Jeunes Belges en Syrie : que proposent les partis ?

J’ai parlé à des mamans de jeunes Belges partis se battre en Syrie. Quel drame ! Souffrances infligées là-bas aux familles visées par des crimes atroces, souffrances des familles ici, entre incompréhension et angoisse, craintes d’actes terroristes que certains pourraient commettre en revenant en Belgique. Comment en est-on arrivé là ? Et, surtout, que faire ?


 

Sur ce problème, Investig’Action avait invité les quatre grands partis traditionnels à un grand débat à Bruxelles en juin 2013. Malheureusement , seul Philippe Moureaux (PS) avait accepté. MR, CDH et Ecolo avaient refusé.


A la veille des élections, j’ai jugé important de réinterpeller. Vous trouverez ici les réponses du PS, du PTB et du PP. Malheureusement, MR, CDH et Ecolo ont à nouveau refusé de répondre. Sincèrement, je trouve ça un peu lâche et irresponsable. Nous avons donc répondu à leur place simplement en citant leurs déclarations antérieures à ce sujet. Devoir de mémoire, on peut dire…


Mais le problème de ces jeunes pose en effet la question de toute la politique internationale de la Belgique : quelle attitude adopter vis-à-vis des guerres des Etats-Unis, d’Israël, de l’Arabie saoudite et du Qatar ?


Que chacun se fasse son opinion.


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NOS 4 QUESTIONS :

1. Votre parti a-t-il approuvé le fait que de jeunes Belges partent se battre en Syrie ? Pourquoi ?
2. Quelles mesures concrètes proposez-vous pour empêcher ce phénomène de continuer ?
3. Ne pensez-vous pas que la Belgique serait plus crédible si elle se distanciait des agissements de régimes comme l'Arabie saoudite, le Qatar ou la Turquie ?
4. La Belgique ne devrait-elle pas prendre ses distances par rapport à la politique menée par les Etats-Unis au Moyen-Orient ?

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Réponses des partis à nos quatre questions


Aux « absents », l’honneur de commencer.


MR :

Didier Reynders, ministre MR des Affaires étrangères, a déclaré en avril 2013 qu’aux jeunes de l’armée syrienne de libération « on érigera une statue dans quelques années ». (sur les crimes fanatiques commis par l’ASL, voir plusieurs articles sur investigaction.net). D’une façon générale, le MR est totalement aligné sur les Etats-Unis et Israël, et ne critique jamais Arabie Saoudite et Qatar. Est-ce pour cela qu’il a préféré garder le silence ?


CDH :

En avril 2013 également, la ministre de l’Intérieur Joëlle Milquet (CDH) s’est rendue à Washington pour rencontrer… la CIA et le FBI ! Or, les rapports des commissions d’enquête sur le terrorisme en Libye ou en Syrie, rédigés par des anciens des services secrets français et autres, ces rapports concordent : c’est Washington , donc la CIA, qui a « sous-traité » au Qatar et à l’Arabie saoudite l’envoi de ces milices fanatiques et terroristes. Mission : renverser Bachar el-Assad, allié de Téhéran et dérangeant pour Israël. Ou en tout cas affaiblir la Syrie en la plongeant dans le chaos. En outre, la CIA a organisé des bandes terroristes en Afghanistan, en Amérique latine et un peu partout. La consulter contre le terrorisme, n’est-ce pas engager un pyromane comme pompier ?


ECOLO :

Le 28 août 2013, l’europarlementaire Isabelle Durant a appelé les Etats-Unis à bombarder Damas : « Ne pas bombarder, ça tue aussi des milliers de gens ». Nous n’avons pas entendu un autre porte-parole officiel d’Ecolo critiquer cet alignement (permanent en fait) sur les USA.

En fait, les questions internationales ne semblent guère débattues dans ce parti. Démissionnant en novembre 2010, le sénateur Josy Dubié déclara : « Je quitte le parti, qui se dit écologiste, pour son manque d’engagement dans la question sociale et en particulier celle qui concerne ces millions de laissés-pour-compte du « miracle économique néo libéral » dans le Tiers Monde. Pendant 9 ans, j’ai essayé de mettre cette question, vitale pour des millions d’êtres humains, à l’agenda du parti. Les rares fois où ces questions ont été abordées en Bureau politique, elles l’étaient chaque fois à la fin de l’ordre du jour et les trois quart des participants, dont presque tous les « gros bras » du parti, quittaient la salle. »


Venons-en aux partis qui ont apporté une réponse…


QUESTION 1 :

Votre parti a-t-il approuvé le fait que de jeunes Belges partent se battre en Syrie ? Pourquoi ?

