Burkina Faso : le président de transition obligé de confier sa sécurité aux hommes de Compaoré

Nommé président de transition après la chute de Blaise Compaoré fin octobre dernier, Michel Kafando a voulu éviter les bruits de botte à la Présidence de la République. Pour sa sécurité, il a pris les mêmes « sécurocrates » qui ont protégé Compaoré pendant 27 ans. De Boureima Kéré* (Chef d’état-major particulier) jusqu’à Céleste Coulibaly ** (Chef de corps du Régiment de la sécurité présidentielle) en passant par Théophile Nikiéma*** (Chef du cabinet militaire du président), les hommes de Compaoré tiennent finalement le principal pilier du pouvoir : la sécurité du palais.

C’est un jeu des chaises musicales auquel a été contraint de se soumettre le président du Faso sous la pression du Régiment de la sécurité présidentielle (RSP) qui avait déjà formulé ces exigences le 30 décembre 2014 et les a réitérées, avec plus de fermeté, le mercredi 4 février 2015. Soixante-douze heures plus tard, le vendredi 6 février 2015, satisfaction leur était donnée après que la « crise » ait mobilisé bien du monde, au Burkina Faso, en Europe et au sein des Nations unies.

Il n’est pas certain que ce coup de force du RSP soit bien perçu par la société civile et les leaders politiques qui avaient exigé sa liquidation pure et simple. Du coup, son service « com » s’est fendu d’un long mémoire visant à « rappeler comment et pourquoi le RSP a été créé, comment il a évolué […] à quoi il peut servir aujourd’hui dans un contexte sous-régional instable et sous diverses menaces ». On y apprend notamment que ce régiment compte 1.300 hommes (soit, semble-t-il, plus de 10 % de l’effectif total des armées burkinabè), « presque tous fantassins et commando-parachutistes », qu’il a formé les sécurités de divers pays à leur demande au cours des dix dernières années (Guinée Conakry, Sao Tomé & Principe, RCA et « récemment », Côte d’Ivoire).

On y apprend aussi que le Burkina Faso « a connu au bas mot une quinzaine de coups ou tentatives de coups d’Etat », que le RSP est « une force d’élite, courageuse, solidaire, bien formée et régulièrement entraînées », « au service des Burkinabè pour la défense » et non pas « lié à un individu » (sous-entendu à Blaise Compaoré). Le RSP reconnaît quelques dérives, « des cas erratiques [qui] n’étaient pas imputables à l’ensemble de la troupe ». Au titre de ces dérives : « l’affaire David Ouédraogo » en décembre 1997 et « l’autodafé odieux de Sapouy en décembre 1998 ». Le mémoire du RSP souligne que l’enquête mettra en cause, dans le premier cas, « deux sous-officiers et quelques militaires du rang peu lettrés, et obéissant en cachette probablement à des ordres d’un civil, à l’insu de la hiérarchie, pour de l’argent », et dans le second cas, « (presque) les même suspects sérieux ».

En fait « l’affaire David Ouédraogo » et celle de « l’autodafé de Sapouy » sont liées. David Ouédraogo était le chauffeur de François Compaoré, le frère de Blaise et son conseiller économique, mis en cause dans une affaire de vol, et « l’autodafé » fait référence au meurtre du journaliste Norbert Zongo et de ses compagnons (ils ont été brûlés dans leur 4 x 4) qui enquêtaient sur cette « affaire David Ouédraogo ». Un conseil pour le RSP : acquérir d’urgence un dictionnaire afin d’y lire la définition du mot « autodafé » : « Exécution par le feu d’hérétiques ». Zongo était-il, dans cette affaire, un « hérétique » ? On notera par ailleurs qu’au sujet des « mutineries » de 2011, le RSP affirme avoir « participé à l’arrêt des débordements […] à Bobo Dioulasso, de concert avec d’autres forces de défense et de sécurité ».

