Gaza : à Deir el-Balah, on n’ose plus se rendre à l’hôpital

L’offensive israélienne se poursuit. Les efforts diplomatiques restent vains. Tel-Aviv a refusé une trêve humanitaire. Reportage à Deir el-Balah où l’hôpital a été la cible de frappes qui ont fait quatre morts.

Du haut de la butte qui domine Gaza à la hauteur de Deir el-Balah, petite ville du bord de mer ceinte de villages qui s’étendent jusqu’à la frontière, les chars israéliens font le guet. Face à eux, la route Salahdine qui permet de rejoindre Khan Younes, au sud, à partir de Gaza City, au nord, sans passer par les bourgades côtières dont les rues sont encore plus défoncées que d’habitude, jonchées des débris de maisons. Un véritable jeu pour les Israéliens, qui s’amusent à tirer près des véhicules qui passent. Histoire de montrer qui est le maître, de bien faire comprendre aux Palestiniens qu’il suffirait de quelques degrés de rotation de la tourelle du char pour que leur route s’arrête là, dans un fracas. Boum ! Et puis, plus rien. Nous l’avons vécu à deux reprises, hier, en nous rendant à Deir el-Balah. Une première explosion a retenti derrière nous, à quelques centaines de mètres dans le champ qui jouxte la route. Deux kilomètres après, une rafale nous a frôlés, dont on a senti les vibrations sur le plancher de la voiture, sans doute des morceaux d’asphalte détachés par les balles. Qu’importe pour cette armée grossière si un véhicule est touché. La communication si bien rodée parlera de « terroristes » ou dira, s’il s’agit de journalistes, que la responsabilité d’Israël n’est pas engagée puisque les médias sont prévenus des dangers dans cette zone. Tout le monde n’a pourtant pas envie, à l’instar de Bernard-Henri Lévy lors de l’opération « Plomb durci », d’intégrer un char de l’armée israélienne.

Les employés et les patients de l’hôpital al-Aqsa de Deir el-Balah n’ont pas eu cette chance. Lundi, en début d’après-midi, deux lourdes frappes ont touché l’établissement sanitaire, faisant quatre morts et près d’une soixantaine de blessés. Trois des victimes y étaient hospitalisées, la quatrième était aide médicale.

«Cet après-midi-là, l’hôpital était plein, raconte Jaber Meiy, chef des infirmiers de l’établissement. Des centaines de personnes se trouvaient là. Certaines venaient prendre des nouvelles de proches, d’autres, qui avaient perdu leur maison, tentaient de trouver un abri. Soudain, nous avons entendu une énorme explosion. Le quatrième étage était touché, là où se trouvent le service de chirurgie et les salles d’opération.»

D’instinct, beaucoup se sont rués vers cet étage pour constater les dégâts et éventuellement apporter les premiers soins. «?C’est alors que les Israéliens ont tiré de nouveau sur nous», explique l’infirmier en chef. Sur le sol, les traces de sang, gouttes de vies perdues, sont encore visibles. Le haut du bâtiment offre un trou béant. Les chambres des malades ont été dévastées, les lits défoncés, les cloisons se sont affaissées.

«C’était affreux, c’était la panique générale, se souvient Jaber. Tout le monde criait, courait dans tous les sens. Imaginez l’état de la quarantaine d’enfants qui se trouvaient au service de pédiatrie?»

Un service aujourd’hui vide. Tout le monde a été déplacé au rez-de-chaussée, au service d’urgence, malgré les risques. Y compris les nouveau-nés qui se trouvaient dans les incubateurs. Ont-ils survécu??

Jaber Meiy préfère ne pas y penser. Il parle de ces trois femmes enceintes dont l’une était en train de subir une césarienne et a mis au monde son enfant. Les deux autres, saisies par la peur, ont accouché dans le chaos.

«?Tout de suite après que le cordon ombilical a été coupé, elles sont parties», murmure cet infirmier aguerri, qui n’avait jamais vu ça.

