A propos du complotisme: les pièges du labyrinthe (3/3)

En lisant que la NED finance des « médias régionaux indépendants », un « Centre Ukrainien pour la recherche politique indépendante », une « Organisation publique pour la liberté de l’information », on aurait envie de rire…si les manipulations concernées n’avaient pas mené déjà à des milliers de morts en Ukraine notamment, et si elles ne risquaient pas fort d’en entraîner beaucoup plus dans le futur.

De quel côté est le complot ?

 

On peut développer différentes réflexions à partir des extraits proposés. Comme plusieurs d’entre vous l’ont fait, eux aussi, dans les retours qu’ils nous ont formulés, c’est sur les points suivants que nous attirerions l’attention.

Bernard-Henri Lévy – le « philosophe » d’Etati – et le milliardaire Georges Soros qualifient de la façon suivante le mouvement qui a mené à la chute du gouvernement élu, en Ukraine : « une expérience rare de démocratie participative »ii. On peut aussi dire que l’ensemble des grands médias occidentaux vont plutôt vers ce genre d’interprétation des faits, tout en critiquant fortement les choix de la Russie, le plus souvent.

Mais en cherchant du côté des médias alternatifs, on apprend notamment que divers fondations occidentales, notamment états-uniennes, auraient développé en Ukraine tout un réseau visant à influencer et contrôler toujours plus la société de ce pays. Il est question notamment de la fondation National Endowment for Democracy, le NEDiii. En allant voir sur le site de cette fondation elle-même, on s’aperçoit qu’elle finance en effet des dizaines de projets, en Ukraineiv (dans les domaines de l’enseignement, des médias, de l’économie,…) Et en cherchant des informations sur la NED dans les grands médias, on apprend ceci, dans un article du Monde Diplomatique de 2007 : lors d’une interview accordée au Washington Post, le premier président de cette « fondation » a avoué que le but de la NED est de prendre le relai des actions clandestines de la CIAv. Voilà qui suffit déjà à mettre fortement en doute le caractère libre, ou entièrement libre, de la révolte évoquéevi.

Ces financements de la NED en Ukraine ne concernent certes pas des sommes astronomiques, à première vue. Cependant, on apprend également une autre chose très intéressante, dans un média très difficilement soupçonnable de conspirationnisme  pro-russe (« Conspiracy Watch », qui accomplit la prouesse d’être plus mainstream que le mainstream, à notre avisvii) : depuis la chute de l’URSS environ, les USA ont investi 5 milliards de dollars en Ukraineviii (comme quoi, des médias peu intéressants au départ peuvent nous apprendre des choses très éclairantes, même sans le vouloir). L’information provient d’un discours de Victoria Nuland, diplomate états-unienne, actuellement sous-secrétaire d’État pour l’Europe et l’Eurasie. Nuland, ainsi que l’auteur de Conspiracy Watch, suggèrent que le but de ce financement était la seule promotion de la démocratie ; la fameuse « transition démocratique », dont on parle vis-à-vis de l’est de l’Europe notamment.

On peut cependant très fortement s’interroger sur la pertinence de cette affirmation, qui part de l’idée que le pouvoir états-unien se soucierait vraiment de démocratie. Plutôt que de se baser sur les déclarations se voulant morales d’un sous-secrétaire d’État, il nous semble bien plus intéressant de prendre connaissance de propos de Zbigniev Brzezinski, qui fut conseiller du président Jimmy Carter, et a également beaucoup d’influence sur le gouvernement Obama, comme nous l’apprend par exemple le Figaroix.

Dans son livre « Le Grand échiquier – l’Amérique et le reste du monde »x, on peut lire notamment : « l’Ukraine, essentielle (…) et dont le renforcement de l’indépendance rejette la Russie à l’extrême est de l’Europe et la condamne à n’être plus, dans l’avenir, qu’une puissance régionale » (p. 19) ; l’Ukraine (…) pivot géopolitique » (p. 74) ; « L’Ukraine constitue cependant l’enjeu essentiel. Le processus d’expansion de l’Union européenne et de l’OTAN est en cours. À terme, l’Ukraine devra déterminer si elle souhaite rejoindre l’une ou l’autre de ces organisations. » (p. 160).

Heureusement que Nuland est là pour nous rassurer, en nous indiquant que les 5 milliards de dollars n’ont servi qu’à soutenir l’Ukraine « dans le développement d’institutions démocratiques et dans la promotion de la société civile et de la bonne gouvernance »xi.

Autre élément très intéressants des extraits proposés – qui complète bien ces dernières informations : l’aveu de Georges Soros, sur CNN, en 2014, selon lequel son Open Society Foundation « a joué un rôle important dans les événements [en Ukraine] »xii.

Au sujet de Soros et de ses « ONG », on peut lire dans un article du Monde : « Sa galaxie d’ONG dépense entre 400 millions et 500 millions de dollars par an pour des projets de « société civile » dans plus de cinquante pays. »xiii

On peut également lire, sur le site du journal économique « La Tribune », que Soros est prêt à investir un milliards de dollars en Ukrainexiv, en plus de ce qu’il y a déjà investi à travers sa fondation.

