Pourquoi minimiser la victoire 'rouge' ?

La victoire sur le nazisme il y a 60 ans: Quelques aspects occultés dans sa présentation.

Voici le texte de l'article paru ce lundi 9 mai dans le quotidien "La Libre Belgique" sous les signatures de Guy Spitaels, ancien président du PS, de l'Internationale socialiste et ministre d'Etat, Jean-Marie Chauvier et Vladimir Caller, journalistes.

PETITE HISTOIRE AVANT LA "GRANDE"

Pour la petite histoire: Guy Spitaels, partageant l'indignation de beaucoup à propos des falsifications de l'histoire de la guerre a, sur proposition de Vladimir Caller, signé un appel très modéré (à paraître incessamment) que beaucoup de gens "de gauche" n'ont pas osé signer. Il a en outre suggéré de faire paraître une "carte blanche" dans "Le Soir". Je doutais fort de la possibilité d'une telle parution dans un journal dit "de centre gauche laïc" où règne,sur les pays de l'Est, depuis plus de trente ans, le pou-

voir absolu d'un propagandiste acharné de la guerre froide. J'ai été confirmé. L'article a été refusé. Le quotidien catholique l'a ensuite accepté. J'imagine bien que cette parution dans un journal de droite (y en a-t-il d'autres ?) et avec Spitaels va faire grincer certains qui appartiennent à la "gauche" qui se tait ou participe activement à ces falsifications. Ou qui prend "Le Soir" pour une bible, comme d'autres "Le Monde" ou les deux à la fois. A ceux-là, je rappelle le classique proverbe chinois: "Quand on lui montre la lune, l'imbécile regarde le doigt". Persiste et signe. JM Chauvier

"POURQUOI MINIMISER LA VICTOIRE "ROUGE" ?

Pourquoi ce qui était "vérité" en 1945, au moment de la victoire sur le nazisme, n'aurait-il plus cours aujourd'hui ? Cette victoire eut pour principaux artisans l'Armée Rouge et le peuple soviétique. La moitié au moins des victimes de la deuxième guerre mondiale étaient soviétiques. Les chefs nazis avaient prévu la disparition de 30 millions au moins d'"Untermenschen" (sous-hommes) soviétiques, et la déportation d'un autre contingent de 30 millions. Dans les territoires occupés, ils ont réussi à exterminer 10 millions de personnes, dont 2,7 millions de Juifs. La "mort programmée" de 3,3 millions de prisonniers soviétiques rien qu'en 1941-42 ! Le siège de Léningrad, les "milliers d'Oradour" en Biélorussie, en Russie et en Ukraine, les 70.000 villages détruits, les innombrables massacres perpétrés par les Einzatsgruppen, les SS, la Wehrmacht et leurs auxiliaires nationalistes ou fascistes (polonais, baltes, lettons, lituaniens, ukrainiens), un génocide auquel les Soviétiques ont pu soustraire 1 million de Juifs.

Or, ce n'est pas d'"une opinion" qu'il s'agit ici, mais de faits historiques peu connus des nouvelles générations.

Le rôle majeur des Soviétiques dans la victoire fut reconnu, en 1945, par les principaux chefs politiques et militaires des pays de la coalition anti-hitlérienne- le président américain Franklin Roosevelt, le premier ministre britanique Winston Churchill et le général De Gaulle. Nos libérations auraient-elles pu avoir lieu sans les victoires soviétiques remportées successivement à Moscou, Stalingrad et Koursk, la grande contre-offensive qui mena les armées du maréchal Joukov à planter le drapeau rouge, à Berlin, sur le Reichstag ? Sans ces victoires "rouges", le judéocide nazi n'aurait-il pas continué jusqu'à la liquidation des 11 à 12 millions de Juifs d'Europe qui était l'objectif poursuivi ? Il semblerait qu'on veuille parler le moins possible, désormais, de cette contribution soviétique dont l'écrivain Ernst Hemingway avait dit: "Chaque être humain qui aime la liberté doit plus de remerciements à l'Armée Rouge qu'il ne puisse payer durant toute une vie !"-

Il y aurait "un tabou à posteriori", relève le spécialiste de l'Histoire russe Marc Ferro, "qui n'existait pas pour les contemporains: dire que c'est l'armée soviétique qui a brisé la Wehrmacht, et qu'ensuite, grâce à cela, le débarquement a pu se faire, et les Américains et les Anglais sauver, libérer l'Europe de l'Ouest. Opérations liées chronologiquement mais mécaniquement aussi. Or, à mesure que les années ont passé, que la guerre froide s'est installée, que l'historiographie occidentale s'est imposée, on a fini par réduire la part et le rôle que la puissance soviétique a joués. Et aujourd'hui, où elle se décompose (M.Ferro écrit en 1992) on a de plus en plus tendance à créditer exclusivement les Anglo-Saxons des succès militaires qui ont pu suivre". Il y aurait de surcroît "ce refus intériorisé à admettre qu'il peut y avoir eu, à certains moments de l'Histoire, une supériorité technique, industrielle, des Russes sur l'Allemagne pendant cette guerre". Et Marc Ferro de citer le T 34, "le meilleur tank de l'époque" qui provoque "l'effarement des Allemands", la production de canons performants, alors que les livraisons importantes des Anglo-américains aux Russes, dont on a fait grand cas en Occident, n'ont pu avoir lieu qu'"après la victoire des Russes à Stalingrad et à Koursk".

