De Valladolid à Gaza

Israël c’est le nouveau Cortès, chargé de faire régner la loi de l’Occident sur cette terre qu’il aura auparavant débarrassé de sa population par le massacre ou la domestication. Etre solidaire de la Palestine aujourd’hui, c’est se battre contre cette perspective et militer pour une démocratie monde dans laquelle l’égalité entre les hommes, tous les hommes, deviendrait la règle….
Au 16ème siècle, la puissance espagnole est à son apogée. Ses bateaux traversent l’Atlantique, conquièrent l’Eldorado américain et font main basse sur les extraordinaires richesses qu’il recèle. Les populations indigènes leur facilitent la tâche. Elles ne connaissent pas les armes et, en dépit de leur nombre, finissent par se soumettre à un petit détachement espagnol conduit par Hernan Cortès.

Des colons s’installent dans ces régions et accumulent des fortunes considérables tirées de l’exploitation d’immenses terres et d’une main d’œuvre constituée d’esclaves peu enclins à se rebeller.

Les nouveaux maîtres en profitent pour leur infliger des corvées épuisantes, exercer sur eux des sévices sexuels, des tortures pouvant aller jusqu’à la mise à mort.

Il s’est tout de même trouvé des Espagnols pour s’émouvoir du sort de ces malheureux et porter plainte devant l’Eglise. Pour leur défense, les colons soutiennent que, au vu de leurs coutumes « barbares », ces indigènes ne méritent pas d’appartenir à l’espèce humaine et que, de ce fait, il est licite de les traiter comme des animaux ordinaires. Un débat s’ensuit et débouche sur la fameuse controverse de Valladolid. De nombreuses personnalités, religieux, philosophes, sont requises. C’est ainsi qu’en 1550 a lieu ce que l’Histoire retiendra comme le premier débat sur les droits de l’homme. La question posée est simple : « Les Indiens ont-ils une âme ? ». L’affrontement se cristallise rapidement entre le père Bartolomé de Las Casas et Ginès de Sepùlveda, ami d’Hernan Cortes, chanoine de Cordoue. La thèse de ce dernier est simple : Dieu a donné à l’Espagne des royaumes inférieurs sur lesquels étendre son pouvoir pour Sa gloire. Dans cette optique, les Indiens sont des «animaux» nés pour être sous le joug des Espagnols. De l’autre côté, le père Bartolomé de Las Casas, âgé de 27 ans, plaide pour respecter leur dignité, allant jusqu’à s’opposer juridiquement aux conquistadors en imposant un territoire protégé, sans esclaves, sans violence. C’est lui qui remporte la mise ! Le sort des indiens est ainsi quelque peu adouci. Ils doivent toutefois se convertir par la force au christianisme. L’épilogue de la controverse est beaucoup plus sombre. Les colons, ayant perdu la masse d’ouvriers dociles et corvéables à merci dont ils disposaient, se mettent en quête de « chair fraîche ». L’Afrique la leur fournit. C’est ainsi que naît le sinistre commerce triangulaire, tragédie des Noirs qui a enrichi des trafiquants sans scrupules dont la fortune s’exhibe dans les somptueux hôtels particuliers de Nantes ou de Bordeaux, hôtels dont les frontons s’ornent, encore aujourd’hui, d’une « tête de nègre »…

IL EST TELLEMENT LOIN, LE 16EME SIECLE. LES CHOSES ONT BIEN CHANGE DEPUIS… VRAIMENT ?

Certes, l’esclavage et les conversions forcées ont disparu. Les indigènes d’hier vivent dans leur grande majorité dans des pays libres. Les Occidentaux ont fini en effet par se soumettre à la volonté d’indépendance des peuples qu’ils ont longtemps asservis. Force est de constater toutefois que cette nouvelle configuration du monde n’a pas débouché sur la généralisation du bien-être économique, resté cantonné peu ou prou à la sphère occidentale. Surtout, la libération des peuples est restée largement théorique. La plupart d’entre eux sont encore dans un tête-à-tête inégal avec leurs anciennes puissances tutélaires qui continuent de dicter leurs lignes politiques et même de peser sur le choix de leurs dirigeants ! L’exemple de la Françafrique en dit long sur le caractère factice des indépendances de bon nombre de pays africains et de la permanence de leur sujétion vis-à-vis des intérêts de l’ex métropole. Au besoin, l’Occident ne répugne pas à recourir à la bonne vieille politique de la canonnière. Il le fait souvent au nom de principes moraux dont il nous explique qu’ils constituent les fondements de sa politique. Il s’agit, proclame-t-il, de chasser des dictateurs et d’offrir à des peuples asservis la perspective d’un horizon de liberté et de démocratie. Le résultat de cet interventionnisme est là, sous nos yeux. L’Irak et la Libye se liquéfient sous le regard indifférent de leurs « sauveurs ». L’effet domino se propage jusqu’à la Syrie, vouée sans doute à se transformer en un conglomérat de chefferies régionales en état de guerres incessantes…

