Le Rojava sous embargo

Chris Den Hond a passé Newroz, le Nouvel An kurde, à proximité de Kobanê et à Diyarbakir. L’occasion de faire le point sur la situation à la frontière turco-syrienne. Où en est Kobané, après avoir repoussé l’assaut de Daesh? Quel rôle joue la Turquie? Quel impact sur la question kurde? Récit de voyage.


17 mars 2015 : des milliers de Kurdes traversent en klaxonnant la petite ville frontalière kurde de Suruç en Turquie, pour se rendre sur la frontière entre le Kurdistan turc et le Kurdistan syrien et fêter Newroz, le Nouvel An kurde. En face, à moins de 2 kilomètres : Kobanê, la ville déjà devenue mythique pour sa résistance contre les barbares de Daesh. Les militaires turcs gardent la frontière fermée. Seuls des gens avec un passeport syrien peuvent passer, mais sans retour.

Depuis que la résistance kurde a chassé l’État islamique, 50 000 des 200 000 réfugiés sont rentrés dans le canton de Kobanê. Des journalistes ne peuvent plus passer la porte frontière officielle de Mursitpinar pour aller à Kobanê. « Parce que ce que vous écrivez, c’est négatif pour la Turquie », a déclaré le responsable presse de la préfecture de Urfa (une autre ville frontalière) aux reporters des médias turcs et internationaux présents sur place.

C’est vrai que l’État turc est montré du doigt, parce qu’il a abandonné à leur propre sort les Kurdes du Rojava (la région autonome kurde en Syrie) et particulièrement à Kobanê quand les YPG et YPJ (Comités de Défense du Peuple et Comités de Défense des Femmes) se battaient contre Daesh. Pire : la Turquie avait décidé de fermer la frontière pour les combattant(e)s kurdes tandis que les terroristes de l’État islamique traversaient sans être embêtés la frontière à Gaziantep ou à Urfa dans les deux sens. L’attitude de l’État turc pendant le « Kobanigrad » (comme on appelle la bataille de Kobanê) énerve même les États-Unis, principal allié de la Turquie au sein de l’OTAN.

GAGNÉ MALGRÉ L’ÉTAT TURC

La co-maire de Suruç, Zuhal Ekmez, du Parti pour la Paix et la Démocratie (BDP), ne cache pas sa colère : « Nous voulons un corridor du Kurdistan turc vers Kobanê. Depuis deux ans, Kobanê est resté isolé. Nous voulons que de l’aide humanitaire, mais aussi des armes puissent être livrées à la population et aux combattant(e)s de Kobanê, parce que bien que Daesh ait été repoussé à 40 kilomètres de la ville de Kobanê, tout reste possible. L’État turc n’a rien fait pour nous aider. Nous avons gagné la guerre à Kobanê malgré la Turquie. »

La partie sud de la ville de Kobanê est entièrement détruite. La partie ouest pas entièrement, mais personne peut y vivre pour l’instant. L’Association Rojava, qui coordonne toute l’aide locale et internationale, envoie environ quinze camions par semaine à Kobanê remplis de secours humanitaires. L’État islamique, avant de se retirer, a miné la plupart des maisons de la ville et des villages aux alentours ; et ces deux derniers mois, environ quarante personnes ont trouvé la mort à cause de ces mines. Il reste encore des cadavres de Daesh sous les décombres et, avec la chaleur de printemps, ils commencent à se putréfier avec un risque d’épidémie. Malgré l’énorme mobilisation de la communauté kurde et l’immense espoir qui est né après la victoire des combattant(e)s kurdes à Kobanê pour défaire Daesh, la situation reste très difficile.

VERS KOBANÊ À TRAVERS UN CHAMP DE MINES

Puisqu’on ne peut pas aller à Kobanê par la porte frontière, nous attendons quelques jours et nuits pour y accéder par une route clandestine. Les Kurdes sont bien organisés. Un groupe peut traverser seulement si la traversée est sécurisée. Le plan est assez sportif et malgré tout risqué : on nous emmènera à un village et ensuite on traversera la frontière au milieu de la nuit. Il faut courir vite les premières centaines de mètres pour éviter les véhicules militaires turcs, ensuite sauter un barbelé et traverser un champ de mines, avec des passeurs bien entendu ! Un groupe de dix personnes qui attendaient depuis deux semaines déjà à Suruç a traversé la frontière de cette manière. Nous-mêmes avons dû renoncer faute de temps. Si arriver à Kobanê est une galère, en revenir est encore plus compliqué… nous ont prévenus nos passeurs.

