Congo : l’ingérence occidentale divise le pays

Lors des derniers troubles à Kinshasa, de nombreuses photos montrent des jeunes avec des boucliers, des uniformes et des armes qu’ils ont pris à la police. (Photo Billy Mwangaza)

La semaine dernière, des troubles ont éclaté à Kinshasa. Soutenue par l’Occident, une partie de l’opposition appelait la population à manifester. Ces troubles constituent un prétexte pour que Bruxelles, Paris et Washington s’immiscent plus encore dans les affaires du Congo. Pour l’Occident, Kabila doit partir le plus vite possible. Mais que veut la population congolaise ?

Une partie de l’opposition annonçait une « manifestation pacifique » le lundi 19 septembre. En lieu et place ont suivi deux journées de troubles graves. Le bilan présenté par le Bureau conjoint des Nations Unies pour les droits de l’Homme (BCNUDH) au Congo est de 30 morts, 126 blessés et 368 arrestations. Ce 19 septembre, les bureaux de six partis de la majorité ont été incendiés. Des bâtiments publics et des résidences privées ont été pillés.

Le lendemain, des actions de représailles ont suivi au cours desquelles les sièges de trois partis de l’opposition ont été détruits. Les troubles se sont poursuivis durant toute la journée. Un membre anonyme de l’opposition radicale a expliqué à La Libre Belgique : « Les manifestants veulent le départ de Kabila. Les maisons et les magasins qui ont été pillés appartiennent à des membres de la majorité. » Bien des photos montrent des jeunes avec des boucliers, des uniformes et des armes qu’ils ont pris à la police.

Unilatérale

Les actions de vengeance contre les trois partis de l’opposition sont certes condamnables. Et la justice doit à coup sûr examiner les causes exactes et les circonstances valant pour chaque victime. Mais, dans les médias occidentaux, il n’était question que de destruction des sièges des partis de l’opposition. Et la responsabilité totale de la violence était imputée au gouvernement. « Nous demandons surtout aux autorités d’éviter la violence excessive », a déclaré le ministre belge des Affaires étrangères Didier Reynders (MR). Le président français Hollande était encore plus clair : « Il y a eu des victimes suite aux interventions excessives du gouvernement congolais. »

La Belgique et Washington ont choisi leur camp

La partie de l’opposition qui a appelé à manifester lundi se sent soutenue depuis longtemps déjà par les gouvernements occidentaux. En juin, ils s’étaient réunis dans la localité belge de Genval (Brabant wallon), où ils avaient une fois encore balayé de la main la proposition de dialogue émise par Kabila l’an dernier déjà. « L’Amérique doit être impliquée dans le groupe international qui accompagne le dialogue », a déclaré Raphaël Katebe Katoto Soriano, un richissime mobutiste (partisan de Mobutu, dictateur chassé du pouvoir en 1997 par Laurent-Désiré Kabila, père de l’actuel président) qui, depuis des années, réside à Bruges et est considéré comme l’un des importants financiers de l’opposition congolaise aux ordres de l’Occident. « Tant que l’Amérique ne sera pas là, nous n’avons aucune garantie que les résolutions prises seront appliquées. » En même temps, le « groupe de Genval » a fait sentir clairement qu’il voulait chasser Kabila du pouvoir si, pour fin novembre, des élections n’étaient pas organisées.

Après leur conclave à Genval, Didier Reynders les a reçu et encouragé. Les exigences du groupe seront littéralement reprises dans la résolution qui, sur proposition de la N-VA et du CD&V et avec le soutien des partis libéraux et du PS, a été approuvée le 20 juillet au Parlement belge. Quant aux points de vue des autres groupes de l’opposition qui étaient plus ouverts au dialogue proposé par le président Kabila, pas un mot n’a été dit dans cette résolution. De la sorte, on soutient un seul camp et on encourage la division entre les hommes politiques congolais.

Des possibilités d’accord 

Pendant ce temps, à Kinshasa, débutait quand même le dialogue avec une autre partie importante de l’opposition. Tout d’abord, il a été convenu que les listes électorales seront complètement revues et que cela durerait jusqu’en juillet 2017. Si l’on veut des résultats fiables respectant la volonté de l’électeur congolais, il faut en effet enregistrer les millions de jeunes qui ont eu 18 ans après 2011. Les personnes décédées doivent être radiées et il faut également corriger d’autres erreurs qui figuraient sur les anciennes listes.

Il semble que l’actuel dialogue puisse aboutir à un accord final complet et définitif. Dans le projet d’accord final, il est mentionné que, quinze jours après la signature de celui-ci, la Commission électorale nationale indépendante devra publier un calendrier du déroulement des élections. Trente jours après la signature, un large gouvernement d’unité nationale serait constitué qui devrait avoir comme tâche principale d’assurer le financement et la faisabilité des élections.

Pourquoi l’Occident veut-il l’éviction de Kabila au plus vite?

