L’éléphant saoudien dans un magasin de porcelaine arabe

Prise dans son obsession de la « menace iranienne », qui l’a conduite à adopter une attitude belliciste vis-à-vis de la Syrie, l’Arabie Saoudite se comporte comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, perturbant sérieusement l’environnement politique d’ores et déjà délicat dans le monde arabe. Elle déclenche ce que George Joffé, chercheur au Centre d’Études Internationales de l’Université de Cambridge, qualifiait le 30 décembre dernier de « seconde guerre froide arabe », la première étant celle menée depuis les années 1960 par l’Arabie Saoudite contre le panarabisme égyptien de Gamal Abdel Nasser.


 


Le royaume saoudien se trouve à présent à la limite de l’isolement politique. De par sa volonté de « faire cavalier seul » dans le conflit syrien, l’Arabie Saoudite s’est acculée à une impasse inextricable en ce qui concerne sa politique extérieure, ce qui la met en désaccord avec trois superpuissances, l’une d’elles étant son allié stratégique américain, mais également avec la Russie et la Chine, en plus des puissances de la région telles que l’Iran, l’Irak, l’Egypte et l’Algérie qui préconisent une solution politique au conflit.


 


Au sein du Conseil de Coopération des États Arabes du Golfe (CCG), composé de six États membres, le royaume saoudien ne conduit pas mieux la barque.




Elle est en désaccord avec le Qatar au sujet du soutien que ce dernier apporte aux Frères Musulmans (FM). En conséquence, les deux États sont également en désaccord sur le renversement de Mohamed Morsi, issu des FM, de la présidence.




L’hostilité de l’Arabie Saoudite à l’égard des FM et son attitude favorable à leur éviction du pouvoir en Egypte ont également terni les relations entre l’Arabie Saoudite et la Turquie, et ont eu des répercussions en Syrie, ce qui a entraîné une restructuration des principaux mouvements politiques et militaires rivaux de l’insurrection prétendant représenter le peuple syrien : les principaux chefs et organisations soutenus par le Qatar et la Turquie ont été remplacés par d’autres, fidèles au royaume saoudien. En conséquence, l’« Armée Syrienne Libre », par exemple, a tout simplement disparue, remplacée par le Front Islamique.




Lors de la dernière rencontre au sommet du CCG au Koweït, les cinq autres États membres du CCG, notamment Oman, ont rejeté la proposition du royaume saoudien de transformer le « conseil de coopération » en confédération.




En dépit du fait que l’Arabie Saoudite ait renfloué de quelques milliards de dollars américains le gouvernement provisoire post-Morsi au Caire, l’Egypte ne partage pas le point de vue de Riyad, que ce soit sur la question de la Syrie, au sujet de laquelle elle s’est ralliée aux partisans de la solution politique, ou en ce qui concerne ses relations avec la Russie, que l’Egypte est actuellement en train de rétablir pour contrebalancer ses liens avec les États-Unis.




Selon le Wall Street Journal Online, dans son édition du 5 janvier dernier, la situation qui en découle enferme « la Maison Blanche dans un dilemme diplomatique toujours plus grandissant à mesure que ses alliés dans la région se divisent en camps rivaux. »




La préférence des États-Unis pour la diplomatie par rapport à l’affrontement militaire avec Téhéran et Damas a eu pour conséquence d’isoler le royaume saoudien sur le plan politique. L’Arabie Saoudite s’était préparée à une intervention militaire de l’Occident, menée par les Etats-Unis ou avec la bénédiction de ces derniers. Elle s’est sentie trahie par son allié stratégique américain. Pendant longtemps, elle a cru à tort que les marines américains seraient toujours à sa disposition en tant que soldats mercenaires prêts à combattre dans les guerres qu’elle a décidé de mener tant que le royaume fortuné serait prêt à y mettre le prix, ignorant que les États-Unis avaient compris l’inverse.




Cependant, il aurait été judicieux au royaume saoudien de faire machine arrière pour suivre la même direction que les États-Unis. Au lieu de cela, il a persisté dans sa décision de « faire cavalier seul ».




Dans une tribune libre publiée le 19 décembre dernier dans le New York Times, le prince Nawaf bin Abdulaziz al-Saoud, ambassadeur saoudien au Royaume-Uni, a déclaré que son pays « fera cavalier seul » contre la Syrie et l’Iran, car il « ne restera pas les bras croisés » tandis que les États-Unis compromettent sa sécurité et « mettent en péril la stabilité de la région ».