Ecartons l’hypothèse d’un aveuglement de l’Occident qui l’aurait conduit à méconnaître les effets de ses interventions. Ce serait lui prêter une dose d’imbécillité sans rapport avec la réalité. Ecartons de la même façon la thèse d’une bonne action aboutissant à des effets pervers. Qui pourrait imaginer que Blair et Bush, ne trouvant plus le sommeil à cause de la situation du peuple irakien gémissant sous la botte de Saddam, en soient venus à mentir de façon éhontée pour pouvoir voler à son secours ? Cette guerre menée contre l’Irak constitue une démonstration de la réalité du paradigme occidental, qui subordonne le devenir du monde à son intérêt exclusif. Peu importe que des peuples entiers soient emportés dans la tourmente, peu importe que des centaines de milliers d’enfants meurent des effets du long embargo qui a précédé l’invasion de l’Irak, peu importe que le devenir même de la Terre soit compromis par une pollution désastreuse engendrée par un mode de vie follement consumériste. La prééminence de l’Occident doit être maintenue quel qu’en soit le prix. Il ne se contente pas de faire tomber des obus. Il habille ses équipées militaires d’un discours moral, démocratique, de respect des droits de l’homme. Il veut conserver non seulement sa supériorité militaire mais aussi le monopole de l’universalisme. Les valeurs qu’il prône, tout en s’en affranchissement, sont les valeurs universelles. Il ne saurait y en avoir d’autres. La « communauté internationale », c’est lui. Le reste du monde n’est qu’un fournisseur de matières premières, de main d’œuvre bon marché, tenu par des dirigeants obligeants et attentifs aux desiderata de celui qui leur assure le maintien sur le trône. Voilà donc l’immense zone grise à laquelle nous appartenons, dans laquelle ceux qui président à nos destinées n’en sont pas comptables devant leurs peuples mais devant ceux à qui ils doivent leurs positions. Au regard de l’Occident, il y a « eux et nous ». Eux, ce sont ceux dont l’humanité est questionnable, voire niée. Ce déni fait aussi partie de la matrice occidentale. C’est grâce à lui qu’il a pu les massacrer à grande échelle, les torturer, sans que sa conscience et son inoxydable foi en lui-même en soient significativement altérées. Massu, le Massu de la bataille d’Alger, expliquait que la torture n’avait été possible que parce que les soldats qui la pratiquaient avaient entre les mains non pas des êtres humains mais des « bicots », des « ratons », des « bougnoules ». Songeons que la République française n’a même pas eu besoin de modifier sa constitution pour instaurer le code noir en Afrique ou le code de l’indigénat en Algérie. Les populations qui les subissaient formaient le « corps d’exception », constitué de sujets n’ayant pas vocation à être des citoyens. Cette attitude n’était pas le fait d’une minorité raciste. Elle était partagée par la majorité des artistes, intellectuels, personnalités politiques de l’époque. Jamais revisitée, jamais formellement remise en cause, la matrice essentialiste continue d’être la boussole de l’Occident !

Gaza en fournit une nouvelle illustration aujourd’hui. Tout a été dit sur l’horreur que connait cette petite bande de terre, soumise à un blocus inhumain depuis 8 ans. Pas besoin d’en rajouter, sauf quelque chose d’essentiel. Tout le monde a constaté le soutien unanime de l’Occident à Israël, ou plutôt la réitération de ce soutien qui dure en réalité depuis qu’Israël existe. Tout le monde a constaté la singulière absence d’empathie de la part de l’Occident pour les victimes palestiniennes, le peu de sensibilité à l’égard de morts d’enfants ou de nourrissons. Parfois se glisse un mot de compassion mais suivi aussitôt par un reportage fortement empathique sur la « souffrance » d’Israéliens ne pouvant pas rester tranquillement sur une plage, s’adonner au surf ou à la dégustation de glaces. C’est la matrice essentialiste qui parle. Les Palestiniens n’ont ontologiquement pas les mêmes droits que leurs bourreaux. Leur mort est dans l’ordre des choses. Celle des Israéliens fait en revanche scandale. Les frontières politiques cessent d’être pertinentes quand l’essentiel, c’est-à-dire la prééminence du « Nous » sur le « Eux », est en jeu. La gauche de gouvernement française vole au secours de l’extrême droite israélienne. Obama, Merkel, Hollande, Cameron, et la quasi-totalité des dirigeants occidentaux, à l’exception de quelques pays tels que la Suède ou la Norvège, oublient leurs divergences pour communier dans leur amour pour Israël. Ils en oublient même de tenter de donner le change en assortissant leurs déclarations enflammées du couplet habituel sur la nécessité de trouver un accord. Hollande va même jusqu’à accuser le Hamas de torpiller le processus de paix. Personne ne l’a donc prévenu qu’il n’existait plus ?

