Sept écrivains africains répondent à Sarkozy

Lettre ouverte à Nicolas Sarkozy

Plusieurs écrivains africains se joignent à Raharimanana pour répondre au

président français.

http://www.iacd-news.org/pageID_3650006.html

Monsieur le Président,

Vous étiez venu dites-vous à Dakar nous parler — nous les Africains —,

avec franchise et sincérité, vous étiez donc venu avec tout le fond de votre

pensée, car c’est ainsi je crois qu’on qualifie la franchise et la sincérité, un

échange sans fard et sans arrière-pensée. Nous prenons donc acte de la

conception que vous avez de ce continent et de ses habitants. Vous étiez

venu dites-vous pour nous assurer que la France s’associera à nous si nous

voulons la liberté, la justice et le droit, mais permettez-moi d’être franc et

sincère également.

Au lendemain de votre discours, que faisiez-vous donc avec Omar Bongo,

quarante ans de règne dans la dictature, un doyen dites-vous, et quel

doyen dans la corruption et l’aliénation de son pays ! De quelle liberté, de

quelle justice, de quel droit parlez-vous ? Je n’ose même pas vous poser la

question concernant votre sourire à cet autre grand dictateur africain :

Muammar al-Kadhafi ! Que dire du don nucléaire que vous lui promettiez ?

Il serait maintenant fréquentable ? Sincèrement ? Mais soit… Nous les

Africains manquons un peu de raison et ne comprenons pas ces subtilités

qui nous éloignent de la nature et de l’ordre immuable des saisons.

Vous étiez donc venu — vidi vici complétera l’autre, regarder en face notre

histoire commune. Fort bien ! Votre posture tombe à propos pour une

génération d’Africains et de Français avides de comprendre enfin ces

drames continuels frappant l’Afrique. Il nous reste simplement à tomber

d’accord pour définir le sens de ce mot histoire. Car quand vous dites que

l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire, vous avez tort. Nous

étions au cœur de l’histoire quand l’esclavage a changé la face du monde.

Nous étions au cœur de l’histoire quand l’Europe s’est partagé notre

continent. Nous étions au cœur de l’histoire quand la colonisation a dessiné

la configuration actuelle du monde. Le monde moderne doit tout au sort de

l’Afrique, et quand je dis monde moderne, je n’en exclus pas l’homme

africain que vous semblez reléguer dans les traditions et je ne sais quel

autre mythe et contemplation béate de la nature. Qu’entendez-vous par

histoire ? N’y comptent que ceux qui y sont entrés comme vainqueurs ?

Laissez-nous vous raconter un peu cette histoire que vous semblez fort mal

connaître. Nos pères, par leurs luttes sont entrés dans l’histoire en résistant

à l’esclavage, nos pères par leurs révoltes, ont contraint les pays

esclavagistes à ratifier l’abolition de l’esclavage, nos pères par leurs

insurrections — connaissez-vous Sétif 1945, connaissez-vous Madagascar

1947 ? ont poussé les pays colonialistes à abandonner la colonisation. Et

nous qui luttions depuis les indépendances contre ces dictateurs soutenus

entre autres par la France et ses grandes entreprises — le groupe de votre

ami si généreux au large de Malte par exemple, ou la compagnie Elf.

Savez-vous au moins combien de jeunes Africains sont tombés dans les

manifestations, les grèves et les soulèvements depuis cette quarantaine

d’années de dictature et d’atteinte aux droits de l’homme ?

Fait-on partie de l’histoire quand on tombe dans un coin de rue

d’Andavamamba, les bottes des militaires foulant votre corps et vous

livrant aux chiens ? Croyez-vous vraiment que jamais l’homme (africain)

ne s’élance vers l’avenir, jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la

répétition pour s’inventer un destin ? Jamais dites-vous ? Devons-nous

l’interpréter comme ignorance, comme cynisme, comme mépris ? Ou alors,

comme ces colonisateurs de bonne foi, vous vous exprimez en croyant

exposer un bien qui serait finalement un mal pour nous. Seriez-vous

aveugle ? Dans ce cas, vous devriez sincèrement reprendre la copie nous

concernant. Vous avez tort de mettre sur le même pied d’égalité la

responsabilité des Africains et les crimes de l’esclavage et de la

colonisation, car s’il y avait des complices de notre côté, ils ne sont que les

émanations de ces entreprises totalitaires initiées par l’Europe, depuis

quand les systèmes totalitaires n’ont-ils pas leurs collaborateurs locaux ?

Car oui, l’esclavage et la colonisation sont des systèmes totalitaires, et

vous avez tort de tenter de les justifier en évoquant nos responsabilités et

ce bon côté de la colonisation. Mais tout comme vous sûrement, nous

reconnaissons qu’il y a eu des «justes». Or vous savez fort bien que les

justes n’excusent pas le totalitarisme. Vous avez tort de penser que les

dictateurs sont de nos faits. Foccart vous dit peut-être quelque chose ? Et

les jeux des grandes puissances — dont la France évidemment, qui font et

défont les régimes ? Paranoïa de notre part ? Oui, nous devons résister, et

nous résistons déjà, mais la France est-elle franchement de notre côté ?

Qui a oublié le Rwanda ? Vous appelez à une «renaissance africaine»,

venez d’abord parler à vos véritables interlocuteurs, de ceux qui veulent

sincèrement et franchement cette renaissance, nous la jeunesse africaine,

savons qu’ils ne se nomment pas Omar Bongo, Muammar al-Kadhafi, Denis

Sassou Nguesso, Ravalomanana ou bien d’autres chefs d’Etat

autoproclamés démocrates.

Nous vous invitons au débat, nous vous invitons à l’échange. Par cette

lettre ouverte, nous vous prenons au mot, cessez donc de côtoyer les

fossoyeurs de nos espérances et venez parler avec nous. Quant à

l’Eurafrique, en avez-vous parlé à Angela ?

Sincèrement et franchement à vous.

Raharimanana et les écrivains

Boubacar Boris Diop (Sénégal),

Abderrahman Beggar (Maroc, Canada),

Patrice Nganang (Cameroun, Etats-Unis)

Koulsy Lamko (Tchad),

Kangni Alem (université de Lomé),

et l’éditrice Jutta Hepke (Vents d’ailleurs).