UE : les chauffeurs de poids lourds face aux "Polonais"

180 routiers se sont réunis à Ingelmunster, en Flandre-Occidentale (Belgique), ce 19 mars, pour s'informer et débattre des conséquences de l'extension de l'Europe sur les conditions de travail dans leur secteur.

Les camionneurs européens mobilisés

La vive opposition des chauffeurs reflète combien ces derniers sont inquiets pour leur avenir. Au cours du débat, leur volonté d'entrer en action était plus perceptible que jamais. Ils ont par ailleurs déploré l'absence des syndicats.

«Je n'ai aucune objection quant au fait d'infliger de lourdes amendes aux chauffeurs dangereux, je ne suis cependant pas d'accord de payer 250 euros pour avoir dépassé d'une demi-heure pour rentrer à la maison le temps de conduite maximum autorisé de 10 heures.» «Je n'ai rien contre le fait que l'Europe veuille réduire la semaine de travail à 48 heures, mais il faudrait avant toute chose qu'on nous verse un salaire décent.» «Quand reconnaîtra-t-on enfin la profession de routier? Un boulanger qui a obtenu son permis de conduire à l'armée il y a trente ans peut prendre la route quand il veut sans devoir passer d'examen et sans aucune expérience.»

Ces sujets restent épineux dans le secteur du transport de marchandises. Il ressort d'une enquête1 réalisée sur les conditions de travail dans ce secteur que le métier de routier fait partie des plus dangereux: bruit, vibrations, routes mal éclairées, variations de températures, gaz d'échappement, substances dangereuses, lourds chargements, maux de dos… Un quart des chauffeurs de camions travaillent au-delà des 12 heures légales par jour au moins deux à trois jours par mois. «On peut difficilement remédier à cet état des choses», dit le rapport, «car rouler moins signifierait gagner moins.»

Des routiers polonais en Belgique et des entreprises belges en Pologne

Depuis l'adhésion des pays de l'Europe de l'Est à l'Union, l'emploi est devenu le problème numéro un. Depuis mai 2004, ils sont près de 1500 routiers originaires d'Europe de l'Est au volant de camions néerlandais. Le nombre total de chauffeurs internationaux pour les Pays-Bas n'a pas bougé et s'élève toujours à 22000 environ, tandis que le transport international a lui bel et bien augmenté. On a tout simplement donné en sous-traitance une grande partie du travail aux entreprises hollandaises établies en Pologne, a déclaré le syndicat néerlandais FNV-Bondgenoten2. C'est ainsi que très souvent les législations (inadéquates) et les conventions collectives de travail (CCT) en vigueur sont transgressées.

En Belgique, ce n'est pas mieux. Les routiers en ont plus qu'assez. Par le biais de subterfuges juridiques (parfois illégaux) les grands patrons se soustraient aux conventions collectives et à la législation du travail. Les travailleurs étrangers et nationaux sont montés les uns contre les autres, ce qui compromet la sécurité, les conditions de travail et les salaires dans ce secteur. La plupart des intervenants au débat ont déclaré la même chose:«On ne peut plus continuer ainsi». De moins en moins de chauffeurs belges ont du travail le week-end parce que «trop cher» et de plus en plus de patrons menacent de délocaliser leur entreprise à chaque revendication raisonnable.

Les chauffeurs sont également en colère à cause du manque de contrôle de la part des autorités quant au respect des législations et des conventions collectives par les entreprises qui emploient des chauffeurs étrangers. Pas étonnant lorsque l'on sait que ce sont surtout les plus grandes sociétés qui ouvrent des filiales en Europe de l'Est et engagent des chauffeurs originaires de ces pays. Selon ACV-Transcom, seul 6% des sociétés de transport belges (soit 564 entreprises) possède plus de vingt-et-un camions. Seules les plus grandes disposent des moyens pour ouvrir un établissement à l'étranger.

Réussir sa délocalisation

Il semblerait que ce ne soit là que le début de la misère. Pour la somme de «189 euros pour les membres et 250 euros pour les non membres (TVA et frais de port non inclus)», vous pouvez commander sur le site de Febetra3, la plus importante organisation belge de sociétés de transport, le manuel Réussir sa délocalisation. Cet ouvrage explique comment «lancer une nouvelle entreprise de transport dans divers pays d'Europe de l'Est» et a été rédigé par «notre organisation sur, Transport en Logistiek Nederland». C'est là un petit exemple de la coopération internationale entre les organisations patronales avec de lourdes conséquences pour les travailleurs du secteur.

On constate encore une fois que l'Union européenne représente dans ce cas-ci aussi un paradis pour les patrons et un carnage social pour les travailleurs.

1 PreventActua, 6, 6/10/2005 · 2 www.fnvbondgenoten.nl/ · 3 www.febetra.be/

La FNV organise une action de réclamation

Aux Pays-Bas, le syndicat FNV-Bondgenoten a pris le taureau par les cornes. En décembre dernier, il a organisé une actionde réclamation «à travail égal, salaire égal».

Chauffeurs et travailleurs ont ainsi été invités à signaler les infractions à la législation et aux conventions collectives. Près de 300 plaintes ont été déposées mentionnant le nom de 80 entreprises différentes, principalement des grandes sociétés.

Le 5 décembre dernier, le syndicat a également présenté un rapport rédigé par des avocats qui explique quels sont les subterfuges illégaux utilisés dans le seul but d'engager des chauffeurs originaires des pays d'Europe de l'Est à meilleur marché.

Le syndicat est partisan de la libre circulation des travailleurs au sein de tous les pays de l'Union européenne… pour autant que soit respecté le principe «à travail égal, salaire égal». Des chauffeurs polonais, d'Allemagne (de l'Est) et des chauffeurs hongrois se sont également présentés avec leurs fiches de paye et leurs contrats. Ainsi, on a pu voir qu'un chauffeur d'Europe de l'Est gagnait 400 euros par mois. Soit moins de 20% du salaire d'un chauffeur hollandais payé conformément à la CCT. Beaucoup de plaintes s'accompagnaient de preuves à ce point concrètes et concluantes que le syndicat a décidé de révéler les noms des entreprises concernées.

Le syndicat envisage de mettre la pression sur les instances de contrôle et les politiques au niveau européen afin qu'ils proposent de meilleures lois et normes et qu'ils améliorent les contrôles.

Le syndicat envisage en outre de traduire en justice les entreprises qui ont enfreint la loi pour les obliger à observer la CCT et la législation du travail.

url: http://www.ptb.be/scripts/article.phtml?lang=2&obid=30781