît pas réellement ce rôle décisif du camp socialiste ou du mouvement social dans l’amélioration du sort des travailleurs en Europe et au Japon, Thomas Piketty n’en est pas moins clair sur le caractère spécifique, transitoire et éphémère de cette période « dorée » du capitalisme. C’est « le produit des guerres au moins autant que celui de la démocratie »(26). Il a fallu donc des chocs violents — peu souhaitables — pour qu’elle apparaisse. Si on veut revenir à des solutions de ce type, il faudra logiquement en passer par des transformations importantes (dans les « rapports de forces » (27) : « Le changement de régime est nécessaire, et même indispensable, mais il serait naïf de s’imaginer que tout cela puisse se faire dans le calme et la douceur(28). »

{{{L’impôt mondial sur la fortune}}}

L’autre grand apport du livre concerne la solution préconisée par Thomas Piketty : un impôt sur la fortune, mondial et progressif. C’est l’objet de la dernière partie de son ouvrage et ce à quoi toute son analyse tend. Face à ces inégalités qui ne cessent de croître dans les pays capitalistes et qui menacent la stabilité du système, il n’y a pas véritablement d’autre issue, selon l’auteur.

Concrètement, il propose un impôt de 0 % pour les patrimoines en dessous d’un million d’euros, 1 % entre 1 et 5 millions et 2 % au-delà (29).

Pour l’Union européenne, il estime que cela pourrait rapporter 300 milliards d’euros, soit environ 2 % du PIB européen (évalué actuellement à 16 000 milliards d’euros) (30). Pour un pays comme la Belgique, 2 % d’un PIB évalué à environ 380 milliards d’euros, cela représenterait environ 7,6 milliards d’euros. Ce n’est donc pas un montant anodin.

Thomas Piketty a conscience de la difficulté politique de mettre en place immédiatement une telle alternative, plus encore au niveau mondial. À l’échelle internationale, son projet a très peu de chance d’aboutir demain. Mais, écrit-il, on peut commencer quelque part et pourquoi pas en Europe ?

Ayant consacré quelque 800 pages à montrer l’évolution des inégalités dans les revenus et les patrimoines, en insistant sur le fait que ces disparités sont plus fortes en matière de capital que de rémunérations, son impôt sur la fortune apparaît comme une solution très logique. Il s’agit d’introduire une justice fiscale, là où elle est la moins respectée.
Mais il donne d’autres arguments qui justifient une telle taxe importante sur les patrimoines plutôt que sur les revenus. Prenons le cas de Liliane Bettencourt, propose-t-il. C’est l’héritière de la fortune liée à la firme française de produits de luxe, L’Oréal, qui a fait couler beaucoup d’encre en France à cause de rapports personnels entre elle et l’ancien président de la République, Nicolas Sarkozy, ainsi que du financement occulte de sa campagne présidentielle par cette dame. Son patrimoine s’élève à plus de 30 milliards d’euros actuellement. Mais elle n’a jamais déclaré plus de 5 millions de revenus au fisc. Même en considérant un rendement assez faible, soit 5 % par an, elle aurait dû avoir environ 1,5 milliard d’intérêts par an.

Comment a-t-elle procédé ? Elle (ou un de ses prédécesseurs) a probablement constitué un holding familial ou une structure juridique ad hoc (les fondations, dans certains pays, bénéficient de largesses fiscales). Le milliard et demi arrive dans cet organisme, qui accumule le capital pour la famille. Et celui-ci verse ce qui est nécessaire à l’héritière pour consommer et vivre largement, soit environ 5 millions, sur lesquels elle-même est taxée. Le tour est joué (31).

Dans ces conditions, l’économiste français conclut : « L’impôt sur le capital permet alors de compléter l’impôt sur le revenu pour toutes les personnes dont le revenu fiscal est manifestement insuffisant par comparaison à leur patrimoine (32). » Cette explication montre, en tous les cas, la nécessité d’une telle taxe par rapport à d’autres propositions fiscales, qui peuvent avoir également leur justification, mais n’auront peut-être pas cette importance. En effet, si on veut toucher les personnes vraiment riches au lieu du contribuable ordinaire, si on veut les faire contribuer au remboursement de la dette publique et au paiement de ses charges, si on veut rétablir une certaine justice fiscale, c’est la solution qui s’impose.

