Pour un colloque sur l'enseignement de l'Histoire


A NANTES, UN COLLOQUE SUR L'ENSEIGNEMENT DE l'HISTOIRE,

LA JUSTIFICATION D'UNE SOCIETE DOIT-ELLE L'EMPORTER SUR LE

QUESTIONNEMENT ET LA RAISON ?


Un cours d'histoire qui aide les enfants d'une classe de CM1 à comprendre les mécanismes de la production des richesses et de leur répartition selon les sociétés.

Un cours d'histoire qui aide à la compréhension des mécanismes de la prise du pouvoir économique, du pouvoir culturel et du pouvoir social.

Une mère, en désaccord, qui envoie le cahier d’histoire de son enfant à l'inspecteur d'académie. Envoi suivi, d'une convocation chez l'I.E.N (inspectrice de l'éducation nationale) qui annonce d'emblée à l'instituteur son intention de l'inspecter pour "enseignement tendancieux de l'histoire".

Tout cela dans un contexte de plaintes contre x consécutives à une grève de trois semaines menée par les instituteurs de Loire Atlantique pour l'obtention, notamment, de 500 postes et de 25 élèves par classe. Occupations de l'inspection académique, du rectorat et du conseil municipal. Deux plaintes contre x déposées par le maire et la rectrice. Plaintes suivies de deux convocations au commissariat adressées à un seul instituteur. Un commissaire empêché de réaliser ces deux auditions par des manifestations devant l'hôtel de police.

N'acceptant pas cette conception policière de l'évaluation, l'instituteur en question, dans ce contexte, refuse de servir de bouc émissaire.

UNE REPONSE…UN COLLOQUE, DANS UNE ECOLE PRIMAIRE A NANTES:

« COMMENT ENSEIGNER L'HISTOIRE ? »


La domination du mythe et de l'imaginaire doit-elle l'emporter sur la raison et le questionnement?

UNE HISTOIRE AU SERVICE D'UN POUVOIR

ou

UNE HISTOIRE AU SERVICE DU DROIT DE SAVOIR


"pour une science soucieuse de préserver le pouvoir d'une minorité privilégiée,

ou pour une science qui assure le développement généralisé de la connaissance"


L'écrivain Gilles Perrault, des chercheurs, des professeurs d'université, ont déjà répondu favorablement, ainsi que des enseignants du primaire et du secondaire. Un groupe de préparation s'est mis en place.

Quelques pistes de réflexions…Où en est l'enseignement de l'histoire à l'école? L'histoire ne serait-elle que la conscience que les peuples prennent d'eux-mêmes, comme si l'on écrivait que son histoire nationale? L'historien, à son insu, serait-il borné, par l'optique de la société qui est la sienne? L'histoire doit-elle être assimilée aux souvenirs nationaux, comme la chimie à l'alchimie ou l'astronomie à l'astrologie?

Vos commentaires seront les bienvenus. Le colloque devrait se tenir d'ici environ deux mois. Vous êtes intéressé(e) par l'idée de ce colloque, vous désirez être informé(e) de sa préparation, remplissez le formulaire ci dessous.

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CI-JOINT, LA LETTRE ENVOYEE PAR L'INSTITUTEUR A L'I.E.N

Alain VIDAL

Nantes, le 6 octobre 2002

instituteur, école de la Fraternité, Nantes

[email protected]

02 40 89 32 03
Nantes, le 6 octobre 2002

Eliane LECOCQ

inspectrice de l'éducation nationale

circonscription Nantes Ouest

Jeudi 3 octobre, je suis dans votre bureau, vous m'avez convoqué par courrier. Fin juin, une mère de ma classe de CM1 vous a envoyé une lettre accompagnée du cahier d'histoire de son enfant, cahier grand format où sont collés des textes de ma composition, une centaine de pages au total. Elle qualifie ces textes de tendancieux, vous aussi. L'entretien dure environ une heure. Vous m'avez préparé quelques documents censés m'aider à retrouver le droit chemin. Vous m'annoncez votre intention de m'inspecter. Tendancieux revient en permanence sur vos lèvres.

