Bombarder l’”Etat Islamique” ne fonctionne pas, Obama aurait-il un plan B ?

Allons-nous continuer à tuer des Arabes et à bombarder, bombarder, et encore bombarder, jusqu’à ce que…l’on continue de bombarder ? Et après ?

Photo: {L’EIIL défile avec l’équipement militaire américain pris lorsqu’il a capturé Mossoul, la deuxième plus grande ville d’Irak.}

Barack Obama a-t-il un “plan B”? David Cameron en a-t-il un? Parce qu’on nous dit que les attaques aériennes contre le cruel « État islamique » pourraient se poursuivre pendant « longtemps ». Mais qu’entend-on par « longtemps » ?

Allons-nous continuer à tuer des Arabes et à bombarder, bombarder, et encore bombarder, jusqu’à ce que…l’on continue de bombarder ? Que se passera-t-il si nos combattants kurdes et nos inexistants combattants syriens « modérés », décrits la semaine dernière par le Vice-président Joe Biden comme des « commerçants », ne renversent pas le terrible « État islamique »? Je suppose que nous allons éventuellement bombarder et encore bombarder. Comme me l’a demandé un collègue libanais la semaine dernière dans un article, quelle sera donc la prochaine étape pour B. Obama ? Y-a-t-il songé ?

À la suite de la décapitation d’Alan Henning, les esprits s’échauffent rien qu’à l’idée d’évoquer le sujet. Mais la distance déforme parfois la réalité, surtout lorsqu’il s’agit de la distance entre le Moyen-Orient et Washington, Londres, Paris et, je présume, Canberra.

À Beyrouth, j’ai réalisé un sondage auprès de la presse et de la télévision arabe ; c’est intéressant de voir le fossé qui sépare la perception des faits par les Arabes, d’un côté, et par l’Occident, de l’autre.

Il est essentiel d’évoquer les horribles détails afin de comprendre comment les Arabes se sont acclimatés à la barbarie du djihad. Ils ont visionné des clips d’Irakiens se faisant exécutés : ils se sont rendu compte que, dans le cas d’une balle dans la nuque, le sang de la victime coule par le visage. Ils ont également vu des vidéos où des soldats syriens se faisaient décapiter, et où l’on transportait leurs têtes sur des bâtons à travers le village, après les avoir cuites au barbecue.

Naturellement, le meurtre d’Alan Henning n’a pas été très médiatisé au Moyen-Orient, bien que la vidéo ait été diffusée à la télévision, ce qui n’a pas été le cas en Occident. Bref, le meurtre n’a pas fais la une des journaux. Les combats entre les djihadistes et les Kurdes à Aïn el-Arab (Kobané en kurde), le festival à l’occasion de la fête du sacrifice, et le Hajj (pélerinage) en Arabie Saoudite sont les événements qui ont principalement retenu l’attention des médias. De manière générale, le monde arabe s’est montré aussi indifférent devant le meurtre d’A.Henning que nous l’avons été à l’égard des 50 enfants tués la semaine dernière à Homs dans l’attentat à la voiture piégée. Bien évidemment, s’il s’agissait d’enfants britanniques…

Mais je suis interpellé par une question que des amis m’ont posée : pourquoi continuons-nous de lancer des attaques aériennes alors qu’on ne veut pas envoyer des troupes au sol ? Ils ont remarqué comment les familles d’otages américains, cherchant en vain la miséricorde pour leurs proches, ne cessent de répéter qu’ils ne peuvent pas influencer B.Obama dans ses actions. Ne prétendons-nous pourtant pas que nos gouvernements démocratiques peuvent être influencés par les individus, qu’ils respectent notre volonté ?
En voyant David Cameron sur la chaîne libanaise la semaine dernière, je me suis demandé pourquoi il était nécessaire pour la RAF (force aérienne royale) de bombarder l’ « État islamique ». Monsieur Cameron sait très bien que nos quatre (ou est-ce deux ?) Tornadoes ne feront pas la moindre différence dans les attaques contre les forces djihadistes. La preuve en est qu’il était prêt à repousser les attaques de la RAF jusqu’à la fin du référendum écossais. Dans ce cas, pourquoi ne les a-t-il pas repoussés complètement pour sauver la vie de Britanniques ?

