L’épée de Godefroid ou l'apologie du crime contre l'humanité

Le ministre belge des Affaires étrangères a récemment reçu l'épée de Godefroid de Bouillon, à Jérusalem. Qu'aurait-on dit s'il avait reçu le revolver d'Hitler ? L'historienne belge Anne Morelli (voir "mes invités") montre quel criminel était ce "héros" des livres d'histoire sur les croisades.

L’épée de Godefroid ou l’apologie du crime contre l‚humanité

Les médias ont unanimement relayé, avec émotion et sans état d‚âme, un " grand moment " préparatoire à l’exposition sur les 175 ans de la Belgique.

A Jérusalem Karel De Gucht recevait des mains d’un franciscain l‚épée " authentique " de Godefroid de Bouillon et son fourreau.

Il est certes positif que ces objets sortent de leur couvent pour faire l'objet d'un examen, même superficiel, quant à leur typologie et leur datation. Je passerai rapidement sur l‚effroi que cette scène a cependant causé aux conservateurs d‚oeuvres d‚art, habitués à la fois à plus de prudence quant à la datation de pièces considérées comme étant du Xème siècle ( ? ) mais surtout à plus de prudence dans leur traitement.

Si ces pièces sont authentiques il est très inhabituel de les empoign! er avec aussi peu de précautions.

En outre, les faux de cette époque éloignée pullulent, en matière des reliques civiles comme religieuses, et j‚aimerais connaître la filiation sans rupture qui nous permet d‚affirmer que cette épée était bien celle de Godefroid et non celle du chef militaire de la première croisade ,Raymond de St Gilles) ou encore celle d’Eustache, de Guicher, de Let=lde, d‚Engelbert ou de Baudouin du Bourg.

J‚aimerais ensuite qu‚on m‚explique comment, à travers tant de vicissitudes subies par cette région en proie à de si diverses dominations et à des pillages si récurrents, l‚épée de Godefroid a miraculeusement échappé à toute destruction.

Il serait déjà plus prudent de parler systématiquement de l'épée considérée comme ayant appartenu à Godefroid….

Mais cette crédulité n‚aurait aucune conséquence grave si elle ne participait à un " culte " de Godefroid qui, lui, n‚a rien d‚innocent.

En effet il y a près de cinquante ans que les historiens se sont attaqués à la légende édifiante de Godefroid pour la ramener à des dimensions hélas tristement banales et tragiques.

Le regretté professeur Georges Despy, dont les premières publications sur Godefroid datent de 1958, a présenté des documents historiques irréfutables montrant que Godefroid de Boulogne (puisque c’est là, en France actuelle, qu‚il est né) a extorqué la dot de sa mère, trompé des dignitaires religieux, et était un personnage avide, immoral, rapace et sans vergogne.

Loin d‚accomplir une " heureuse et sainte mission ", son épée lui servit à sabrer tout qui se trouvait sur son chemin.

Avant même le départ de la croisade les juifs rhénans furent massacrés par les Croisés .

Ces pogroms sont bien attestés, sordides et extrêmement lourds.

D'autres mécréants, bien sûr, connurent l'épée de Godefroid tel ce chevalier sarr! asin qui , selon la légende de Godefroid, aurait été coupé en deux dans le sens de la hauteur par notre "héros", la moitié supérieure roulant dans le fleuve Oronte, tandis que la moitié inférieure attachée à son cheval, retournait jusqu‚à sa ville annoncer le farouche courage de notre "compatriote" !

Non content de sabrer des chevaliers sarrasins Godefroid se distingua aussi, après avoir escaladé les remparts de Jérusalem, en tuant – peut-être avec cette fameuse épée ?- tout ce qui passait à sa portée, sans égard pour le sexe ni l‚âge de ses victimes, un vrai " crime contre l‚humanité ".BR> Ce " héros " le XIXème siècle le présentait sans rire comme modèle aux petits Belges car il aurait été vainqueur de la première croisade parce que bilingue et la droite la plus extrême le présente aujourd'hui comme modèle pour l‚armée européenne.

Comment un ministre d‚un pays démocratique peut-il honorer un tel héros ? Vingt ans après que le personnage ait été " démythifié " pour un beaucoup plus large public que les écrits savants de l‚académicien Georges Despy ( le livre Les grands mythes de l’histoire de Belgique a été vendu à 15.000 exemplaires en français et a tenu le " top tien " flamand pendant plus de six mois), est-il permis de rabâcher les lieux communs des chansons de geste ?

Est-il permis d‚écrire, au premier degré, sans guillemets ni ironie, que Godefroid était brave et pieux en ignorant l‚oeœuvre des historiens( LE Soir 28 février 2005) ?

Et sur le plan politique et moral, convient-il de mettre en valeur un personnage qui , à l‚aune des valeurs éthiques actuelles, est un " modèle &q=ot; de racisme et d’intolérance ?

Alors que tant de crédits publics sont consacrés à favoriser la cohabitation était-il bien nécessaire de rendre hommage à cette union tragique du sabre et du goupillon ?

Godefroid est plutôt une belle occasion de réfléchir sur la construction des héros nationaux , sur l'évolution des mentalités et sur la fragilité de la tolérance.

Le " ch oc des civilisations " n‚est pas inéluctable mais il se nourrit de la mémoire des affrontements sanglants dont nous n‚avons pas fini de pâtir dans nos relations avec les pays musulmans.

Face à ces affrontements, qui ont été bien réels et qu‚il ne faut pas nier, il est deux réactions possibles : soit on regrette les violences et les crises dont ils ont été l‚occasion soit on exalte les criminels.

Faire tant de cas de l‚ épée de Godefroid relève de l‚apologie du crime.

Anne Morelli