À ce propos, Thomas Piketty donne un autre argument pour réduire encore le niveau de la dette publique jugé trop élevé en Europe (environ 90 % en moyenne dans l’Union). Il faudrait un impôt exceptionnel sur la fortune pour parvenir à un tel résultat. Il explique : si les sociétés capitalistes sont riches, leur État est généralement pauvre. Pour résorber ce problème, il « existe trois méthodes principales, que l’on peut combiner dans certaines proportions : l’impôt sur le capital, l’inflation et l’austérité. L’impôt exceptionnel sur le capital privé est la solution la plus juste et la plus efficace (33). »

En effet, l’austérité n’est pas souhaitable du point de vue des populations qui la subissent. Et, comme on le voit dans le sud de l’Europe, elle n’aboutit nullement aux effets recherchés. Elle réduit le pouvoir d’achat, donc la demande de biens et de services. Cela diminue d’autant l’activité économique. Or, comme la fiscalité est basée sur celle-ci, les recettes publiques baissent elles aussi. Le déficit budgétaire n’est pas amenuisé et il faut un nouveau plan pour tenter de limiter une nouvelle fois la hausse de la dette publique.

Par ailleurs, l’inflation ne peut être correctement ciblée : elle peut monter beaucoup plus haut que prévu. Si on pronostique une augmentation des prix de 5 %, comment faire pour que celle-ci ne s’emballe pas ? D’autre part, il est très difficile de cibler les groupes qui peuvent en bénéficier et ceux qui devraient perdre dans cette affaire (34). Normalement, ce sont les débiteurs qui sont avantagés et les créanciers qui sont pénalisés (puisque la hausse des prix dévalorise relativement le capital). Mais qui sont en réalité ceux-ci ? Des pauvres ou des nantis ? Les patrons endettés ou dont la firme est couverte de dettes seraient avantagés. Est-ce bien le but ?
Nous soutenons totalement ce point de vue. Actuellement, nombre de travailleurs paient une contribution fiscale proportionnellement, voire quantitativement, supérieure à celle des grands actionnaires et cadres dirigeants d’entreprises, qui utilisent abondamment l’ingénierie fiscale pour échapper partiellement ou totalement à la taxation. Ces derniers profitent également des exemptions particulières qui sont offertes aux investisseurs et des baisses d’impôt décrétées depuis les années 80 en faveur des plus riches et des firmes dans la plupart des pays capitalistes avancés.

Que ce soit pour financer des besoins collectifs criants ou pour réduire la dette publique, qui pèse sur le futur et met un État à la merci des créanciers financiers internationaux, l’impôt sur le capital apporterait des fonds bienvenus en rapport avec les nécessités et les efforts demandés.
Il est évident que, pour être efficace, une telle mesure implique d’autres dispositions que l’auteur n’évoque guère, il s’attache davantage aux effets macroéconomiques qu’aux détails de sa proposition. Il y a d’abord la constitution d’un cadastre des fortunes que Thomas Piketty souhaite expressément et qui permettrait d’évaluer exactement les patrimoines et leur contribution logique aux recettes fiscales. Ensuite, il faudrait s’en prendre radicalement à la fuite des capitaux, ce qui signifie au minimum avoir le nombre suffisant d’inspecteurs chargés de la répression de la grande fraude, mais également interdire le rapatriement de capitaux installés dans des îles des Antilles ou autres paradis échappant aux taxes (35). Mais ceci dépasse manifestement le cadre fixé par l’ouvrage.

{{{
Réguler le capitalisme ?}}}

Si nous apprécions hautement la mise à disposition de statistiques tout à fait exceptionnelles sur la répartition des richesses dans la société capitaliste, si nous appuyons sans réserve la revendication d’un impôt sur la fortune, en revanche, nous sommes plus réticents envers la perspective donnée par l’auteur dans son analyse fondamentale. Thomas Piketty n’est pas marxiste. Il s’oppose plutôt à ce courant. Sur le plan économique, il reprend essentiellement les théories traditionnelles(36) qui sont peu à même de rendre compte du phénomène qu’il décrit.