Il était toutefois évident, lors de la conférence du Parti conservateur, que la plus grande menace pour D.Cameron provenait non pas de Mossoul par un homme appelé Abu-Bakr al-Baghdadi, mais bien de Bromley par un homme appelé Nigel Farage. Il a donc tenu un long discours expliquant que la Grande-Bretagne « retrouverait et ferait paraître en justice » les responsables du meurtre d’A.Henning et qu’elle ferait « tout son possible pour démanteler cette organisation dans leur région et sur notre territoire [la G-B] », jouant « tous nos atouts afin de retrouver les otages [restants] ». Par « tous nous atouts », il doit sûrement se référer aux troupes au sol (étant donné qu’il a déjà fait appel à la RAF) ; personnellement, je ne pense pas que nous le laisserons les déployer. Il ne voudrait en aucun cas qu’un titre comme « les troupes britanniques sont retenues en otage par l’État islamique » fassent la une des journaux. Par conséquent, je crains que nous n’allions rien faire si ce n’est que bombarder, bombarder, et encore bombarder. N.Farage ne peut pas faire mieux.

De la même manière que tous les dirigeants occidentaux confrontés à une crise au Moyen-Orient, D.Cameron ne veut ni y faire face, ni chercher à savoir quelle en est la cause. Il veut juste savoir comment agir politiquement ou, de manière préférable, militairement. Le refus de diffuser la vidéo de la décapitation par « l’État islamique » est tout à fait normal, surtout dans le cas de ce meurtre-ci ; cependant, en empêchant les Britanniques de voir ces atrocités, le gouvernement se préserve de devoir répondre à la réaction publique, celle-ci étant soit une demande pour plus d’attaques aériennes, soit une demande pour leur arrêt définitif.

Le caractère secret de cette affaire signifie que les otages n’existent pas dans notre imagination; ils n’apparaissent que sous le soleil brûlant du désert avant que ne commence l’horrible vidéo. Dans la région concernée, les otages deviennent propriété publique ; leurs proches donnent des interviews et demandent à leur gouvernement d’agir. À l’heure où j’écris, les familles de 21 soldats libanais, capturés et menacés d’être décapités, bloquent l’autoroute principale entre Damas et Beyrouth. Un Qatari a été envoyé sur les lieux afin d’apporter son aide (sans doute avec beaucoup d’argent).

Il est peut-être nécessaire d’améliorer notre compréhension de « l’État islamique ». Des dirigeants musulmans britanniques ont expliqué, à juste titre, que les musulmans font preuve de clémence, et que « l’État islamique » est une perversion de l’Islam. Je crains qu’ils se trompent : pas parce que l’Islam n’est pas clément, mais bien parce que « l’État islamique » n’a aucun rapport avec l’Islam. C’est surtout un culte du nihilisme. Leurs combattants ont été maltraités : rappelons nous qu’ils ont enduré, pour beaucoup d’entre eux, la cruauté de Saddam, nos sanctions, l’invasion occidentale, l’occupation, les attaques aériennes sous Saddam et celles qui sont lancées actuellement. Ces personnes n’ont tout simplement plus foi en la justice. Ils l’ont bannie de leurs esprits.

Si nous n’avions pas soutenu tant d’hommes violents au Moyen-Orient, le résultat aurait-il été différent ? Probablement. Si nous avions soutenu la justice (j’hésite à nommer celui qui pourrait être jugé pour crimes de guerre), la réaction au Moyen-Orient aurait-elle était différente ? On estime le nombre de 200 000 morts dans le conflit syrien ; à Gaza, plus de 2000 personnes ont perdu la vie. Mais en Irak, on craint un demi million de morts. Qui sont les responsables ?

Les membres de « l’État islamique sont les véritables coupables. Maintenant, on a affaire à une forme exclusive de nihilisme, un culte aussi impitoyable que morbide. Et on bombarde, on bombarde et on bombarde sans cesse. Et après ?

Traduit de l’anglais par Muhammat Asa pour Investig’Action

Source : Counterpunch