KOBANÊ SOUS EMBARGO

Une délégation belge qui voulait se rendre dans la ville kurde de Qamishlo au Rojava, pas loin de la frontière turco-irakienne, a aussi dû renoncer. Cette fois à cause du parti kurde conservateur PDK (Parti démocratique du Kurdistan) de Barzani qui domine le Kurdistan irakien. Des combattant(e)s kurdes luttent en première ligne contre les commandos de Daesh, ils font le sale boulot sous les yeux du monde entier, des milliers de jeunes Kurdes meurent ou sont blessés dans la lutte contre l’État islamique, ils payent un lourd tribut pour leur combat et quelle est leur récompense ? Dans le Nord, la frontière avec la Turquie est toujours fermée. Il n’y a toujours pas de corridor pour livrer des armes antichars à la Résistance. À l’Est, les Kurdes irakiens mettent des bâtons dans les roues parce que apparemment ils sont jaloux que les Kurdes turcs et syriens du PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) et du PYD (Parti de l’Union Démocratique) progressent, tandis que, eux, particulièrement leurs forces armées, les Peshmergas, se sont retirés de la région kurde irakienne de Shengal en août dernier alors qu’ils auraient dû protéger ses populations, notamment les Yézidis, contre les attaques de Daesh. À l’Ouest et au Sud, les gangs de l’État islamique se montrent toujours menaçants.

BOMBARDEMENTS PAS INDISPENSABLES

Même si les bombardements aériens de « l’Alliance » en Syrie ont contribué à ce que Kobanê ne tombe finalement pas dans les mains de Daesh, les dirigeants militaires kurdes sont formels : « Ces bombardements nous ont aidés, mais si on avait eu des armes antichars, les bombardements n’auraient pas été nécessaires. Ce qu’il nous faut, c’est un corridor pour apporter des armes antichars. Ce corridor est aussi nécessaire pour sécuriser la population civile. Si nous disposions de ces armes, les bombardements ne seraient plus nécessaires. C’est la lutte sur le terrain qui a défait Daesh, pas les bombes qui sont tombées du ciel. »

21 MARS 2015 : NEWROZ À DIYARBAKIR

Quand nous entrons à Diyarbakir, la capitale du Kurdistan turc, quelque chose a disparu. Depuis ma première visite dans cette ville en 1995, on ne pouvait pas le rater : un énorme calicot sur un grand pont avec l’inscription « La Turquie : une nation, un peuple, un drapeau ». Aujourd’hui ce slogan a disparu, il a été remplacé par de grands panneaux officiels de la mairie : « Newroz pîroz be », « Bienvenue au Nouvel An », en langues kurde et turque. Il y a cinq ans encore, un maire kurde aurait été jeté en prison pour cela.

Difficile à décrire la fête de Newroz elle-même. En 1996, 1997 et 1998, j’ai filmé ici des manifestations interdites avec une caméra interdite pour une télévision interdite. En 1999, j’ai passé Newroz dans une cellule de la police de la ville de Mersin. En 2000, Newroz a été autorisé, mais 10 kilomètres en dehors de la ville et fortement censuré. Aujourd’hui, des millions de Kurdes fêtent les victoires de Shengal et de Kobanê et écoutent en applaudissant la dernière proposition politique d’Abdullah Öcalan, le dirigeant du PKK, toujours détenu dans l’île-prison d’Imrali : la fin de la lutte armée votée par un congrès du PKK, à condition que l’État turc garantisse l’élargissement des libertés démocratiques, entérine le « processus de pourparlers de paix » supervisé par des personnalités indépendantes et accepte un comité « Vérité et Réconciliation » sur le modèle de celui de l’Afrique du Sud post-apartheid.

DES CAMÉRAS INTERDITES AUX CAMÉRAS SUR GRUE

Des caméras sur grue filment tout. La fête politique est transmise en direct par des dizaines de télévisions partout en Turquie. Les Kurdes n’ont plus besoin de ma petite caméra. Tant mieux. Les discours sont surtout en langue kurde. La victoire de Kobanê est d’une portée historique et le moral est au zénith. La nation kurde est plus forte que jamais. Le concept stratégique du PKK pour un confédéralisme démocratique est la proposition la plus moderne qui circule aujourd’hui dans toute la région. C’est une alternative concrète au concept caduc d’État-nation.

Avec la dernière proposition de paix d’Abdullah Öcalan, de nouveau les Kurdes tendent la main à l’État turc pour une solution politique de la question kurde. Dans une région qui est plus que jamais déchirée par la guerre, la destruction et les massacres, ce n’est pas un petit détail. L’État turc à tout intérêt à saisir cette main tendue et à commencer de vraies réformes. Aujourd’hui. Pas demain.

Source: Investig’Action