Il doit d’ailleurs rapidement s’en défaire, car il reconnaît l’importance des évolutions, de l’examen des faits et des chiffres et l’obligation de resituer l’économie dans l’ensemble des sciences humaines. Il écrit à juste titre : « Je ne conçois d’autre place pour l’économie que comme sous-discipline des sciences sociales, aux côtés de l’histoire, de la sociologie, de l’anthropologie, des sciences politiques, et de tant d’autres (37). »

La science économique officielle, en revanche, se considère comme la seule science sociale véritable, n’incorpore que rarement les découvertes des autres disciplines humaines, s’attache surtout à définir les conditions d’un équilibre théorique en dehors de toute évolution et ne s’intéresse guère aux données, qui d’ailleurs contredisent l’essentiel de ses thèses.

Néanmoins, ce choix d’utiliser les concepts et les raisonnements de l’économie traditionnelle est impulsé par l’orientation de l’auteur qui vise essentiellement à réformer le système dans lequel il vit. Il souligne en effet : « Ce qui m’intéresse, c’est de tenter de contribuer, modestement, à déterminer les modes d’organisation sociale, les institutions et les politiques publiques les plus appropriées permettant de mettre en place réellement et efficacement une société juste, tout cela dans le cadre d’un État de droit, dont les règles sont connues à l’avance et applicables à tous, et peuvent être démocratiquement débattues (38). »

Par rapport à l’analyse proposée, il ne met pas en avant le caractère nécessaire et quasi implacable des forces économiques du capitalisme. Contrairement aux marxistes, il présente cette divergence croissante — dans les inégalités et dans le fait que la rétribution accrue du capital avec des taux de croissance en baisse est en train de rogner sur l’avenir — comme une des issues possibles. « Il est possible », ajoute-t-il, « d’imaginer des institutions et des politiques publiques permettant de contrer les effets de cette logique implacable — comme un impôt mondial et progressif sur le capital.(39) » Il assigne donc à cette revendication ce but explicite : « Le rôle principal de l’impôt sur le capital n’est pas de financer l’État social, mais de réguler le capitalisme (40). »

Selon nous, il se berce d’illusions, en particulier dans deux domaines : la force de la logique capitaliste, d’une part, la possibilité de la contrer à partir d’un État de droit et des institutions démocratiques d’autre part.

La puissance de l’ouvrage de Thomas Piketty est de montrer que l’évolution capitaliste s’accompagne au mieux d’une stabilisation des inégalités. Mais, en règle générale, les disparités s’accroissent en faveur des détenteurs de capitaux. Il précise fort justement que la période de l’entre-deux-guerres et celle qui a suivi jusqu’aux années 70 ont été déterminées par les guerres et les crises, soit des chocs violents à l’issue desquels les capitalistes sont sortis affaiblis, mais qui ont été désastreux pour les travailleurs également.

La logique capitaliste est effectivement implacable et elle est fixée, en dernière instance, par le marché : celui qui vend, qui accumule les profits, qui devient leader dans son ou ses créneaux, subsiste, s’enrichit et devient puissant au point d’acquérir des contrôles non seulement sur le plan économique, mais aussi politique, voire idéologique ; celui qui n’y parvient pas est éliminé inexorablement et renforce de ce fait le pouvoir du premier. Cette logique est impulsée par le profit et par cette recherche de compétitivité, qui est aujourd’hui l’objectif de quasi toutes les firmes. Les grandes firmes dominent la vie économique par leurs décisions d’investir ou de désinvestir, par leurs choix stratégiques, qui ont des conséquences sur les travailleurs, leurs emplois, leurs conditions de travail et de paie, sur des régions entières lorsque celles-ci dépendent essentiellement d’une seule entité pour fournir des postes de travail. Mais elles ont, de ce fait, une importance politique capitale.