Que l’Occident jette aux orties son discours moral habituel au profit de la défense inconditionnelle de l’un des siens n’est pas pour surprendre. Il le fera de plus en plus, à mesure que son leadership jusque là incontesté se fissurera avec l’arrivée de nouveaux acteurs. Plus désolante, en revanche, est l’attitude de certains de nos compatriotes qui reprennent à leur compte les arguments favoris des sionistes. Ainsi dénoncent-ils l’antisémitisme qui serait l’aliment des manifestations contre le massacre de Gaza. De même, ils s’insurgent contre une sorte de solidarité automatique avec la Palestine qui s’exercerait au détriment du soutien au peuple syrien, de l’aide aux mozabites de Ghardaïa et, de façon plus générale, les détournerait du combat pour l’instauration de la démocratie dans notre propre pays. Cukierman et Prasquier, dirigeants du CRIF, ne disent pas autre chose. Eux sont en service commandé. Les nôtres, en revanche, malgré leur bonne foi évidente, jouent contre leur camp. Il est tout de même étrange, au vu des images atroces de corps d’enfants disloqués, d’imaginer que ce n’est pas contre ces assassinats que les manifestants crient leur colère mais qu’ils le font par un antisémitisme qui serait inscrit dans leurs gènes. Cela s’appelle un procès d’intention particulièrement mal venu au moment où des populations sans défense sont sous les bombes. Il y en a même qui reprennent à leur compte la plaisanterie des « boucliers humains » dont se servirait le Hamas pour se protéger. C’est l’argument favori d’Israël… Cela revient à justifier les crimes qu’il est en train de commettre. Un autre reproche récurrent : Si les Algériens sont solidaires des Palestiniens, c’est par un réflexe tribal arabo-islamique. Pourquoi devrions-nous nous interdire de nous solidariser avec un peuple avec qui nous avons tant de choses en partage ? Pourquoi devrions-nous obéir aux injonctions de ceux qui nous somment de nous défaire de ces « archaïsmes » qui nous portent vers ceux qui nous ressemblent, d’autant plus que la justice est de leur côté ? Les auteurs de ces critiques ont-ils quelques chose à redire quand 26 des 27 pays de l’Union européenne voulaient faire figurer la dimension chrétienne de l’Europe dans le projet de constitution ? Trouvent-ils normal que la Turquie, pourtant laïque, soit déclarée non grata dans l’UE parce que musulmane ? Rien à dire sur les solidarités entre pays orthodoxe ou entre pays catholiques ? Dernière chose, pour ceux qui reprochent aux manifestants leur tropisme palestinien : je les invite à la lecture de l’ouvrage d’Alain Gresh « De quoi la Palestine est-elle le nom ? ». On y retrouve les raisons de la centralité de la cause palestinienne, cause qui dépasse le simple enjeu du partage de quelques arpents de terre, et qui a beaucoup à voir avec la carte géographique du Moyen-Orient qui se redessine sous nos yeux dans le sang des enfants de Syrie,

Les enjeux sont donc globalement les mêmes qu’en 1550. Il s’agit pour l’Occident de réaffirmer sa suprématie, à un moment où elle est contestée. La région la plus sensible est ce Proche et Moyen-Orient dispensateur généreux de pétrole. C’est donc là que le fer est porté et qu’à grands coups de ciseaux, on fait disparaître des pays aussi vieux que le monde. Sans états d’âme. Les millions de victimes, directes ou indirectes, sont des arabes ou assimilés, des « bougnouls », une espèce inférieure qui ne vaut pas la peine qu’on prenne des gants avec elle. Israël, dès sa création, s’est défini comme une « citadelle avancée de la civilisation ». C’est le nouveau Cortès, chargé de faire régner la loi de l’Occident sur cette terre qu’il aura auparavant débarrassé de sa population par le massacre ou la domestication. Etre solidaire de la Palestine aujourd’hui, c’est se battre contre cette perspective et militer pour une démocratie monde dans laquelle l’égalité entre les hommes, tous les hommes, deviendrait la règle….

Source : brahim-senouci.over-blog.com