PS : Le PS désapprouve le départ de jeunes Belges pour se battre en Syrie. Cela est inquiétant tant pour la plupart de ces jeunes que pour leur famille et pour la sécurité et la paix en Syrie et dans notre pays. Tout comme nous sommes profondément indignés par les  atrocités commises contre les populations syriennes que ce soit par l’armée du régime que par les groupes extrémistes.
Il est difficilement compréhensible que de jeunes Belges soient endoctrinés à ce point pour partir se tuer dans un pays qu’ils ne connaissent pas.  Pour beaucoup, on est face à des manipulations sectaires. Il faut appréhender ce phénomène au cas par cas : la plupart sont finalement plus des victimes qu'autre chose et une minorité (et ceux qui restent en Belgique pour recruter, mais sans partir au combat) sont des radicaux et il faut les traiter de la sorte.


PTB:
Non. Bien que nous comprenions que pour une bonne partie de ces jeunes il peut y avoir un mélange d'idéalisme ou un sentiment d'exclusion de la société actuelle qui les pousse à partir, leur départ ne contribue non seulement en rien à une solution durable au conflit en Syrie, mais en plus les livre à des groupes d'intégristes violents et parfois même de simples criminels qui se servent de ces jeunes pour leurs intérêts particuliers.


PP :

« Le Parti Populaire condamne bien évidemment le départ de jeunes Belges vers la Syrie pour y mener le djihad. C'est le résultat de politiques d'intégration totalement défaillantes de la part des partis traditionnels au pouvoir et du renoncement à nos valeurs au profit  notamment des revendications portées par certains adeptes de l'islam.


NOTRE COMMENTAIRE :

Sans surprise, le PP pointe les musulmans et l’islam comme responsables tout en proclamant son attachement aux « valeurs » belges. Quelle « valeur » a cette proclamation en sachant que ce parti est à 100% derrière Israël, malgré ses crimes et sa politique d’apartheid ?

Les deux autres analyses sont proches. S’étonnant du départ « peu compréhensible » des jeunes Belges, le PS y voit des manipulations sectaires tout en distinguant les « victimes » et les « radicaux ». Le PTB met en cause le « sentiment d’exclusion » des jeunes dans la société belge. Et après ce diagnostic, que faire …


QUESTION 2 :

Quelles mesures concrètes proposez-vous pour empêcher ce phénomène de continuer ?

PS :

Le radicalisme, le sectarisme, le terrorisme sont des problèmes réels et graves qui appellent à la fois des réponses préventives, éducatives, dissuasives et lorsque cela est nécessaire répressives. Il faut effectivement des réponses fortes car la priorité est de protéger nos jeunes contre ces prédateurs qui abusent de leur faiblesse et les détournent vers des objectifs obscurantistes.
Mais c’est surtout en donnant des perspectives aux jeunes, quels qu'ils soient, que l'on pourrait lutter plus efficacement contre tous ces phénomènes sectaires. Pour le retour de ces jeunes, il est nécessaire d’impliquer tous les acteurs pour permettre une resocialisation de ces jeunes Belges qui reviendront meurtris de leur expérience de guerre (= approche éducationnelle).

PTB :

Nous voyons deux pistes concrètes. D'une part, une couverture correcte des conflits internationaux, plutôt que la propagation d'une vision unilatérale, voire manichéenne (les bons et les méchants), est une nécessité absolue. Les opposants pacifiques syriens soulignent le rôle des médias européens qui ont présenté une image unilatéralement positive des opposants armés syriens, même quand il était devenu clair qu'une partie importante d'entre eux violait systématiquement les droits de l'homme.
D'autre part, les jeunes ont besoin d'un avenir en Belgique. Un Belge sur sept est pauvre et un Belge sur cinq risque la pauvreté ou l’exclusion sociale. Notre programme d'urgence sociale présente un nombre de mesures concrètes pour en finir avec les différents mécanismes de pauvreté et de discrimination institutionnalisée, comme la discrimination à l’embauche, qui excluent de nombreux jeunes de notre société. Nous devons aussi aider les parents de nos jeunes, qui méconnaissent souvent les moyens d'assistance sociale qui existent, et qui doivent d'ailleurs être renforcés.

PP :
Le Parti Populaire se montrera ferme, retirera, lorsque c'est possible la nationalité aux djihadistes et les renverra de la Belgique. Il faut écarter les pommes pourries pour permettre à chacun de s'intégrer à notre creuset.


NOTRE COMMENTAIRE :

Sans surprise encore, le PP fait appel à la seule répression et juge que les immigrés doivent juste « s’intégrer ». Il n’aborde pas les problèmes qu’ils rencontrent.

PS et PTB plaident pour une approche surtout préventive et pédagogique. Mais aussi en améliorant la situation des jeunes sur le plan social. Le PTB propose un plan contre la pauvreté tandis que le PS veut offrir « des perspectives » aux jeunes (sans dresser un bilan de son action au gouvernement sur ce plan depuis quelques dizaines d’années).