On en vient dès lors à la seconde illusion : celui d’avoir un pouvoir démocratique, fondé sur l’État de droit et des institutions démocratiques permettant de contrer la force des grandes entreprises, des multinationales… Il faut d’abord constater qu’on en est loin. N’importe quel observateur quelque peu lucide et honnête doit se rendre compte qu’aujourd’hui, les autorités publiques imposent peu de contraintes aux entreprises, surtout les plus importantes, et déroulent, au contraire, le tapis rouge pour les accueillir sur leur sol. Il y a une connivence souvent presque totale entre les responsables principaux des États capitalistes avancés et ceux qui dirigent les grandes firmes. Ce personnel est issu des mêmes hautes écoles ou universités. Ils ont été éduqués sur la base d’une idéologie assez semblable et donc adhèrent généralement aux mêmes valeurs et traditions.

Ils se côtoient dans les assemblées des mêmes institutions. Elles peuvent être officielles ou semi-secrètes. Aujourd’hui, de nombreuses rencontres se déroulent au sein de think tanks (41), c’est-à-dire des groupes où seules des personnalités triées sur le volet peuvent participer sur invitation et débattre de thèmes essentiels pour l’économie, la gouvernance ou les relations internationales. Les principaux chefs d’entreprise, les hommes politiques les plus importants et quelques journalistes et universitaires influents s’y voient régulièrement. Si ce n’était pas suffisant, ils organisent des forums -comme celui de Davos(42)-, des séminaires, des conférences. Pour préparer les décisions les plus importantes, on établit des groupes d’experts, soigneusement choisis au sein de cette élite qui reçoit ainsi un label de neutralité scientifique, mais qui proposent des solutions souvent très favorables aux grandes entreprises.

Enfin, une bonne partie de ces responsables sont tout à fait interchangeables, ils peuvent se trouver à la tête de firmes différentes, mais peuvent passer également de l’État à une multinationale ou vice versa. Souvenons-nous du vicomte Étienne Davignon, ancien vice-président de la Commission européenne devenu président de la Société Générale de Belgique et vice-président du groupe Suez (avant la fusion avec GDF). Mais il y a aussi Mario Draghi, actuel président de la Banque centrale européenne et ancien de Goldman Sachs, Hank Paulson, l’ancien secrétaire au Trésor de l’administration Bush qui était auparavant le président de cette même banque. Sans compter le défunt ancien Premier ministre belge Jean-Luc Dehaene, qui était administrateur à InBev, Umicore et Lotus, devenu président de Dexia en 2008, au moment des problèmes de la banque. Et le parcours de Peter Sutherland, commissaire européen, repassant dans les banques privées irlandaises, puis devenant le premier directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), pour finir comme président du puissant groupe pétrolier BP.

Comment penser que c’est avec cette machine bureaucratique-là qu’on pourra contrebalancer le pouvoir des multinationales ? Elle est imbriquée, impliquée dans l’exercice de cette domination. Elle ne va pas s’opposer à des dirigeants qu’elle côtoie régulièrement et qu’elle pourrait même remplacer à un moment ou à un autre.

S’il y a une force capable de résister aux grandes entreprises, elle réside dans la population : celle-ci n’est pas compromise avec ce pouvoir ; elle en subit les conséquences néfastes en termes de revenus, de conditions de travail, d’emploi ; et, surtout, elle dispose d’un atout formidable, à savoir son nombre. Or, le mouvement social, son développement et les luttes qu’il a menées sont justement le grand absent de l’analyse historique de Thomas Piketty. C’est lui qui est, pourtant, en dernière instance le grand moteur des améliorations sociales dans les pays capitalistes avancés. Il a mené les grands combats qui ont conduit à la réduction du temps de travail, au suffrage universel, à la reconnaissance de la sécurité sociale, à l’amélioration des conditions de travail dans les entreprises… Il a produit des sociétés alternatives, même si les expériences socialistes n’ont pu être menées jusqu’au bout.

Il faudra donc bien autre chose que l’application d’un État de droit et des institutions un peu plus démocratiques. Il faudra une participation démocratique active dans tous les organes politiques de la nation. Il faudra une politique radicalement différente basée sur les besoins de la population.