Tendancieux, pour vous, d'intituler un chapitre "De l'antiquité au moyen-âge, de l'empereur romain aux seigneurs féodaux, ou d'un seul grand chef à plusieurs petits chefs". Tendancieux, pour vous, "Travail non payé ou travail payé…mais qu'est-ce que l'économie?". Tendancieux, "Economie, économiser ou…gaspiller". Tendancieux, "Si les gens arrêtaient de travailler à la maison ( ménage, cuisine, courses…), comment pourraient fonctionner les usines, les bureaux ou les écoles?".

Tendancieux, aussi je suppose, "Trois richesses qui donnent du pouvoir: le capital économique, le capital culturel et le capital social", pour expliquer la montée en force de la bourgeoisie au moyen-âge, les marchands tirant leur fortune du travail, insuffisamment rétribué, des paysans et des petits artisans, et transformant ce capital économique en capital culturel ( études pour les enfants, manuscrits, collection d' œuvres d'art…) en capital social ( relations ouvrant des portes dans le monde des affaires).

Cela, un écolier peut le comprendre, de questionnement en questionnement, à l'aide de ces questions qui forcent les portes d'une histoire encore largement empreinte d'images d'Epinal et de gens qui naîtraient génétiquement plus intelligents que d'autres, accédant au pouvoir au moyen de leur seul travail et de leur courage.

Tendancieux, peut-être aussi, d'expliquer aux enfants comment aujourd'hui, certains accumulent un pouvoir économique considérable en soustrayant à l'administration des impôts des sommes fabuleuses qui se retrouvent cachées dans ces modernes cavernes d'Ali Baba que sont les paradis fiscaux.

Tendancieux, je suppose, d'expliquer aux enfants que ce capital économique frauduleusement acquis, est transformé en partie en capital culturel et en capital social, générateurs de pouvoirs accrus sur les autres.

Tendancieux, pourquoi pas, qu'à ma demande, un juge, vice-président du tribunal de Nantes, soit venu dans ma classe illustrer très professionnellement et très pédagogiquement, chiffres en main, la grande délinquance économique et financière et ses effets sur notre vie de tous les jours: pénurie de crèches, d'infirmières, d'enseignants…de par l'argent détourné des caisses de l'état.

Tendancieux, comme vous me l'avez fait remarquer, vous et cette mère d'élève, d'expliquer aux enfants comme aux parents, les raisons de la grève pour les 500 postes qui, pourtant, concernent au premier chef des familles soucieuses de la réussite scolaire de leurs enfants.

Tendancieux, pour cette mère, d'avoir parlé du 11 septembre en classe, alors que le ministre appelait à trois minutes de silence. Silence que j'ai rempli de discussions, et dont je me suis expliqué dans une lettre envoyée à Georges Bush et à Jacques Lang. Lettre qui a été lue en Amérique du nord, sur les ondes de "Radio Canada", et qui m'a valu un abondant courrier.

Méfiez-vous, on vous fait intervenir en terrain miné, pour exécuter les basses œuvres. Terrain miné, en effet, parce que je suis le seul enseignant de Loire Atlantique à avoir reçu une convocation au commissariat pour deux plaintes contre x émanant, entre autres, de la rectrice, après ma participation, au côtés de nombreux enseignants, à l'ouverture en force des portes du rectorat lors de la grève pour les 500 postes. Le commissaire n'a toujours pas réussi à me faire pénétrer dans son commissariat pour m'auditionner. Aujourd'hui, il semble évident que l'IA, lui même missionné par le recteur, vous instrumentalise en vous demandant de venir soi-disant m'inspecter. Vous n'avez pas l'impression que dans cette histoire, je sers de bouc émissaire à travers lequel on veut intimider ce formidable mouvement social que fut la grève des instituteurs, mouvement qui, j'espère, se remanifestera bientôt? N'avez-vous pas l'impression que l'on vous demande de jouer le rôle d'un commissaire politique?

Au delà de mon enseignement de l'histoire et de l'éducation civique qui pose un débat que j'appelle de mes vœux, il semble évident que ce simulacre d'inspection n'est avant tout qu'un prétexte, un message envoyé à tous mes collègues, du genre: "Calmez-vous ! Mettez vos revendications sous le boisseau, ou alors demain, un inspecteur pourra toujours trouver dans votre classe quelque chose qui ne plaît pas. A bon entendeur, salut!". J'en parle d'autant plus aisément que j'ai déjà connu le harcèlement pédagogique.

