Après les accords de paix, quel avenir économique pour la Colombie?

Alors que tous les médias de masse de Colombie discutent du processus de paix, les organisations sociales victimes du développement et d’écocide manifestent depuis plus de neuf ans pour dénoncer les impacts socio-économiques, culturels, et environnementaux du modèle de développement qui a persisté au milieu du conflit armé et qui persistera sans doute après l’accord de paix. 

L’opportunité de considérer qu’une partie de la guerre est terminée est aussi une forme de dédommagement historique envers les victimes du conflit armé. Le Congrès a approuvé le texte législatif relatif à la paix visant à garantir juridiquement les accords signés à La Havane avec l’un des acteurs du conflit (FARC-EP), conformément aux droits de Genève et de la Haye sur les conflits armés à travers un accord spécial intégré au droit international.

Cependant, depuis la ratification de l’Agenda pour l’Accord final pour la cessation du conflit et la construction d’une paix stable et durable, on a complètement exclu toute discussion sur le modèle économique du pays. Du côté du gouvernement, le négociateur et porte-parole Humberto de la Calle a souvent répété dans les médias que le modèle économique de la Colombie n’était pas négociable.

D’autre part, la Commission historique du conflit et de ses victimes qui, à travers un groupe d’universitaires, avait présenté un rapport à la table des conversation, n’a pas donné satisfaction. Le rapport consistait à exposer les causes structurelles et la responsabilité des différents acteurs dans le conflit armé colombien. Il n’a même pas été popularisé auprès de l’opinion publique et n’a par conséquent eu aucun effet sensibilisateur ou réconciliateur. Il ne fait pas la lumière sur les responsabilités des entrepreneurs qui ont profité de la guerre grâce au paramilitarisme, aux forces de l’ordre, et aux élites politiques. Par conséquent, l’idée que les guérillas sont le grand problème national historique du pays est toujours en augmentation dans l’imaginaire collectif. La mémoire collective doit être historiographique, médiatique et institutionnelle.

 Territoire de paix: la ruralité sud-colombienne

Les super-projets tels que le Quimbo dans le département de Huila, mis en place par les derniers gouvernements en partenariat avec des multinationales, affectent les communautés rurales. Les tissus sociaux sont rompus, comme cela se voit dans les foyers, les écoles, les espaces de travail ainsi que dans l’organisation et la vie sociales en général. Elles deviennent des sociétés militarisées où il n’y a ni autorités civiles, ni juges mais uniquement des « Bataillons Énergétiques Routiers » de l’Armée Nationale chargés de protéger l’exploitation des centrales hydroélectriques, des mines et du pétrole.

Face à la méconnaissance et à l’ignorance générales de la complexité des mondes ruraux, indigène et afro-américain, l’État colombien ordonne des dépossessions au moyen de « déclarations d’utilité publique », une politique initiée par Uribe et Santos. Il s’agit là de documents illégaux et inconstitutionnels qui consistent à exproprier des communautés de leurs territoires. Le but est d’imposer des super-projets dont l’investissement est étranger ou national sans que les communautés ne puissent décider de l’usage qui sera fait de leur territoire. Au passage, ils dévastent des fleuves, des montagnes et des sous-sols ce qui affecte les économies locales et fait se mettre à dos des communautés ; aujourd’hui, le rêve de plus d’un paysan est de travailler pour une multinationale. Pour le moment, on a vu apparaître des politiques de paix imposées aux gouverneurs et aux maires qui ne s’en servent que comme slogan publicitaire. La paix ne peut pas être un nom porté par les programmes de l’État : bibliothèques pour la paix, écoles de paix, routes et infrastructures pour la paix, etc. Aujourd’hui le « business humanitaire » dans les territoire travaille sous l’emblème de la paix : Fondation Nature, fondation Socia, fondation Davivienda, etc. Organisations émanant des multinationales elles-même.

Victimes du conflit armé contre victimes du développement

Entre-temps, le gouvernement actuel soutient d’un côté les réparations aux victimes de violence dans le cadre du conflit armé et d’un autre côté il octroie des licences environnementales à travers une honte appelée « Agence Nationale des Licences Environnementales » (ANLA). Les Corporations Autonomes Régionales ne remplissent pas leur mandat constitutionnel. Les fonctionnaires, le parquet général et le ministère public ne mandatent pas d’enquête concrète et les mouvements sociaux sont réduits au silence par des juges régionaux et par les forces de l’ordre.

Ces victimes des impacts du développement se sont organisées afin de mener des actions légales contre les super-projets miniers et énergétiques à travers le pays dans son ensemble imposés par le gouvernement national et son ami l’investissement étranger.

Aujourd’hui, les victimes du développement n’ont même pas réussi à se faire reconnaître ni par l’état, ni par les universités, ni par une grande partie de l’Église, ni par l’opinion publique, ni par la société civile et encore moins par une grande partie de ce gouvernement qui utilise le processus de paix et les maigres réparations aux victimes du conflit armé comme écran de fumée.

Fleuve Magdalena

Le Fleuve a toujours été le symbole de la nation, l’inspiration de ses habitants et la principale ressource hydrique. Ces huit dernières années, au milieu de la transition politique colombienne et sur ordre de Bogotá, il a été dévié de son cours dans la région du sud de la Colombie à cause de la construction de la centrale hydroélectrique El Quimbo dans le département de Huila, abîmant considérablement son écosystème. Tout cela avec la complicité des gouverneurs, des maires, des universitaires et de quelques factions de l’Église catholique.

Multinationales : juges et parties, supplantation de l’État

En Colombie, il n’existe pas encore de politique d’indemnisation des victimes des impacts du développement et de  l’« extractivisme ». Leur accès à la justice est nul puisque les juges régionaux qui décident de la légitimité des revendications de la communauté ont été instruits et habilités par les multinationales – instruction juridique corporative – et soutenus par des soi-disant enquêteurs sociaux qui bénéficient déjà d’une jurisprudence favorable aux intérêts des grandes corporations.

Les soi-disant « compensations » individuelles que reçoivent les communautés dépossédées de leur territoire pour que se développent des super-projets n’ont aucune finalité restauratrice. Les entreprises prennent en charge la réparation des dommages qu’elles ont elles-même causés, chose étrange dans un État social de droit. Les recensements de victimes sont effectués par les mêmes entreprises et par conséquent ce sont elles qui décident de qui est « affecté » et de qui ne l’est pas.

La violence politique en Colombie a été alimentée par la violence structurelle de son système économique et politique, par les inégalités, l’exclusion politique, le conflit historique autour des terres, le narcotrafic, la corruption et par l’abandon de l’État. Pour l’instant, la paix officielle est davantage bogotanaise que colombienne. Alors que beaucoup débattent de la paix depuis leur fauteuil en se basant sur les informations que donne la télévision, d’autres se voient confisquer leurs terres et leurs  ressources naturelles au nom du développement et de la paix.

Aujourd’hui, les mouvements sociaux qui luttent pour la défense du territoire et pour la vie, veulent saisir l’opportunité d’amorcer un processus de transformations politico-sociales, lesquelles ont été profondément stigmatisées par l’opinion publique et réprimés par les forces de l’ordre. On commence à entrevoir dans les processus de paix des opportunités pour la société civile, à travers le désarmement des FARC notamment. Ainsi, ce ne sera plus une excuse pour ignorer et stigmatiser les luttes sociales.

Source: Investig’Action, Le Journal de Notre Amérique

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