C’est pour cela que l’impôt sur la fortune, aussi important soit-il, ne pourra régler les problèmes du capitalisme comme Thomas Piketty le croit. Il répartira plus justement les gains de productivité au sein de la société. Il permettra de financer la sécurité sociale et nombre de services publics. Mais il n’empêchera nullement les chefs d’entreprise de chercher un profit toujours accru et d’essayer d’accumuler sans vergogne, de rester les maîtres du jeu sur le plan économique (et, de là, dans les autres domaines). Il ne fera pas cesser la collusion entre le monde politique actuel et celui des affaires. Dans le cadre présent, il représentera une avancée sociale, mais qui pourra être contestée et annulée par le patronat dès que le rapport de forces lui sera à nouveau plus favorable (comme on le voit aujourd’hui à propos de la sécurité sociale accordée après la Seconde Guerre mondiale).

{{{Conclusions}}}

Le Capital du XXIe siècle est une œuvre contemporaine magistrale et essentielle. Son auteur fournit une masse de données fondamentales sur l’histoire du capitalisme, en particulier sur l’inégalité en matière de revenus et de patrimoine. Il prône une science humaine globale, incorporant économie, sociologie, sciences politiques, histoire… Il est partisan d’une grande transparence en matière de statistiques. Sur tous ces plans, nous le soutenons totalement.

Pour les marxistes, son apport est fondamental. Il montre de façon chiffrée que le capitalisme est un système qui se fonde sur les inégalités pour se développer et, contrairement à ce qu’on peut raconter parfois, ces disparités n’ont pas tendance à se résorber. Bien au contraire ! La période 1914-1980 est révélatrice, les variations qu’on y observe en matière d’inégalités sont provoquées par les chocs successifs de 1914, 1929, 1933 et 1939. Sans oublier celui de 1917 qui a permis une première expérience de société non capitaliste, qui a pesé mondialement sur les rapports de forces entre patrons et salariés.

Malgré l’appui de toutes ces données et l’analyse de cette tendance fondamentale aux inégalités qui s’accroissent, Thomas Piketty pense qu’il est possible de réformer le capitalisme. Nous ne le suivons pas sur ce terrain. Nous estimons, au contraire, que les forces patronales sont irréductibles et tant qu’elles existeront, cette tendance se poursuivra inexorablement.

De la même manière, nous sommes plus circonspects sur l’affirmation de l’auteur, que les inégalités à l’intérieur des pays sont beaucoup plus fortes et dangereuses que celles entre États. Nous ne l’avons pas discutée ici, car ce n’est pas l’objet central du livre. Mais il nous semble que l’économiste français, s’en tenant aux chiffres officiels, sous-estime les transferts de richesses des nations du tiers monde, du Sud, vers le Nord.

Néanmoins, malgré ces limites et ces réserves, nous ne pouvons que recommander la lecture de l’ouvrage. Et conseiller d’aller au-delà de cette étude brillamment entamée.

{{{Notes:}}}

1 Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle, Éditions du Seuil, Paris, 2013, 970 p.

2 http://piketty.pse.ens.fr/fr/capital21c.

3 http://topincomes.g-mond.parisschoolofeconomics.eu/.

4 Attention : le 1 % le plus riche en matière de revenus n’est pas nécessairement identique à celui qui détient la plus grande fortune. Le premier est celui qui a obtenu le plus de rémunération dans l’année, le second est celui qui a accumulé le plus grand patrimoine jusqu’à aujourd’hui, mais qui peut-être n’a pas réalisé un revenu record dans l’année considérée.

5 Thomas Piketty, op. cit., p. 424.

6 Les réformistes sont des partisans de la transformation du capitalisme de façon évolutive, à petits pas, à coups de réformes successives. Ils s’opposent aux révolutionnaires, qui estiment nécessaire une révolution radicale.

7 Les keynésiens sont les adeptes de l’économiste britannique John Maynard Keynes (1883-1946). Keynes ne croit pas à l’autorégulation du marché. Selon lui, il faut une intervention de l’État pour garantir cette régulation, en investissant lorsque le privé arrête de le faire, notamment en temps de crise. Voir Henri Houben, « Keynes et la crise », Études marxistes no 93, janvier-mars 2011, www.marx.be/fr/content/%C3%A9tudes-marxistes?action=get_doc&id=91&doc_id=698.