Néanmoins, « malgré l’immense richesse que détient le royaume saoudien, ce dernier n’est pas en mesure d’affronter seul de sérieuses menaces dans son environnement stratégique » a écrit Yoel Guzansky, ancien coordinateur pour les questions relatives à l’Iran au Conseil de Sécurité National d’Israel, dans le quotidien Haaretz daté du 25 décembre dernier, ajoutant qu’« en ce qui concerne l’Iran, aucune autre grande puissance n’est actuellement intéressée ou capable de remplacer les États-Unis dans leur rôle en matière de dissuasion et de protecteur de l’Arabie Saoudite contre l’Iran. »




Le Wall Street Journal Online a rapporté dans son édition du 29 décembre dernier qu’à la fin de l’été dernier, l’Arabie Saoudite avait fourni pour 400 millions de dollars d’armes et autres équipements à des djihadistes salafistes syriens.




D’après Martin Nesirky, Porte-parole du Secrétaire Général de l’ONU Ban Ki Moon, les chefs des diplomaties américaine et russe, John Kerry et Sergey Lavrov,  se sont rencontrés avant la conférence de Genève II en vue de décider de la participation de l’Iran à cette conférence.




Il est impossible que le royaume saoudien parvienne à ses fins en Syrie, après qu’une alliance sous la houlette des Etats-Unis et composée du Qatar, de la Turquie, de la France, et de la Grande-Bretagne ait échoué. Le prince Turki bin Faisal Al Saoud, ancien ambassadeur de l’Arabie Saoudite aux Etats-Unis, ancien directeur des services de renseignements, et membre influent de la famille royale, a reconnu leur échec lorsqu’il a déclaré le 7 janvier sur la chaîne de télévision CNBC que les Etats-Unis n’ont pas réussi à résoudre le conflit syrien.




Grâce à l’Arabie Saoudite, le conflit syrien fait tache d’huile




Le conflit syrien qui dure depuis trois ans a quelque peu été contenu à l’intérieur de ses frontières, mais la propagande belliciste actuelle de l’Arabie Saoudite risque de perpétuer le conflit, et plus important encore, de répandre le conflit dans la région sans pour autant parvenir à accomplir l’objectif proclamé par l’Arabie Saoudite, qui est de changer le régime à Damas à tout prix.




L’interminable conflit syrien gagne déjà les pays voisins du fait de l’agitation et l’incitation sectaires de la part de l’Arabie Saoudite.




A l’est, des représentants officiels Irakiens ont demandé au gouvernement saoudien, ainsi qu’à ceux d’autres pays membres du CCG, de cesser leur ingérence dans les affaires internes de l’Irak par les armes, mais également de mettre un terme à leur soutien politique, financier et logistique aux insurgés dont les actes terroristes ont coûté la vie à quelques dix mille individus, des civils irakiens en très grande majorité, en 2013.




A l’ouest de la Syrie, le général Michel Aoun, chef du Courant Patriotique Libre (CPL) qui est le deuxième bloc représenté au parlement libanais, a déclaré sur le site www.al-monitor.com le 23 décembre dernier que « le Liban est actuellement paralysé ». Après deux semaines de congé du pouvoir, un premier ministre désigné a été nommé en avril dernier, mais il n’a pas encore formé son gouvernement. Ses efforts ont débouché sur une impasse. Le pays a depuis été administré par un gouvernement intérimaire. Aucune percée décisive ne semble imminente.




La raison à cela est à chercher du côté de l’Arabie Saoudite. Elle profite de son influence historique avec les loyalistes et les alliés afin d’empêcher toute formation d’un gouvernement de partenariat. Comme condition préalable, elle exige que le Hezbollah soit exclu. Cette impasse a divisé le pays en deux camps : les pro-syriens d’un côté, les pro-saoudiens de l’autre. Riyad veut s’assurer que les loyalistes empêchent tout retour en arrière. Pour cela, elle a récemment alimenté cette division par un « don » de trois milliards sur une période de cinq ans à l’armée libanaise afin que celle-ci puisse acquérir des armes fabriquées en France dans l’espoir de créer un contrepoids au Hezbollah, réunissant ainsi toutes les conditions nécessaires pour faire plonger le Liban dans une guerre civile.




Pendant ce temps, le nord et l’est du pays ont échappé au contrôle du gouvernement central de Beyrouth et sont devenus un bastion où s’organisent un camp d’entraînement, une zone de refuge, une réserve de combattants et un lieu d’accueil pour Djihadistes étrangers soutenus par l’Arabie Saoudite, attisant le conflit en Syrie en fournissant armes et combattants.




Dissuadés par les succès militaires de l’Armée Arabe Syrienne (composante des forces armées officielles) contre eux, ces « Djihadistes » se sont rabattus sur le Liban et ripostent par une intensification des attentats suicides à l’intérieur du pays, faisant toujours plus de victimes civiles libanaises, toutes sectes confondues.




Au sud de la Jordanie, où le royaume est parvenu pendant trois ans à maintenir l’équilibre entre ses liens géopolitiques avec la Syrie et son alliance stratégique avec les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite, des mises en garde ont récemment été formulées contre une accentuation de la pression exercée par l’Arabie Saoudite sur la Jordanie afin qu’elle change de cap.