Mais la grande différence réside dans la question de l’information. Tous les partis considèrent que notre info est correcte sur la Syrie ou sur Israël, l’Irak et le Moyen-Orient en général. Seul le PTB critique le rôle déformant des médias dans ce conflit et il plaide pour une info non manichéenne avec de vrais débats.

QUESTION 3 :

Ne pensez-vous pas que la Belgique serait plus crédible si elle se distanciait des agissements de régimes comme l'Arabie saoudite, le Qatar ou la Turquie ?

PS :

La question est complexe car la pression des milieux économiques est très grande mais il est évident que si un pays veut rester crédible, il doit adopter une posture identique par rapport aux violations des droits humains, notamment celles à l’égard des femmes qui sont flagrantes dans les pays du Golfe. Au-delà des relations économiques que la droite privilégie, il faut préserver un dialogue politique et oser aborder les questions des libertés et des droits humains. La défense des droits de l’homme doit rester l’axe central de la politique étrangère de la Belgique et le message doit être clair et doit rester identique quel que soit l’interlocuteur.


PTB :

Oui. Ces trois pays ont clairement un rôle important dans l'escalade de la violence en Syrie. Mais notre gouvernement préfère les intérêts économiques de ses entreprises aux valeurs de démocratie et droits de l'homme proclamées officiellement. Ainsi, il y a des relations privilégiées avec l’Arabie saoudite, qui viole on ne peut plus les droits de l’homme. Cette année encore la princesse Astrid dirigeait une mission économique dans ce pays. Le patron de Katoennatie, Fernand Huts, a pu apprécier l’Arabie saoudite en tant que « terre promise », parce qu’il n’y payait pas d’impôts. Pas un mot sur les violations des droits de l’homme dans ce pays où les femmes ne peuvent même pas conduire une voiture et où la répression est impitoyable pour ceux qui réclament des changements démocratiques.


PP :

Le Parti Populaire a toujours été clair et ferme. Il souhaite la distanciation avec les régimes présentant une menace pour les valeurs au coeur de nos frontières et les régimes ne respectant pas les droits fondamentaux de chaque être humain.


NOTRE COMMENTAIRE :

Pourquoi limiter les crimes de l’Arabie saoudite à la question des femmes ? En réalité, ces dirigeants pratiquent l’apartheid confessionnel, poussent à la haine religieuse, financent des groupes fanatiques et se sont trouvés depuis très longtemps comportés en agents sous-traitants des Etats-Unis dans tous leurs sales coups contre la démocratie (terreur contre Allende au Chili, soutien aux terroristes « contras » au Nicaragua, complots contre Nasser en Egypte, etc…).

Le PS estime que « la défense des droits de l’homme doit ‘rester’ l’axe central de la politique étrangère de la Belgique ». Mais il juge le problème « complexe » à cause de « la pression des milieux économiques » sans indiquer comment il va résoudre en pratique son dilemme. Le PTB dénonce cette pression économique, sans proposer de mesure concrète pour y mettre fin.



QUESTION 4 :

La Belgique ne devrait-elle pas prendre ses distances par rapport à la politique menée par les Etats-Unis au Moyen-Orient ?


PS :

Il est important de préciser de quelle politique américaine au Moyen-Orient il s’agit. Le PS considère que la Belgique doit s’opposer à toute politique qui prône l’unilatéralisme et qui ne respecte pas la légalité internationale.  Pour rappel, sous l’administration de Georges W. Bush, le Ministre PS de la Défense André Flahaut s’était clairement opposé à l’intervention militaire en Irak et le PS s’était clairement opposé au passage de matériel militaire américain destiné à l’intervention en Irak.
Avec l’administration Obama actuelle, la politique étrangère américaine au Moyen-Orient prend un autre tournant. Le dialogue avec l’Iran a repris, ce qui nous éloigne des risques de guerre, et la reprise des négociations de paix entre Israël et la Palestine fait partie des priorités du Secrétaire d’Etat John Kerry.  Pour le PS,  la Belgique et l’UE doivent s’associer à cette vision de dialogue et de promotion de la paix.


PTB :
Oui. Concrètement, nous proposons que la Belgique opère un retrait programmé de l'OTAN, l'alliance militaire qui nous lie aux États-Unis et qui nous mène à des guerres et à la course aux armements. Nous voulons que la Belgique développe sa propre vision et stratégie de paix, sans avions de combat et sans interventions militaires. Nous voulons contribuer à des missions de paix, de dialogue et de résolution pacifique des conflits, et à des projets de coopération et de développement. C'est ça aussi, assurer la sécurité pour les gens. Au Moyen Orient, la Belgique doit clairement prendre parti pour les droits du peuple palestinien et soutenir la campagne de boycott, désinvestissement et sanctions contre Israël.