Le ministre Didier Reynders a balayé ce dialogue et les résultats obtenus. Il veut un tout nouveau dialogue avec un autre médiateur à la botte du « groupe de Genval ». Il insiste en même temps pour que les élections aient lieu le plus tôt possible, au printemps 2017. Washington et Paris abondent également en ce sens. Pourtant, c’est la meilleure garantie d’une nouvelle contestation des résultats. En outre, il s’agit d’une grave violation de la constitution congolaise qui désigne la Commission nationale comme seul organe pouvant établir le calendrier électoral en toute indépendance. Les gouvernements occidentaux n’ont aucun respect pour la constitution congolaise. Derrière les belles paroles sur la démocratie et les droits de l’Homme, l’Occident a un agenda qui défend ses intérêts économiques et politiques.

Sous le président Kabila, les rapports de force au Congo se sont complètement renversés. En 2000, quelque 78 % des exportations congolaises allaient encore vers les pays européens. Aujourd’hui, la Chine en prend 73 % à son compte et la part de l’Europe s’est réduite à 18 %. Pour des dettes contractées ailleurs dans le monde, la multinationale américaine Freeport McMoRan se voit obligée de vendre à une compagnie chinoise la principale mine de cuivre du Congo, celle de Tenke Fungurume. C’est encore trop tôt pour voir si cette coopération Congo-Chine pourra améliorer la vie quotidienne des Congolais, mais ce n’est pas le souci des anciens exploiteurs occidentaux. C’est au peuple Congolais d’en décider. Politiquement, l’Occident est très inquiet de ce qu’il appelle le « souverainisme » de Kabila. Ce dernier est ouvert à l’Occident, mais refuse toute forme d’ingérence. De plus, il fait régulièrement allusion aux combattants de la résistance au colonialisme et au néocolonialisme, tels Lumumba et son propre père, Laurent-Désiré Kabila.

Des élections indépendantes

Organiser des élections libres et honnêtes dans un pays aussi grand que l’Europe, sans infrastructures, sans argent et sans la moindre idée de l’ampleur de sa population est une mission particulièrement ardue. Aussi les résultats des élections de 2006 et 2011 ont-ils chaque fois été contestés avec une extrême violence. Depuis la fin de la guerre, en 2003, c’est à trois reprises, avec l’appui tacite des États-Unis et de l’Europe, que de nouvelles guerres ont été fomentées à partir du Rwanda et de l’Ouganda. Et, même si la situation économique du Congo progresse plus rapidement que la moyenne africaine, le trou d’où le pays doit s’extraire après trois longues décennies de dictature mobutiste et cinq années de guerre est très profond.

Bien des jeunes Congolais n’ont jamais connu autre chose que la guerre et estiment que Kabila apporte trop peu de changement, et trop lentement. Certains sont prêts à suivre l’appel à la révolte, même s’ils ne croient pas dans les hommes politiques qui poussent au soulèvement et que cela ne leur offre aucune autre perspective, hormis le départ de Kabila. D’autres estiment que le dialogue et les élections doivent avoir leur chance.

Si l’accord imminent trouve suffisamment de soutien parmi la population et n’est pas influencé par quelque ingérence étrangère, on peut s’attendre à ce que la campagne électorale soit davantage menée sur base d’idées et de programmes politiques, et non pour ou contre l’un ou l’autre personnage.

Ce n’est qu’une fois que les élections auront lieu et qu’un consensus suffisant autour des résultats sera possible que les choses pourront vraiment commencer. Car le principal message donné par les jeunes les lundi et mardi 19 et 20 septembre, c’est qu’ils ne veulent plus vivre sans travail, sans avenir et dans l’insécurité.

Quoi que décide le peuple congolais au cours des mois à venir, le plus démocratique et le plus avantageux pour lui sera que les choses se passent sans ingérence étrangère et que l’unité du pays soit sauvegardée.

Epilogue provisoire

Les choses bougent vite en RDC, c’est le moindre ce qu’on peut dire. Les jours qui ont suivit le 27 septembre des déclarations venant de Paris et de Washington visaient à saboter le dialogue et la solution politique et ont fait monter la tension entre la RDC et ces puissances occidentaux.

Le Ministre français des Affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, a déclaré le 29 septembre que le Congo “est au bord de la guerre civile”. Et pour lui, la raison de cette menace était claire : « Il y a un président qui est en place et qui veut garder sa place alors qu’il n’a plus le droit de se représenter. » Ce n’est ni plus ni moins qu’une tentative de saboter et nier le dialogue en cours.

En effet, le pré-accord de ce dialogue publié dans les médias congolais la semaine avant dit entre autres : «Le Président de la République actuel reste en fonction jusqu’à l’installation du nouveau président élu» et «La Constitution de la République ne pourra faire l’objet d’aucun amendement avant la fin du cycle électoral en question dans le présent Accord et l’installation effective des nouveaux élus». Et enfin «En reconnaissance des circonstances exceptionnelles de cette période intérimaire, l’on ne saurait procéder à l’élaboration d’une nouvelle Constitution ni à l’organisation d’un référendum constitutionnel jusqu’à la fin de la période intérimaire et l’installation effective des nouveaux élus».
Concrètement, cela signifie qu’un troisième mandat pour Kabila n’est pas possible et cela se trouve déjà noir sur blanc dans le pré-accord.