8 Thomas Piketty, op. cit., p. 30.

9 L’auteur établit également des tableaux et des statistiques sans ces gains, car ils ne sont pas pris en compte dans tous les pays. En général, ces plus-values accentuent quelque peu l’évolution constatée, mais ne la déterminent pas. (La plus-value est ici le gain obtenu entre l’achat et la vente d’un titre ; si c’est une perte, on parle de moins-value — cette notion financière n’a rien à voir avec le concept marxiste de plus-value.)

10 Il établit un graphique similaire pour 1929, que nous n’avons pas reproduit pour éviter d’allonger inutilement l’exposé.

11 Thomas Piketty, op. cit., p. 477.

12 Ici, on va plus loin que l’analyse de Piketty même qui ne définit nullement une classe sociale.

13 Une stock-option est la possibilité pour un cadre d’acheter quand bon lui semble des actions de la firme où il travaille à un prix généralement bas, convenu à l’avance.

14 Voir Henri Houben, La crise de trente ans, Aden, Bruxelles, 2011, p. 127.

15 Thomas Piketty, op. cit., p. 443.

16 Le but d’un chef d’entreprise est de payer juste ce qu’il faut pour que le salarié puisse se reproduire. En dessous, il l’épuiserait. Au-dessus, ce serait une partie de ses profits qui seraient rognés.

17 C’est le cas surtout aux États-Unis, où plus de la moitié de la population détient des titres directement ou indirectement (par l’intermédiaire des fonds de pension et de placement). En Europe, ce phénomène est beaucoup moins important. D’où les politiques européennes pour tenter de développer les fonds de pension privés.

18 Thomas Piketty, op. cit., p. 388.

19 Ibid., p. 409.

20 Ibid., p. 405.

21 Ibid., p. 190.

22 Ibid., p. 463.

23 Ibid., p. 595.

24 Le taux marginal est celui qui est pratiqué sur chaque tranche de revenu imposable. Ainsi, si les revenus sont taxés à 0 % jusqu’à 10 000 euros, puis 20 % jusqu’à 20 000, 30 % jusqu’à 30 000, 40 % jusqu’à 40 000, 50 % au-delà (exemple fictif), celui qui déclare une rémunération globale de 45 000 euros devra s’acquitter de 0 % sur la première tranche de 10 000 euros, ensuite 20 % sur la seconde, 30 % sur la troisième, etc. Les différents pourcentages sur les tranches de revenus sont appelés taux marginaux et, dans notre exemple, le taux le plus élevé est 50 %.

25 Thomas Piketty, op. cit., p. 818.

26 Ibid., p. 802.

27 L’auteur parle très peu de rapports de forces et de luttes de classes. C’est pourquoi nous avons mis ce terme entre guillemets.

28 Thomas Piketty, op. cit., p. 851.

29 Ibid., p. 838.

30 Ibid., p. 860. Le produit intérieur brut (PIB), rappelons-le, est la richesse marchande et monétaire créée en un an dans un pays ou sur un territoire. C’est en gros la production nationale ramenée en termes monétaires.

31 Thomas Piketty, op. cit., p. 853-854.

32 Ibid., p. 856.

33 Ibid., p. 885.

34 Ibid., p. 896.

35 Pour empêcher que ces capitalistes ne jouent sur la fuite des capitaux, en les faisant aller et venir au gré des taux d’imposition.

36 Les théories traditionnelles en économie sont celles qui sont enseignées officiellement dans les écoles et les universités. Elles se fondent sur les théories du courant néoclassique né à la fin du 19e siècle et sont même en contradiction sur de nombreux points avec les pères de l’économie comme Adam Smith et David Ricardo.

37 Thomas Piketty, op. cit., p. 945.

38 Ibid., p. 62.

39 Ibid., p. 57.

40 Ibid., p. 840.

41 Ce terme anglais signifie « réservoir d’idées ».

42 Le forum économique mondial réunit chaque année à Davos, petite ville de Suisse romande, les 2 000 personnalités les plus influentes du monde.

Henri Houben est économiste et chercheur au GRESEA et à l’Institut d’études marxistes. Il est spécialiste du secteur automobile et auteur de « La crise de trente ans : la fin du capitalisme ? » Aden, 2011.

Source: Revue d’Etudes Marxistes

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