PP :

Le Parti Populaire est reconnaissant de ce que les Etats-Unis ont fait, dans l'histoire, pour assurer à l'Europe son espace de liberté, mais estime que l'Europe doit analyser la politique américaine avec un regard critique (mais amical). De la même façon, un rapprochement stratégique avec la Russie est à espérer.


NOTRE COMMENTAIRE :

Le PP n’explique pas quelles critiques il aurait envers les USA et salue leur rôle historique. Vise-t-il le soutien de Washington aux dictatures fascistes en Grèce, en Espagne au Portugal ? Vise-t-il les réseaux terroristes Gladio mis en place via l’Otan pour commettre des attentats en Europe et empêcher la gauche d’arriver au gouvernement ? Vise-t-il les assassinats d’Allende, Lumumba et des centaines d’autres dirigeants populaires du tiers monde ?

Le PS distingue deux Etats-Unis différents : Bush, non mais Obama, oui. Est-ce à dire qu’il approuve la politique actuelle de Washington : soutien à Israël, espionnage universel, pratique officielle de la torture, usage systématique des drones, « Kill list » par laquelle Obama désigne chaque semaine les personnes à assassiner sans jugement partout dans le monde, recours aux milices terroristes Blackwater et Cie en substitution à l’armée US en Irak, en Ukraine et ailleurs ?

Le PTB prend sur ce plan le contrepied de tous les autres partis : il demande la sortie de l’Otan en optant pour une politique étrangère indépendante pour la solution pacifique des conflits.


Conclusions personnelles

 

J’ai très souvent l’occasion d’échanger avec des jeunes d’origine arabe lors de mes conférences sur Israël. Quand je leur demande « Quel est votre principal problème lorsque vous discutez d’Israël ? », la réponse est unanime : « On ne nous écoute pas : t’es Arabe, t’es pas crédible ! »

C’est paradoxal en effet : nombre de professeurs ignorent complètement la véritable histoire de la Palestine, sont désinformés sur Israël, mais pensent savoir mieux que leurs élèves alors que c’est bien souvent le contraire.

On est ici au cœur d’une exclusion psychologique énorme qui va de pair avec l’exclusion sociale, les discriminations à l’embauche et dans la vie quotidienne. Non seulement, cette société n’offre guère d’avenir à cette génération, mais en plus elle les culpabilise.


Les mêmes préjugés, coloniaux au fond, sont alimentés par nos médias qui présentent Israël comme une « démocratie » et une « victime du terrorisme », juste parce que c’est notre allié. D’une manière générale, les médias ne mènent aucune investigation sur ce que cache la politique des USA en Irak, en Afghanistan, en Libye, en Syrie, en Ukraine ou au Venezuela. Le fait que les voix critiques soient exclues des infos et des débats télé (sauf chez Taddéï à Ce soir ou jamais), cela installe chez les jeunes ce sentiment que l’info officielle recopie docilement les intérêts des puissances d’argent, que le débat sur la politique de la Belgique n’aura jamais lieu et qu’ils n’ont rien à dire. C’est cela précisément qui les pousse vers les théories du complot ou vers le terrorisme. Quand, en outre, la télévision belge recopie les infos de CNN, donc du gouvernement US, et celles d’Al-Jazeera, donc du bandit qui dirige le Qatar, comment s’étonner que tant de jeunes foncent dans le panneau puisque jamais on ne leur a appris à analyser les infos de façon critique ?


Voilà tout le problème qu’il convient de prendre à bras le corps si on veut mettre fin à la tentation du fanatisme et du terrorisme. Nos jeunes ont besoin d’idées progressistes sur les relations Nord – Sud en général (Moyen-Orient, mais aussi Amérique latine et Afrique), sur les différentes cultures et leur respect mutuel, sur l’existence de plusieurs courants dans l’islam (comme dans le christianisme) et sur le fait qu’il est injuste de combattre des gens, musulmans ou non, parce qu’ils seraient différents.


Nous avons besoin d’un grand débat général sur la politique internationale de la Belgique : allons-nous rester le petit chien des Etats-Unis, docilement aligné sur tous leurs crimes ou bien deviendrons-nous une force de paix, un pays qui jamais ne cherche à imposer ses volontés aux plus faibles, un pays qui respecte la neutralité, un pays qui prône toujours le dialogue et non la violence ?

 

Notre Europe, qui a commis tant de crimes dans l’Histoire et encore tout récemment, ne doit-elle pas changer sa mentalité, devenir modeste et ouverte, et commencer par engager un débat sur tous les tabous de son Histoire ?


 

MICHEL COLLON