Année 95-96, à l'école Buffon (ZEP de Colombes), avec Annie Mothes, elle aussi institutrice, nous organisons un voyage en Andalousie, à Grenade, aboutissement d'un projet mené en classe: "Des écoliers à la recherche de racines communes". Au dernier moment, on nous annonce que ce voyage, pourtant soutenu par deux historiens professeurs d'université, n'étant pas conforme aux programmes, doit être annulé. Finalement, nous sommes partis comme prévu, le projet devenant magiquement conforme après que je me sois trouvé dans l'obligation d' effectuer une grève de la faim de neuf jours me valant le soutien de nombreux autres historiens.

L'année suivante, nous continuons le projet avec "Gerbert d'Aurillac le passeur de chiffres arabes" et de nouveau, nous tombons sous le coup d'une interdiction de partir avec nos classes à Aurillac. Votre collègue IEN, pourtant agrégé d'histoire, prétendant ne pas comprendre ce concept de passeur de chiffres…

L'autorisation de voyage a finalement été prise au ministère, au cours d'une réunion d'inspecteurs généraux, et après qu'une cinquantaine de personnes, des chercheurs de l'école des hautes études en sciences sociales (EHESS), Gilles Perrault, écrivain historien, un IEN et une inspectrice générale acquis à notre cause, aient parrainé le projet.

De ces deux années, un livre en est sorti, "Gerbert d'Aurillac, le passeur de chiffres arabes" qui a reçu, en 1997, le prix spécial du jury au festival international de géographie de Saint Dié. Un festival qui regroupe chaque année des milliers de géographes et d'historiens…

Je pense à tout cela lorsque, pour m'aider à bien enseigner, vous me tendez une plaquette du ministère, "l'Histoire à l'école primaire" (direction des écoles, journées des inspecteurs de l'éducation nationale, 16 octobre 1996), avec un discours de François Chamoux, membre de l'académie des "inscriptions et belles lettres" qui déclare devant un parterre d'IEN:

"Il y a une vertu pédagogique dans les images d'Epinal. Or le sentiment de solidarité nationale ne repose pas sur la démonstration rationnelle: il tire sa force de la charge passionnelle qui s'accumule peu à peu dans l'être humain. On agit rarement par calcul, mais le plus souvent par habitude ou par élan de cœur. Les motifs sont d'ordre intellectuel; ils découlent de l'analyse lucide…en revanche les mobiles sont d'ordre affectif et se montrent des moteurs autrement puissants… tous ceux qui font profession de diriger des groupes, petits ou grands, savent que pour obtenir un résultat , il faut faire appel aux sentiments élémentaires…

Dans un monde…agité de convulsions multiples…la réalité nationale, incarnée par les institutions républicaines, reste pour nos compatriotes, la manifestation la plus tangible du pacte civique, hors duquel l'individu ne trouve point de salut
". Comment peut-on mettre, à ce point, hors du champ de la critique une institution?

Le texte de cet académicien dont vous me conseillez de suivre la démarche me rappelle fâcheusement ce que déclarait le descendant d'un marchand négrier de Nantes à propos de la force de l'habitude de ses ancêtres,: "L'éducation et l'habitude avaient produit en leur âme une sorte d'irresponsabilité par impuissance de conscience".

Et puis, quelle similitude entre François Chamoux et les instructions de Ernest Lavisse, historien et collaborateur de Jules Ferry: "N'enseignons point l'histoire avec le calme qui sied à l'enseignement de la règle des participes; il s'agit ici de la chair de notre chair et du sang de notre sang…puisque la religion ne sait plus avoir prise sur les âmes, cherchons dans l'âme des enfants l'étincelle divine; animons là de notre souffle. Les devoirs, il sera d'autant plus aisé de les faire comprendre que l'imagination des élèves, charmée par des peintures et par des récits, rendra leur raison enfantine plus attentive et plus docile." L'éducation patriotique doit l'emporter sur l'instruction, l'affect sur l'intellectuel, sur la raison…les mobiles sur les motifs.

Pour ma part, je préfère m'en tenir à la leçon de Condorcet qui, ulcéré, il y a plus de deux cents ans, à la tribune de l'assemblée nationale, proposait aux gros planteurs esclavagistes de ne plus parler que de "la déclaration des droits de l'homme…blanc".

