Célébrations et critiques de l’ANC lors de son centenaire

Un groupe qui a combattu le pouvoir avant de devenir le pouvoir et, dans certains cas, d’être séduit par le pouvoir. Voilà ce qu’est l’ANC au moment de célébrer son centième anniversaire le 8 janvier dernier. Une nouvelle croisade contre la corruption, la démagogie et l’hypocrisie est requise, le concernant.

 

L’invitation m’est parvenue par courrier électronique, invitant "CDE Danny Schechter" à la cérémonie commémorant le centième anniversaire du Congrès National Africain d’Afrique du Sud dans le Free State (ANC). Malheureusement, en cette période déprimante j’ai dû envoyer mes regrets, l’invitation n’étant pas assortie d’un billet d’avion.

Pour les non-initiés, CDE signifie "camarade", une désignation qui dans ce pays est largement associée aux mouvements communistes, un terme souvent utilisé par les membres de l’armée américaine et même par les militants d’Occupy Wall Street.

Le dictionnaire que j’ai consulté le définit comme un terme subversif de la gauche, ce qu’il n’est évidemment pas.

"Camarade [ kämrad ; kärd] : nom. Un compagnon qui partage ses propres activités ou un membre d’une même organisation. Egalement compagnon d’armes, un autre soldat ou membre des forces armées. Un autre membre du parti socialiste ou communiste. (souvent une forme de titre comme dans Camarade Lénine)"

Les membres de l’ANC ou des membres de mouvements de libération du monde entier utilisent le terme camarade en signe de reconnaissance ou d’affection. Dans ce sens j’étais fier d’être sur la liste des invités de l’ANC, sans doute parce que pendant 30 ans j’ai bataillé contre l’Apartheid et j’ai milité en Afrique du Sud et en Amérique comme écrivain, cinéaste. J’ai également fait partie de l’équipe qui a produit Sun City, le hit anti-Apartheid faisant appel à de nombreux artistes et d’autre matériel éducationnel.

J’étais impliqué dans la lutte sud africaine jusqu’au cou depuis l’époque où je faisais partie des mouvements pour les droits civiques au début des années’ 60’, l’époque où j’étais fraîchement diplômé à Londres. Au milieu des années’ 60’ j’ai visité le pays de l’Apartheid au cours d’une "mission" soutenue par l’ANC, en tant que fondateur de l’Africa Research Group à Cambridge (MA) comme écrivain free lance et ensuite comme producteur et cinéaste indépendant. J’ai produit 5 films. En Afrique du Sud, j’ai travaillé avec une compagnie sud africaine. Ma compagnie Globalvision a produit une série télévisée, « South Africa Now », de 156 épisodes, pour la période allant de 1987 à 1991. C’est une immersion prolongée et comme me l’a dit l’écrivain et poète lauréat sud-africain, Mazisi Kunene, j’ai acquis le droit de faire entendre mes préoccupations même si je ne suis pas né " au pays bien-aimé"


Une histoire du militantisme

L’ANC, fondée en 1912 par des exilés à Harlem, New York (à peu près à la même époque où est née le National Association for the Advancement of Coloured People (NAACP)), a mené l’un des plus long combat pour l’indépendance en Afrique. Elle est passé par plusieurs étapes. D’abord comme mouvement confessionnel, une élite qui faisait du lobbying, un mouvement nationaliste non-violent qui a fait alliance avec les Indiens, les gens de couleur, les Blancs progressistes y compris des Afrikaners et des communistes. L’ANC s’est transformé en mouvement de lutte et de résistance armées dès lors que la porte aux changements non violents a été brutalement fermée par les Blancs nationalistes qui, sur la base du racisme colonial britannique, ont imposé l’Apartheid, une pratique qui consistait à déplacer des communautés, à réglementer les forces de travail avec des laissez-passer et par la répression violente.

En réaction, l’ANC a élaboré une stratégie en quatre points, centrée sur la lutte armée menée par des exilés, l’insurrection urbaine dans les townships afin de rendre le pays ingouvernable, un militantisme anti-Apartheid mondial et du lobbying agressifs auprès des Nations Unies, des fédérations de sport et autres organes internationaux. Ses défenseurs engagés et impressionnants et ses représentants ont sillonné la terre entière pour obtenir des fonds et pour faire connaître la situation en Afrique du Sud.