C’est là une lecture particulière de l’histoire des « mutineries ». Le RSP aurait donc mis un « arrêt aux débordements » mais n’aurait pas participé (et moins encore servi de déclencheur) à ce mouvement. Sans chercher ailleurs, je reprends le papier de Diogène Traoré publié par lefaso.net le 20 avril 2011. Traoré écrit : « Jeudi 14 avril [2011], 21 heures, les éléments du Régiment de la sécurité présidentielle (RSP) ont pris des armes, pour des questions de primes, et semé la terreur, la peur et la désolation dans la ville de Ouagadougou. Très vite, par un effet de domino, les éléments basés au « Conseil », les soldats du Camp Guillaume et ceux du Camp Sangoulé Lamizana, prennent le relais, soumettant notre capitale à une psychose digne d’un autre âge ». Traoré ajoute : « Le vendredi 14 furent remplacés le chef d’état-major général des armées et le chef de corps du Régiment de la sécurité présidentielle (RSP), puis le samedi 15, furent limogés les chefs d’état-major de l’armée de terre, de l’armée de l’air et de la gendarmerie ». On est bien loin d’une simple participation « à l’arrêt des débordements » à Bobo Dioulasso. C’est à la suite de ces « mutineries » que le colonel Boureima a pris la suite, le 15 avril 2011, du lieutenant-colonel Omer Bationo, à la tête du RSP depuis le 24 avril 2007.

Quant aux événements du 30 décembre 2014, ils sont qualifiés de « mouvement d’humeur » qui « semble sonner comme un élan de solidarité d’hommes et de femmes […] qui souhaitent être utiles en tant que structure forte, républicaine, et sans la stigmatisation de garde prétorienne au service d’un individu ». Par contre, le mémoire fait l’impasse sur le « mouvement d’humeur » du mercredi 4 février 2015. Peu importe, le RSP rappelle ses revendications : « La non dislocation du RSP, la nomination du colonel-major Boureima Kéré à l’état-major particulier de la présidence et du lieutenant-colonel Céleste Coulibaly comme chef de corps ».

Le mémoire ajoute curieusement : « Probablement pour leur passé intègre, leur humilité et l’ardeur au travail, mais aussi pour avoir des garanties que plus tard le gros de la troupe ne soit pas inutilement sacrifié ». Le RSP, dans ce mémoire, fait aussi référence au général Gilbert Diendéré, « qui n’est plus à présenter ». « Il a été souhaité que l’on exploite ses compétences indéniables comme conseiller par exemple ; au lieu de s’en débarrasser. Des Américains auraient dit : « Si vous n’en voulez pas, donnez-le nous… ». Il est l’un des rares officiers généraux de la sous-région qui maîtrise autant les questions sécuritaires dans la zone sahélo-saharienne ».

Il n’est pas certain que ce mémoire serve beaucoup l’image du RSP qui, à travers ce document, voulait mettre fin « aux faux, la rumeur, l’intoxication, etc. » qui « prennent le dessus sur la réalité et la vérité ». D’autant que le RSP, pour justifier son maintien au sein des Forces armées nationales (FAN) burkinabè, joue la carte de « la menace islamiste qui se rapproche de plus en plus » et celle du complot de ces « voix de l’extérieur » qui « pour mieux fragiliser le Burkina face au péril islamiste » prône la disparition du RSP. « Le piège géopolitique est clair, ajoute le mémoire du RSP : tuer le « chien méchant » du supposé puissant voisin pour passer en préséance » !

* Boureima Kéré, né en 1961 dans le département de Koumbia, province du Tuy, a appartenu dès 1985 au 1er Bataillon du Centre national d’entraînement commando de Po (CNEC), ancêtre du RSP créé lui le 21 novembre 1995. Il a été l’aide de camp du président Blaise Compaoré à compter de 1989 avant d’être appelé au bureau militaire de la présidence du Faso puis de devenir le patron du RSP à la suite des « mutineries » de 2011

** Céleste Moussa Coulibaly, né en 1971 à Ouagadougou, est le dernier aide de camp du président Blaise Compaoré. Il avait été nommé à ce poste en juillet 2008. Il l’a accompagné dans son exil en Côte d’Ivoire puis au Maroc. Il a fait toute sa carrière au sein du RSP où il a été affecté en 1996 à l’issue de sa formation à l’Académie Georges Namoano. Il a été successivement commandant de la 1ère compagnie d’intervention, commandant du groupement des unités d’intervention, commandant du groupe des unités spéciales.

*** Théophile Nikiéma, ingénieur des techniques en agronomie, spécialisé en bionomie, formé au Canada, a suivi les cours de l’Ecole de guerre au Cameroun en 2011-2012 avant d’être détaché, en août 2013, à l’état-major particulier du président du Faso (EMP-PF) comme directeur de la documentation extérieure après avoir été formé au « renseignement » à Munich et à Taipei.

Source : La Dépêche Diplomatique
Titre originel : Le Burkina Faso de Michel Kafando. Chronique d’une transition « d’exception ».