De Condorcet qui, au contraire de Jules Ferry, au contraire de Ernest Lavisse, au contraire de François Chamoux, maître à penser pour IEN en recyclage, considérait qu' "il serait coupable de vouloir s'emparer de l'imagination des enfants", l'instruction relevant pour lui de la rationalité et de la domination de l'intellect sur l'imaginaire. Méfiez vous quand même de ne pas être obligée, un jour, d'avoir à effectuer une inspection posthume de Condorcet …

Fort heureusement, les IEN "se précèdent" et ne se ressemblent pas toujours. Il y en a tout de même de très clairvoyants. Pour preuve, en 1992, très intéressée par ma démarche en histoire, votre collègue IEN de Colombes tient à faire connaître à son inspection générale un document dont je suis l'auteur. Document, dans lequel j'explique aux enfants que, "de la hache de pierre à l'ordinateur en passant par la machine à vapeur, en fonction des progrès de la technique puis des sciences, les hommes produisent et répartissent les richesses en raison des rapports de force qui président aux relations entre les différents groupes sociaux. La loi étant le plus souvent l'expression de ce rapport de force." C'est encore le sens de ma démarche qu'on qualifie, aujourd'hui, de tendancieuse.

En 1993, devant le succès d'estime remporté par le projet "Buffon, un savant , une école, des enfants" dont j'étais, avec Annie Mothes, l'un des initiateurs et dont l'inauguration eut lieu en présence, notamment, du directeur des écoles André Legrand, proche collaborateur du ministre, on va même jusqu'à m'accorder pour l'année 93-94, une décharge d'une journée par semaine pour approfondir cette démarche historico-technologique. Je travaille alors avec une équipe de scientifiques chargée de mettre en place "la grande galerie de l'évolution" au muséum d'histoire naturelle. On peut voir la trace de cette activité dans la liste des noms qui figurent dans le hall d'entrée de cette galerie. A noter qu'en 1999, lors de ma dernière inspection portant sur une séquence d'histoire, à aucun moment il n'a été question d'enseignement tendancieux.

Voilà, j'avoue être un peu las, mais c'est la vie. Néanmoins, je continuerai à œuvrer pour que la raison prime sur l'emportement et les règlements de comptes larvés. Il est évident que de profondes divergences, pour ne pas dire plus, perdurent au sein de la hiérarchie de l'éducation nationale, mais en aucun cas je n'accepterai d'en faire les frais.Si refuser de faire appel à l'émotion, à l'affect, au détriment de la raison, c'est être tendancieux… alors, il faut me dire ce qu'est un enseignement qui fait appel à la charge passionnelle, à l'habitude, aux mobiles d'ordre affectif et aux sentiments élémentaires comme on le préconise aux IEN.

Pour toutes ces raisons, ce simulacre d'inspection est inacceptable et je ne m'y prêterai pas. Quant à une évaluation, tout à fait d'accord, mais à situation exceptionnelle, moyen exceptionnel. Je propose la tenue d'un colloque de réflexion qui pour une fois ne se déroulerait pas sous les lambris d'un ministère ou ceux de l'institut, mais à l'école primaire de la Fraternité dans laquelle j'exerce à Nantes.Tout un week-end, des enseignants, des historiens, des spécialistes de sciences de l'éducation, des IEN… pourraient échanger, discuter de manière contradictoire et lancer un débat véritablement national en invitant le corps enseignant à s'emparer des armes de la critique. Critique qui ne saurait faire oublier la critique des armes. Et qu'en histoire, la domination de l'intellect et de la raison l'emporte sur le mythe et sur l'imaginaire. Des historiens m'ont déjà donné leur accord de principe pour participer à ce colloque.


N'oublions jamais que, vis à vis de tous les jeunes, nous avons le devoir de répondre concrètement à cette question lancinante qui hante notre présent, cette question laissée sans réponse de fond à l'époque, parce que la haine l'emportait sur la raison, parce que des adultes élevés dans le mythe de la force et de la revanche haineuse, partaient la fleur au fusil servir de chair à canon au nom d'intérêts qui n'étaient pas ceux du plus grand nombre. Cette question ensevelie sous une "religion" qui, comme le disait Jules Ferry, doit être "la religion de la patrie, une religion qui n'a pas de dissident", cette question terrible qui, faute de dissidents en nombre suffisant, risque de nous plonger tous dans la barbarie…POURQUOI ONT-ILS TUE JAURES ?

Je vous quitte, en espérant votre participation à ce colloque.

Alain VIDAL