Par exemple, www.ammonnews.net a rapporté le 30 décembre dernier que Ma’arouf al-Bakhit, ancien Premier Ministre et membre de la chambre haute, a mis en garde contre une pression sur la Jordanie engendrée par l’écart entre l’approche américaine du règlement du conflit syrien et celle de l’Arabie Saoudite. D’ailleurs, un « défi » se présente actuellement à « la Jordanie qui doit envisager la possibilité de se voir imposer le point de vue de  l’Arabie Saoudite », précisant que « la Syrie ne considère plus la Jordanie comme un pays neutre », et accuse le royaume jordanien « d’accueillir un centre d’opération saoudien-sioniste où des opérations militaires en Syrie sont organisées ». Al-Bakhit a ajouté que si la Syrie décide de prendre des mesures fondées sur ces accusations, « il est possible que certains aspects du conflit se déplacent dans le royaume ». Al-Bakhit aurait dû citer le Liban et l’Irak en tant que précédents toujours d’actualité.




Plus loin, en Russie, les derniers attentats terroristes de Volgograd ont été interprétés comme faisant partie intégrante de ce même réseau et organisations terroristes au Moyen-Orient à qui ils ont également été imputés, s’aliénant ainsi la Russie, pôle mondial émergent.  Les médias russes ont cité l’Arabie Saoudite comme étant responsable de ces attentats.




Fiasco stratégique de l’Arabie Saoudite en Syrie


Depuis le soi-disant « Printemps arabe », apparu pour la première en fois en Tunisie il y a trois ans, les monarchies du CCG sous la houlette de l’Arabie Saoudite sont parvenues à se protéger du raz-de-marée de manifestations populaires grâce à une opération préventive de renflouement (Oman, Bahreïn) ou au moyen d’une intervention militaire directe (Bahreïn), . Aussi par une intervention militaire indirecte, politique et financière, malgré tout publique, dans l’objectif de récupérer les révolutions naissantes dans ces « républiques », désormais davantage semblables à des magasins de porcelaine, des États apatrides ou déliquescents, à bout de souffle dans une lutte désespérée contre des organisations terroristes « Islamistes », armées et financées par ces seuls mêmes pétromonarchies et territoires sous l’autorité des cheiks, et dirigés par l’Arabie Saoudite.




Cette stratégie menée par l’Arabie Saoudite est plus visible en Syrie, où elle a essuyé son premier échec. Le consensus interne, régional, et international sur une solution politique et une campagne anti-terroriste gagne du terrain pour stopper cette stratégie. Deux options seulement s’offrent à l’Arabie Saoudite : soit elle fait machine arrière, soit elle se retrouve à l’écart. Ou bien elle change de cap ou bien elle change de dirigeants.




La propagande belliciste de l’Arabie Saoudite en Syrie la fait apparaître aux yeux de l’opinion publique comme étant celle à l’origine de la violence et de l’instabilité dans la région, justifiant les accusations portées contre elle par les États-Unis et alimentées par les incitations de la part d'Israel suite aux attaques terroristes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, selon lesquelles l’idéologie sectaire saoudienne est un incubateur où se développent violence et terreur, en dépit du fait que le royaume saoudien soit depuis longtemps en guerre contre ses propres terroristes Islamistes.




Cette idéologie sectaire engendre un affrontement sectaire à travers le Moyen-Orient entre deux théocraties : la théocratie « chiite » iranienne et la théocratie sunnite saoudienne, brouillant ainsi la véritable ligne de démarcation de la lutte régionale entre l’occupation des terres arabes en Palestine, en Syrie et au Liban par Israel sous la protection des États-Unis, et l’axe de résistance autoproclamé par l’Iran et la Syrie et comprenant ces derniers. Le maintien de l’identité séculaire de la Syrie constituera un premier pas vers l’endiguement de ce conflit sectaire destructif dans la région.




Dans ce contexte, il convient de noter que le royaume saoudien, parrain de l’« initiative de paix arabe », se présente comme un artisan de la paix par opposition à la puissance occupante israélienne, mais réclame une solution militaire en Syrie dont les Plateaux du Golan sont occupés par Israel depuis 1967.




L’ironie de la chose, c’est que le carrefour Arabie Saoudite-Israel semble mener vers la seule voie de secours dans la région pour le royaume. L’approche selon laquelle « l’ennemi de mon ennemi est mon ami » crée une situation de fait accompli sous la forme d’un mariage de convenance entre l’Arabie Saoudite et Israel face à la Syrie et l’Iran, les mettant dans une position moralement supérieure au milieu de l’écrasante majorité des arabes et des musulmans.




*Nicola Nasser est un journaliste arabe basé à Bir Zeit, en Cisjordanie, dans les territoires palestiniens occupés par Israel. [email protected]


 


Traduction: Collectif Investig'Action