{{«?Cet hôpital a été transformé ?en une place de la mort?»}}

Seuls les patients dialysés sont revenus. C’est ça ou la mort à terme. Les autres n’osent plus revenir. Modeste – il dispose de moins de deux cents lits – l’hôpital al-Aqsa rayonne pourtant sur une zone où vivent 350?000 personnes. Pour trouver un autre établissement, il faut se rendre à Khan Younes ou à Gaza. Et passer à portée de tirs des chars israéliens… «Cet endroit, où les gens devraient se sentir en sûreté, a été transformé en une place de la mort, dénonce le docteur Youssef Abou Rich, vice-ministre de la Santé pour la bande de Gaza. Les Israéliens tirent sur tout?: les femmes, les enfants, les handicapés. Même les ambulanciers sont leur cible. Des patients sont morts ici. Ils ont été tués deux fois. D’abord par le blocus imposé par Israël depuis sept ans ensuite par les tirs. Le monde regarde ce crime en restant silencieux.»

{{Ban Ki-moon : «ce que nous avons vu ces derniers jours est inacceptable?»}}

Pour Jaber Meiy, «la solution n’est pas que nous perdions nos enfants. Ni eux, ni nous?». Ce ne semble pas être l’avis de Benyamin Netanyahou. Hier, il a refusé une trêve humanitaire proposée par l’ONU. Qui va le lui reprocher?? John Kerry est arrivé au Caire. Le secrétaire d’État américain a expliqué que le but de Washington est «?de parvenir à une cessation des hostilités dès que possible», mais que le processus serait difficile compte tenu de l’éloignement des positions des parties. Ce qui signifie qu’Israël continue à refuser la levée du blocus. Un haut responsable israélien a d’ailleurs indiqué que son gouvernement refuserait les demandes palestiniennes «?inacceptables?» et ne mettrait fin à son offensive militaire qu’une fois tous les tunnels utilisés par le Hamas détruits. Tel-Aviv ne veut qu’une chose?: «démilitariser» la bande de Gaza sans rien lâcher, ou alors en échange de quelques promesses qui ne seront pas tenues, comme cela a été le cas après l’accord de novembre 2012. Les Palestiniens ont retrouvé une certaine unité politique.

À Doha, où ils se sont rencontrés lundi, le président palestinien, Mahmoud Abbas, et le chef du Hamas, Khaled Mechaal, ont convenu «d’œuvrer ensemble en faveur d’un cessez-le-feu», appelé à la fin de «l’agression israélienne» contre la bande de Gaza et à la levée du blocus mis en place depuis 2006. L’Égypte, de son côté, pourrait accepter la réouverture du terminal de Rafah. Au Caire, l’Autorité palestinienne plaidait hier soir pour une trêve, suivie par cinq jours de pourparlers. La violence « doit cesser immédiatement. Ce que nous avons vu ces derniers jours est inacceptable», a de son côté martelé le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon. Les Nations unies ont annoncé que plus de 100?000 Gazaouis avaient été déplacés depuis le déclenchement de l’offensive israélienne.

Plus de 600 Palestiniens ont été tués. Plus d’un millier d’autres, blessés. Depuis mardi soir, l’aviation israélienne, qui avait laissé la place aux drones, à la marine et aux chars, assombrit de nouveau le ciel de Gaza, frappant sans relâche, tuant toujours plus. Sans doute parce que l’armée israélienne subit de plus en plus de pertes au sol, malgré son déploiement blindé. Elle a déjà perdu 27 soldats (dont un franco-israélien, un autre y a laissé les deux jambes), soit le bilan le plus lourd depuis la guerre de l’été 2006 contre le Hezbollah libanais. La dépouille d’un fantassin du bataillon Golani n’était pas identifiable selon l’armée, les médias israéliens indiquant que tout ou partie du corps a pu être pris par les combattants du Hamas, qui ont revendiqué la capture d’un soldat. «?Qui aime la guerre?? Qui aime une telle situation??» demande Jaber Meiy, l’infirmier de l’hôpital al-Aqsa à Deir el-Balah.

De Gaza (Palestine), envoyé spécial du journal l’Humanité

Source: http://www.humanite.fr/gaza-deir-el-balah-nose-plus-se-rendre-lhopital-548049#sthash.4G4h1Saj.dpuf