Il y aussi avait de quoi être surpris qu'un pays que beaucoup d'observateurs disaient, avant 1941, au seuil de l'effondrement, se ressaisisse de façon aussi impressionnante, mobilise tant d'énergies patriotiques, toutes nations confondues. Il y eut des Russes, bien sûr, des Juifs, mais encore, des Ukrainiens, des Biélorusses, des Géorgiens, des Arméniens, des Musulmans du Caucase, de Crimée, d'Asie centrale, des bataillons recrutés dans le Goulag – prisonniers contraints ou volontaires pour aller se battre contre l'envahisseur.

Cette résistance fut aussi le lieu d'initiatives spontanées , l'occasion d'une grande créativité sociale et artistique, autant que d'indicibles souffrances lorsque le pays fut réorganisé par Staline d'une poigne d'acier. Les recherches récentes des historiens allemands, puisant dans de nouveaux fonds d'archives, confirment et détaillent le génocide en montrant les complicités locales, notamment en Galicie orientale ex-polonaise. Ils attestent que l'extermination des "Untermenschen" slaves et les débuts du judéocide font partie d'un seul et même processus, inscrit dans l'Histoire de cette guerre à l'Est aux visées coloniales et racialistes. Curieusement, aucun de ces ouvrages n'a été traduit en français, mais l'historien Dominique Vidal en propose une synthèse éclairante pour le lecteur francophone qui ignore ces découvertes.

Le chiffre officiel soviétique de "vingt millions" de victimes en URSS a parfois été considéré comme "exagéré". Pourtant, des recherches plus récentes portent l'estimation à 26-27 millions, toutes catégories de mortalité confondues. Auxquels il fait ajouter les dizaines de millions de mutilés, d'orphelins, de sans-logis qui ont du, après 1945, et sans "plan Marshall", rebâtir une URSS exsangue et lourdement handicapée. Une autre vérité doit être rappelée. Le "front de l'Est" contre le "judéo-bolchevisme", selon la définition nazie du pouvoir soviétique, n'était pas le fait des seuls Allemands. Des troupes alliées de Roumanie, de Hongrie, d'Espagne, d'Italie, de Croatie, des légions et divisions SS venues de toute l'Europe, y compris du pays flamand et de Wallonie, y ont appuyé l'entreprise nazie, avec la bénédiction de certains clergés. Certains historiens se croient d'ailleurs fondés à parler de "guerre civile européenne", où l'Europe "chrétienne et civilisée" se serait coalisée aux côtés des fascismes "contre la barbarie bolchevique" . Une thèse qui convient aujourd'hui à ceux qui, en Allemagne et parmi les héritiers des nationalismes collaborateurs en pays baltes et en Ukraine, ou en Flandre, entendent réhabiliter les anciens SS et les mouvements nationaux ou "antistaliniens" qui se fourvoyèrent avec Hitler jusqu'à prendre part au génocide nazi.

Une autre Europe était au combat: celle des résistances. Armées de libération de Yougoslavie et de Grèce, "république des partisans" de Biélorussie, partisans armés d'Italie, partisans et francs-tireurs de France, de Belgique et d'ailleurs…"Ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n'y croyaient pas", communistes, socialistes, libéraux, chrétiens, ou simplement patriotes qui refusaient l'occupation et la barbarie nazie. L'évocation des résistances, sans doute, n'est pas du goût de tout le monde, car elle soulève la question des collaborations, des régimes de Vichy et autres qui firent le choix contraire à celui de la Résistance. Il est certes plus "consensuel" de pleurer les victimes de la guerre – qui méritent qu'on les pleure, sans distinction – que de se poser des questions sur les choix politiques et citoyens que firent à l'époque les gens confrontés au nazisme et aux occupations. Victimisation et responsabilité: un débat aux résonances de grande actualité !

Ainsi, nous souhaitons simplement qu'en ces 8 et 9 mai, journées anniversaires de la capitulation nazie, certains faits historiques ne soient pas victimes du mensonge par omission. Et que l'occasion ne soit pas saisie pour réhabiliter la collaboration et ériger des monuments aux anciens SS !