A l’extérieur du pays, le mouvement a été conduit par Olivier Tambo, qui était l’associé dans l’étude d’avocat de Nelson Mandela. L’ANC avait des alliances dans les pays voisins, notamment au Mozambique, au Zimbabwe et en Zambie et a travaillé de concert avec les combattants pour l’indépendance en Angola et en Namibie.

En Afrique du Sud de nombreux dirigeants importants comme Mandela ont été arrêtés et envoyés dans la prison draconienne de Robben Island où il était attendu qu’ils meurent. Des milliers d’autres ont été arrêtés lors de rudes batailles contre la police et l’armée. Des légions ont sacrifié leur vie comme le combattant de la Conscience noir, Steve Biko, ou des rivaux dans le PAC et Unity Movement. Nombreux sont ceux qui sont morts ou ont été tués, ont subi la torture, ont été séparés de leur famille et ont enduré des temps très difficiles.

Finalement, après que l’économie sud africaine ait été mise sous pression par des sanctions et après que l’armée ait subi une défaite majeure face aux Cubains et aux combattants de la solidarité africaine en Angola, Pretoria n’a eu d’autre choix que de libérer Mandela et ses camarades et de commencer un processus de négociations qui a mené aux premières élections démocratiques du pays, quatre ans plus tard. Nelson Mandela est devenu président en 1994.



Nouveau défi

C’était il y a 20 ans. L’ANC qui a promis une vie meilleure pour tous a dû faire face à un nouveau combat, encore plus difficile : celui de tenir ses promesses en fournissant des services, en construisant des maisons, en créant de l’emploi et en transformant le pays qui connaît la plus forte disparité du monde entre les riches et les pauvres. Là, les 99,9% étaient les otages du 0,1% Un groupe qui a combattu le pouvoir, qui a pris le pouvoir et qui dans certains cas a été séduit par le pouvoir et la corruption. Le résultat était prévisible et une leçon pour les révolutionnaires du monde entier.

Certains dans l’ANC ont pensé "c’est maintenant notre tour" de profiter des richesses du pays. "Si nous nous laissons éblouir par ce qui brille, m’a averti Joe Slovo, l’un des dirigeants de l’ANC lors d’un entretien le premier jour des élections, c’en est fait de nous". S’il avait vécu, il ne serait pas aujourd’hui un homme heureux en voyant les cooptations et les compromissions de ses camarades.

Regrettablement, les uns ont quitté et les autres sont venus. Le pays qui voulait être connu comme "la Nation Arc en Ciel" a révélé un aspect sombre en même temps que des progrès impressionnants et indéniables. Toutefois, l’ANC a perdu son aura bénéfique et dans certains cas, sa stature morale, après que quelques dirigeants proéminents soient devenus millionnaires et que les programmes destinés à rendre leur pouvoir aux Noirs ont été entachés de népotisme en même temps que d’une inefficience qui rappelle le temps de l’Apartheid avec sa phrase " Lets make a plan" (Faisons un plan.)

Il semble qu’un nouveau scandale surgit chaque jour. En même temps il y a de nombreux piliers de l’ANC qui restent fidèles aux valeurs du mouvement. Il faut dire à son crédit que la presse sud africaine dit les choses comme elles sont. Un certain nombre de situations sont réversibles. De nombreux militants manifestent pour des réformes de ce qu’ils appellent "le nouvel Apartheid". Les traditions de l’ANC sont vivantes bien que pas nécessairement à l’intérieur de l’ANC. Une nouvelle croisade contre la corruption, la démagogie et l’hypocrisie est nécessaire

On peut espérer que cet anniversaire soit le temps de la réflexion. Celle-ci doit commencer en reconnaissant que l’ANC n’a pas produit un ordre nouveau à elle seule. L’ANC doit reconnaître la contribution des responsables religieux comme Desmond Tutu et des dirigeants civiles de toutes les communautés. Il doit saluer les mouvements de solidarité qui ont contribué à disqualifier l’Apartheid et ses partisans, y compris des multinationales et des politiciens américains.

Bon centième anniversaire ANC ! Longue vie à tous vos dirigeants et supporters et mes remerciements sincères pour m’avoir permis, à moi, un Américain sympathisant, d’accéder à votre processus interne et pour les grandes leçons sur ce qui est requis pour effectuer le changement. J’ai reçu tellement plus que je n’ai pu donné et je suis fier d’avoir été à vos côtés chaque fois que j’ai pu.

* Danny Schechter est un analyste politique et le rédacteur de Mediachannel1.org. Il est l’auteur de "Crimes of our time" – Texte traduit de l’anglais par Elisabeth Nyffenegger

 

Source: Pambazuka