En plus le porte parole de la CENCO, la conférence d’évêques catholiques qui ont suspendu leur participation au dialogue, a déclaré qu’un des derniers points sur lequel on cherche un accord c’est si les élections doivent avoir lieu en 2017 ou en 2018? On peut être sûre du fait que le ministre des affaires étrangères français est parfaitement au courant de cette réalité. La déclaration de Ayrault, montre qu’il a l’intention de faire augmenter la tension à Kinshasa et qu’il est près à mentir pour cela.

Le 28 décembre Washington fait savoir avoir pris des sanctions contre deux généraux congolais : Gabriel Amisi Kumba et John Numbi. Ces sanctions sont assez arbitraires puisqu’il n’y a eu aucune enquête ou tribunal qui a condamné ces deux officiers. Et surtout John Numbi ets depuis plusieurs années déjà plus en fonction. L’accusation que Washington porte contre lui date d’’ailleurs de plus d’une demie année et n’a même rien à voir avec les évènements du 19 et 20 septembre. Le jour suivant un communiqué du département d’état des Etats-Unis annonce : « La possibilité de troubles civils est élevée dans certains quartiers de Kinshasa et dans d’autres villes importantes. En raison de la détérioration de la situation sécuritaire, les membres de familles du personnel du gouvernement des Etats-Unis ont été instruits de quitter le pays à partir du 29 septembre. L’ambassade des Etats-Unis est en mesure de fournir des services d’urgence limités aux citoyens américains en RDC. »

Le gouvernement congolais répond à l’annonce des sanctions par un communiqué : « le gouvernement s’interroge sur la logique et les motivations des autorités américaines. Ce schéma correspond à celui qui a conduit au chaos des pays comme la Libye ou le Sud-Soudan aujourd’hui menacés de disparition après avoir été ‘soi-disant’ aidés par ceux qui se sont arrogés le rôle de maîtres du monde. »

Le communiqué continue : « Alors que les forces vives de la Nation congolaise se sont donné rendez-vous autour du dialogue pour dégager un consensus, des pressions et des injonctions comminatoires d’origine étrangère continuent de semer le trouble dans les esprits. » La conclusion : « La RDC déjà victime de ces schémas imposés de la part des mêmes Etats qui n’ont jamais jusqu’à ce jour rendu compte des tragédies naguère vécues par son peuple, notamment avec l’ignoble assassinat de son élu Patrice-Emery Lumumba en 1961, ne veut pas alourdir le tribut à payer aux adeptes des ingérences extérieure attentatoires à son auto-détermination. »

Enfin samedi 1 octobre commence la dernière session du Dialogue à Kinshasa qui devrait aboutir à l’accord tant attendu.

Si accord il y aura, on peut s’attendre à la formation d’un gouvernement d’union nationale et de l’annonce d’un calendrier électorale dans les semaines qui suivent. La réaction des gouvernements occidentaux et du groupe de Genval est à suivre… Mais les déclarations et actions des jours précédents ne sont donc pas promettant.

Entretemps plusieurs sources indépendantes l’une de l’autre, signalent une activité intense à Kigali et Kampala où l’on essai de former une nouvelle rébellion avec l’aide des différents milices, y compris les FDLR et ceux du M23 qui ne sont pas encore rentrés au pays. La guerre devrait commencer à partir de la frontière ougandaise. La frontière avec le Rwanda étant gardés par les troupes sud-africaines et tanzaniennes. Cette guerre devrait être lancé autour des élections présidentielles aux Etats-Unis en novembre prochain. Après la guerre d’agression (1998-2003), la rébellion de Nkunda et Mutebutsi en 2004, la guerre de Nkunda en 2008-2009 et la guerre du M23 d’avril 2012 à novembre 2013, ce serait la cinquième tentative de casser l’unité de la nation congolaise et de chasser le Président Kabila par la guerre. L’annonce de la guerre « civile » et des « troubles civiles» à partir de Paris et de Washington indique déjà qu’aussi dans le cas d’une cinquième agression, les occidentaux la soutiendront avec un discours hypocrite. Les opposants mobutistes, quant à eux, diront que Kabila aura co-organisé cette guerre pour « garder le pouvoir ». Attendons voir, dans ce cas, comment réagira le gouvernement congolais, le peuple congolaise et le reste de l’Afrique.

Cet article a été repris du site www.solidaire.org Puisque les choses vont vite, Tony Busselen a écrit spécialement pour le JDA une épiloque provisoire concernant les évènements entre le 27 septembre et le 1 octobre.