Critique du film "Le cauchemar de Darwin"

"Le Cauchemar de Darwin/Darwin's Nightmare", une coproduction France-Autriche-Belgique, a obtenu le César 2006, dans la catégorie "meilleur premier film", tandis qu’ aux Oscars 2006 il avait été nominé dans la catégorie "meilleur documentaire". Faut-il s'en réjouir?

Si les faits révélés sur les ravages de la mondialisation dans la région du lac Victoria, en Afrique Centrale, sont en soi intéressants, néanmoins le film n'est pas bon. Car le gros problème avec "Le Cauchemar de Darwin" est que dans la longue série de faits déconcertants qui vous tombent dessus le cinéaste ne s'efforce jamais de chercher l'un ou l'autre lien causal. Les rares fois que le film semble tout de même emprunter cette voie, p.ex. quand un journaliste africain cherche la reponsabilité pour le désolant état des choses du côté du FMI et de la Banque mondiale, la séquence suivante sert immédiatement à ensevelir cette ébauche de compréhension sous un nouvel exemple apocalyptique de misère ou d'égarement humain.

"C'est au spectateur à faire lui-même le lien!" est l'objection classique. D'accord, mais alors le spectateur doit être incité à faire de la sorte et ce n'est hélas pas ainsi que fonctionne ce documentaire. Car l'attitude du cinéaste forme une zone tampon entre le spectateur et ce qui se passe à l'écran.

Les faits révoltants qui vous sont assénés s'enchainent … mais Sauper ne s'en émeut pas. Conséquence: au lieu d'inciter le spectateur à quoi que ce soit, la démonstration nous écrase et nous paralyse.

Celui qui pense néanmoins que Sauper, rien déjà qu'en dévoilant l'horreur de l'exploitation et de la misére qui sévissent autour du lac Victoria, contribue à une vision anticapitaliste ou alterglobaliste prend ses désirs pour réalité. Montrer les faits est une chose, une autre est à partir de quel point de vue on le fait. Hubert Sauper, interrogé par Alain Lorfèvre dans La Libre Belgique du 23/3/2005 (version intégrale: Hubert Sauper, sept ans de réflexion – La Libre ): "Le système capitaliste a en soi des côtés très positifs – je crois qu'il est plus proche de la nature humaine que les systèmes communistes qui ont supprimé l'autonomie des individus. Mais il a des côtés pervers et on ne voit pas toujours son ombre, qui est plus grande". Ainsi donc, le système capitaliste, où "l'autonomie des individus" – la sacro-sainte propriété privée – débouche toujours sur une minorité de possédants qui s'approprient le fruit du travail de la majorité, serait plus ou moins proche de la nature humaine?! La conclusion de l'entretien rend tout à fait compte du vide traversant le film: "Il y a des connards en Afrique comme chez nous. J'ai vu des enfants de la rue que leur pauvreté n'empêche pas d'être des voyous. Mais cette connerie est collective et nous y participons tous". Est-ce cela "la nature humaine" pour Sauper? Car comprenez: même pour ses excès, non pas le capitalisme est responsable, mais vous et moi! Et nous tous serions coupables de l'état de l'Afrique? Trop facile! Les vrais responsables, ceux qui décident en ce monde (et font d'ailleurs aussi bien des victimes en Afrique que chez nous; ici aussi l'écart entre les riches et pauvres se creuse d'année en année) n'auront pas à s'inquiéter de cette "vérité". Pour les autres, il n'y aucunement lieu d'avaler cette fumisterie.

Signalons, ailleurs sur ce site de Cinergie, la critique du film par Philippe Simon. Dont ne suit ici que sa conclusion:

"Hubert Sauper en fait trop ou pas assez. Trop, quand littéralement fasciné par les scènes qu’il filme, il succombe à l’horreur pour l’horreur avec un goût manifeste pour le sensationnel. Ceux qu’il filme deviennent alors comme les signes, les objets de son propos et perdent toutes dimensions d’êtres vivants. Pas assez, quand restant dans une position d’observateur pour ne pas dire de voyeur, il ne pousse pas plus avant un réel travail d’investigation et laisse trop de questions dans l’ombre. Ce qu’il filme devient alors comme une répétition esthétique d’une même séquence dont le contenu s’épuise jusqu’à l’inconsistance et la disparition. Film coup de poing, Le Cauchemar de Darwin a la virulence et l’intelligence d’un pamphlet provocateur qui secoue et dérange à défaut de nous faire réfléchir ou de nous émouvoir". Philippe Simon (accès direct, commentaire complet: Nos critiques )

Au niveau du contenu strict, l'amibiguïté semble être de mise dans le film de Sauper. Dont témoignent l'article de Francois Garçon dans les Temps Modernes n°635-636 et la réponse (furieuse mais peu argumentée, selon Libération), de Sauper. Garçon, sur 26 pages fait une analyse du film serrée et de la réaction critique, très documentée, tentant de montrer la mystification. Ce qui, depuis, a donné lieu en France à une vaste polémique, voir sur les sites des grands quotidiens.Tandis que d'autres on entamé leur propre enquête, p.ex.:

"Contre-enquête sur un cauchemar" http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0,36-747203,0.html

Remarquons que le documentaire de Sauper et toutes ses nonchalances semblent devenir aujourd'hui plutôt une aubaine pour ceux qui défendent les intérêts dominants! Par ailleurs, nous savons qu'un film est plus qu'une dissertation et il y a lieu de signaler l'article incontournable d' Olivier Barlet sur le site d'Africultures qui, en dehors de tous les volontarismes trop fréquents dans la critique de cinéma, tente d'analyser comment "Le Cauchemar de Darwin" agit vraiment sur le spectateur: www.africultures.com ou, en accès direct: "Les ambiguïtés du Cauchemar de Darwin" [lire l'article]

Bové Bruno, de l'équipe organisationnelle de l'Afrika Filmfestival à Leuven (Louvain, Belgique)

www.afrikafilmfestival.be (quoique cet article soit une initiative privée)

sur www.cinergie.be (Films-Critiques des Visiteurs):

Bruno Bové (Le 07/03/2006)