L’article du Soir cité également dans la dernière édition de PluriCité, et qui remonte à 2004, contribue à confirmer les faits mis en valeur ici (par-devers son auteur là aussi, à ce qu’il semble). Il fait bien apparaître que l’immiscion de l’ouest en Ukraine ne date pas d’hier. Rappelons ce passage, au sujet de personnes ayant contribué aux mouvements de protestation de l’époque :

« Les activistes (…) sont d’autant plus habiles et efficaces qu’ils sont solidement encadrés. Ils ont ainsi bénéficié en Ukraine du soutien financier d’une organisation basée à Washington et très proche du gouvernement américain (…) L’aide étrangère (…) s’étend également à la formation.xv »

On voit qu’il est intéressant de chercher dans les archives, dans de telles investigation ; en effet, les tentatives de déstabilisation étant à cette époque plutôt pacifiques, il ne semblait pas problématique d’en parler. Aujourd’hui, on trouve bien plus difficilement des informations claires comme celles-ci, dans les grands médias, au sujet de l’Ukraine ; sans doute car les choses se passent cette fois dans la violence.

Il faut bien sûr être prudent quant aux déductions qu’on peut tirer de ces informations, au sujet des buts précis poursuivis par les puissances concernées, de la manière dont agissent exactement les organismes évoqués, etc. Il s’agit aussi de ne pas devenir acritique face à une des parties concernées, par révolte face aux manipulations de l’autre, du fait qu’elle est servie par plus de puissance médiatique, économique et militaire.

Et on pourrait écrire infiniment plus sur ce sujet. Mais selon nous, ces quelques observations sont déjà très parlantes, et suffisent déjà à réfuter de nombreuses analyses et jugements incomplets ou unilatéraux qu’on a lus et entendus très souvent ces dernières années.

En lisant que la NED finance des « médias régionaux indépendants », un « Centre Ukrainien pour la recherche politique indépendante », une « Organisation publique pour la liberté de l’information »xvi, on aurait envie de rire…

Si les manipulations concernées n’avaient pas mené déjà à des milliers de morts en Ukraine notamment, et si elles ne risquaient pas fort d’en entraîner beaucoup plus dans le futur ; à moins que bien plus de personnes prennent conscience de tout cela, abordent de façon bien plus critiques les analyses unilatérales, les accusations qu’on devrait s’appliquer à soi-même, la propagande de ceux qui déguisent leur géostratégie en promotion de la démocratie, leur impérialisme en soutien de la société civile.

Dans la prochaine édition de PluriCité, nous vous proposerons à nouveau, dans cette rubrique, une série d’extraits de propos issus des médias, pour contribuer à nourrir et inspirer vos propres recherches.

 

Notes:

iL’expression « philosophe d’Etat » est utilisée par le penseur et militant Tariq Ali pour désigner les gens comme BHL.

iiiVoir par exemple Ukraine et l’amour entre les nations, site Internet du journal « Le Grand Soir », mars 2014 – http://www.legrandsoir.info/ukraine-et-l-amour-entre-les-nations.html

vLe Monde Diplomatique, juillet 2007 – http://www.monde-diplomatique.fr/2007/07/CALVO_OSPINA/14911

viEt si on se réjouit du relai de cette information sur la NED, très peu ou pas évoquée ailleurs, dans les médias « officiels », on regrette aussi fortement que, à notre connaissance, le Monde Diplomatique ne la rappelle pas aujourd’hui, en lien avec les événements actuels en Ukraine.

viiLe rédacteur de ce site est justement l’auteur de la « définition » du conspirationnisme analysée dans la rubrique « Les Pièges du labyrinthe », et tirée du rapport Conspirationnisme, un état des lieux, publié par la fondation Jean Jaurès (qui, à notre avis, doit se retourner dans sa tombe).

ixBrzezinski suggère le « modèle finlandais » pour l’Ukraine, Le Figaro, février 2014 – http://blog.lefigaro.fr/lettres-de-washington/2014/02/brzezinski-souhaite-le-modele-finlandais-pour-lukraine.html

xBRZEZINSKI, Zbigniew, Le Grand échiquier – l’Amérique et le reste du monde, Hachette, 2011.

xiiCNN, 25 mai 2014 ; l’interview d’où sont tirés ces lignes peut être visionnée notamment sur Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=l0Jtv6HEWQ4

xivGeorge Soros prêt à investir 1 milliard de dollars en Ukraine, la Tribune, mars 2015 – http://www.latribune.fr/economie/union-europeenne/george-soros-pret-a-investir-1-milliard-de-dollars-en-ukraine-464848.html

xvLe Soir, décembre 2004 ; il s’agit donc d’événements plus anciens, mais liés à ceux qui se déroulent actuellement en Ukraine – http://archives.lesoir.be/ukraine-des-activistes-internationaux-ont-contribue-a-l_t-20041221-Z0Q3M6.html

Source: extrait du dossier « Les outils de l’explorateur » consacré à la critique des médias, paru dans la revue Pluricités n°17.