Chavez est un pilier de l’identité vénézuélienne contemporaine

Entretien avec Romain Migus, sociologue français vivant depuis près de dix ans au Venezuela. Il analye pour nous l’impact qu’a eu le président sur la société vénézuelienne à travers trois facettes: le Chavez politique, le Chavez du peuple et le Chavez de l’Etat.

 

Romain Migus, vous êtes sociologue. Vous vivez au Venezuela depuis 2004. Votre livre « El programa de la MUD » dans lequel vous décortiquez le programme néolibéral  de l’opposition à Hugo Chavez a été publié à 250.000 exemplaires au Venezuela durant la dernière campagne électorale.

Hugo Chavez ne laisse personne indifférent. Il y a ceux qui le détestent et ceux qui l’adulent. Comment expliquer ces passions qu’il déchaîne ?
Je crois qu’il faut distinguer trois aspects : le Chavez politique, le Chavez peuple et le Chavez Etat. Quand Hugo Chavez arrive au pouvoir, la gauche traditionnelle au niveau mondial n’est pas coordonnée et complètement amorphe suite à l’effondrement du bloc soviétique. Chavez arrive et propose un changement par la prise de pouvoir politique. Il remet au centre les politiques publiques, remet en avant le rôle protagonique de l’Etat non seulement dans les politiques publiques mais aussi dans les politiques économiques. Il enchaîne les succès : baisse de la pauvreté, amélioration des conditions de vie et retour de la dignité du peuple vénézuélien. Ce dernier point n’est pas quantifiable et nous permet d’analyser le deuxième aspect du personnage : le Chavez peuple.

Hugo Chavez vient d’un milieu populaire. C’est donc une personne à laquelle les pauvres s’identifient facilement. Les Noirs et les Indiens peuvent s’identifier à lui vu qu’il est un Zambo, mélange de noir et d’indien. C’est une personnalité extraordinaire, très sensible et très proche du peuple qui n’hésite pas à briser les protocoles, quitte à rendre fous ses gardes du corps, pour aller faire un bisou à un enfant ou prendre une vieille femme dans ses bras.
 
L’émission Alo Presidente[i] que Chavez animait le dimanche jusqu’en 2011 était l’illustration de ce lien. En Occident, on ne peut imaginer que le président s’adresse au peuple pendant des heures une fois par semaine, à la télévision. Comment peut-on comprendre cela au Venezuela ?
 Dans les pays occidentaux il n’existe plus ces grandes figures de la politique qui portent en eux un idéal et l’idée du développement souverain de la nation. Ce sont juste des têtes qui changent et le programme néolibéral reste derrière. Donc, face à cela, Chavez, cette figure extraordinaire peut faire peur au défenseur du néolibéralisme mais parallèlement provoquer un engouement dans le monde entier. Un Africain ou une personne du Moyen-Orient peut se reconnaître en lui. En Amérique Latine évidemment, mais aussi les pauvres en France, les classes moyennes en Italie ont envie d’un leader pareil.

L’émission Alo Presidente était un lien direct, pédagogique et didactique qu’avait Chavez avec le peuple pour expliquer sa politique et ses projections. Cela a renforcé les liens affectifs. Mais il ne faut pas croire que les gens regardaient l’émission religieusement. La télé était allumée et elle était là comme autrefois était présente la cheminée autour de laquelle se réunissait les familles en Europe. Il y en avait toujours un qui suivait, puis il repartait et parfois il disait : Ah ! Chavez parle de tel sujet, venez voir ! Et tout le monde venait. Dans chaque émission Chavez parvenait à faire passer quatre ou cinq idées très fortes et en dehors de ça, il chantait[ii], il racontait des anecdotes, etc. Il y avait aussi des moments très émouvants et d’autres très drôles. Moi, il m’est arrivé de pleurer en regardant Alo Presidente, puis de rire cinq minutes après parce qu’il faisait une blague. Par exemple, quand Chavez a inauguré l’université bolivarienne du Venezuela à Maturin, un étudiant l’a remercié en pleurs en disant que sans lui, il n’aurait jamais pu faire d’études. Chavez s’est levé de son bureau et est allé prendre l’étudiant dans ses bras. C’était très émouvant.

Venons-en au troisième aspect que vous proposez, le Chavez Etat.
Oui, Hugo Chavez représente la renaissance et le développement de l’Etat vénézuélien. En décembre, quand il est parti à Cuba pour se faire opérer il y a eu des rassemblements Place Bolivar et évidemment ça a été très émotionnel avec le doute, la peur… Au fur et à mesure que l’absence de Chavez dure, les grandes personnalités du chavisme dont Nicolas Maduro, le vice-président et Diosdado Cabello, le président de l’assemblée nationale, représentent la stabilité de l’Etat et la continuité de la gestion publique.

Il y a eu des dizaines de rassemblements au Venezuela et nous avons vu les gens pleurer, prier avec ferveur pour le rétablissement du président. La révolution bolivarienne pourra-t-elle survivre à Chavez ?
Il continue d’être indispensable. Il y a cet amour que nous avons décrit. Chavez c’est le père, le frère, le camarade, l’indien, le noir, la femme, etc. mais aujourd’hui, après plus de deux mois d’absence, des peurs se sont dissipées. Maintenant, les gens pensent et disent qu’ils veulent que Chavez revienne mais qu’il puisse aller se reposer dans un hamac à Barinas pour se remettre réellement de son cancer et le peuple va continuer à assurer. Il y a des leaders et des cadres formés. Les choses fonctionnent.

Même si ça peut paraitre peu rationnel, durant quinze ans, Chavez a représenté un pilier de la construction de notre identité ici et ce, qu’on le soutienne ou qu’on soit opposant. Personnellement, je m’inclus complètement dans ce propos. Il a été un élément clé dans la construction de mon identité personnelle. D’une part, si je suis ici c’est un peu grâce à lui, d’autre part tout le réseau d’amitié, émotionnel, personnel, professionnel que je me suis construit est lié d’une façon ou d’une autre à Chavez. Et même les gens de l’opposition, qu’ils le veuillent ou non se sont construits contre Chavez. D’ailleurs, aujourd’hui, ceux qui ont toujours réclamé le départ de Chavez militent pour que Chavez revienne de Cuba, sous prétexte qu’ils veulent vérifier qu’il est en vie… Il y a une certaine schizophrénie. C'est-à-dire qu’eux-mêmes sont arrivés à ne pas pouvoir imaginer une situation politique sans Chavez. Ils sont un peu délirants. Un opposant m’a quand même dit que la ville de Maracay était plus près avant Chavez… Tout est fonction de lui. Alors, devant cette centralité, le 30 juin 2011 lorsqu’il annonce pour la première fois son cancer, on se rend compte que Chavez n’est pas immortel… et ça, on l’avait oublié ! Chavez est jeune et on n’avait pas pensé qu’un jour il ne serait plus là. Mais encore une fois, les chavistes sont maintenant préparés psychologiquement à ce qu’il y ait un jour une révolution bolivarienne sans la présence politique ou physique de celui qui l’a initiée et dirigée pendant si longtemps et avec tant de dévouement.

Propos recueillis par Meriem Laribi pour Investig'Action investigaction.net